‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 44 sur 134 · À CREIL · texte numérisé non relu

À CREIL

Madame, j'obéis à ce qu'il vous pleust me commander quelques jours avant vostre partement et vous mande les nouvelles les plus certaines qui sont venues à ma connoissance.

L'Angleterre , sans se déclarer contre l'Espagne, donne une armée auxiliaire de seize mille hommes au Prince Palatin pour la reprise du Palatinat , et dans le mois de may elle doit esire en estât de faire sa descente. Le prince d'Orange doit aussy mettre en campagne au mois de may, et pour cela tous les officiers sont mandés. Il a voit désiré, il y a long temps, qu'on le traittast d'Altesse, ce qu'il n'avoit peu obtenir. Enfin on s'y est résolu et nos Ambassadeurs ont ordre de luy en bailler, sans néantmoins luy quitter la droitte, de quoy il a tesmoigné grande satisfaction. Picolhuomini * est demeuré seul dans la Cour de Bruxelles lorsque ses trouppes et celles de Jean de Wert ^ sont passées en Allemagne. L'on croit que c'est pour n'avoir pas voulu

tures de leurs grilles. L'Épicurien Colothes avec sa grande mitaine dont il s'est armé contre l'hyver, m'a fait rire au plus fort de ma douleur. . .)> L'homme à la mitaine est évidemment le même dans la lettre du 26 février {ï Epicurien Colothes) et dans la lettre du 29 mars ( le philosophe snhurhicaire).

' Chapelain savait bien qu'accessoires vient du verbe accedere, mais il voulait indiquer par l'écriture la prononciation adoucie qu'il préférait.

^ Balzac, le 7 mars 1687 (n° VII du livre XVIII , p. 7/1 2 ) , écrivait à Chapelain : «Toute la gloire de celle province s'en va avec M. le marquis de Montausier. Il commençoit à civiliser nosire barbarie..."

^ Balzac avait écrit à Chapelain, le 6 février 1G37 (n" IV du hvre XVIIl, p. 7^1) : cEii ce misérable monde je mets les petits maux au nombre des biens. Je n'ay donc garde de vous plaindre de vostre langueur; peu s'en faut que je ne m'en resjouisse avecque vous, puisqu'elle vous laisse assez de force pour vacquer aux grandes choses et aux petites, et qu'elle ne vous empesche pas de faire des rondeaux en continuant vostre poème épique."

■^ Ottavio Piccolomini, le plus habile général des armées impériales, était alors âgé de trentehuit ans.

' Le baron Jean de Werth, dont le nom resta long temps proverbial , à la suite de l'invasion de

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

obéir au conte Hasfeld', général des forces impériales contre les Suédois , croyant que ce généralatluy appartenoit mieux qu'à l'autre. Les deux armées impériale et suédoise sont vers la Franconie. proche, Tune de l'autre, de deux lieues, esgales en nombre, mais le préjugé est pour la suédoise, pour ce quelle est victorieuse et reposée, au lieu que l'impériale est battue, lasse et la pluspart de nouvelles levées. On croit qu'à présent la bataille est donnée et de là dépend la liberté et la servitude de l'Europe ".

M' de Savoye demeure généralissime des trouppes françoises en Italie, et l'on luyfait un grand fons pour continuer la guerre de ce costé là. Nostre année navalle languit, et M' de Parme s'en va accepter la neutralité que les Espagnols luy proposent. Du costé de la Guienne, il se fait de grands préparatifs pour aller chasser les Espagnols de Socoa ^ et Saint-Jean-de-Luz ' et croit-on pouvoir passer dans la Navarre. On attend ici Monsieur pour demain. Les siens lexcusent de son accommoderaenl sur l'impuissance dans laquelle il se trouvoit pour se deiïendre et l'impossibilité (pi'il voyoit aux moyens proposés pour s'eschapper.

Il semble mesme qu'ils veuillent faire entendre que tout ce qui luy avoit[e8té] promis ou laissé despérer de se joindre à luy, luy ait manqué. Et enfin ils concluent que (lu moins revient-il ce bien de cette réconciliation, que le royaume, quipérissoit sans

faute par la division, est remis en estât de se sauver et monsfrent un extrême désir que M' le Conte prenne la mesme résolution et ne se précipite pas à sa ruine. C'est ce que j'ay peu tirer d'eux , sur quoy je n'interpose point mon jugement.

Mais les vrays serviteurs de M' le Conte, pesant meurement toutes les circonstances des choses présentes, trouvent de notables désavantages pour luy dans le conseil qu'il pourroit prendre de n'accepter pas le conseil que Monsieur a pris : premièrement , le nom du Roy contre luy qui suppose tousjom-s la justice de son costé et par conséquent qui luy conserve la volonté des peuples; secondement, ses forces, lesquelles n'estant point diverties au dedans, seront plus que baslantes ' pour le terracer, non seulement pour s'en deffendre ; entroisiesnie lieu , la tache de s'estre lié avec les principaux ennemis de la couronne contre son Roy et son pais, qui tire après soy la haine de tout le monde; en quatriesrae lieu, le peu d'assistance qu'il peut tirer des Espagnols au point où sont les affaires d'Allemagne, quelque chose qu'ils luy puissent piomettre , leiu- intérest n'estant que dengager M.' le Conte et d'en faire un ennemy |)erpéluel de la France fort ou foible; en cinquiesme lieu, la perte évidente de tout son bien et de celuy de tous ses amis, sans (juil en puisse espérer compensation d'ailleurs; en septième lieu(«jc)°. la servile dépen-

la Picardie en i63(), avait quatre ans de plus que Piccolomini.

' Le comte Hasfeld est mentionné dans les Mémoires de Monlglat ( l. I , p. 17^).

^ Chapelain se trompait; celte grande et décisive bataille, non-seulement n'était pas donnée 'iéjà , mais ne se donna pas.

^ Socoa est une petite place de guerre dans la • ommunede Cibouse, canton de Saint-Jean-de- Jjiz. à 1 kilomètre de celle ville.

* L'amiral dWragon avait, on 1 636, surpris la ville de Sainl-Jean-de-Luz, sur le bord du golfe de Gascogne, à 20 kilomètres de Rayonne.

'■> C'est-à-dire suffisantes. Les auteui-s du Dictionnaire de Trévoux font venir ce mot de ['italien hastanlc el assurent qu'il ne se dit guère que dans le style familier. M. Lillré a retrouvé le mot dans Montaigne , dans La Fontaine etdans Saint-Simon.

■^ Chapelain , dans l'entraînement de son énuméralion, a oublié le sixième considéranl.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

dance des Espagnols où il se raeltoil et peut eslre la dëtention de sa personne dont il couiToit fortune si les succès ne respondoient pas à leurs espérances ; en huitiesme lieu, l'horrible danger qu'il courroit, estant pris, après sa déclaration, de perdre l'avis [sic pour: la vie) ignominieusement, ce qui senibleroit eslre inévitable, veu la disposition des esprits et le peu de moyen qu'il auroit de s'en garantir, estant abandonné de Monsieur et n'ayant aucune place en France dont il peust faire sa retraitte.

Tout cela leur fait conclurre que l'acceptation du traitté, quelqu'il soit, est nécessaire, et que ce seroit vouloir périr que de prendre une autre résolution; qu'il est encore en liberté de le faire bonnestement, et que pourveu qu'on ne l'oblige point de venir à la Cour, il se doit résoudre de céder à sa mauvaise fortune et de passer cet esté en Hollande pour honnorer de sa présence cette armée alliée et achever dans celte discipline de se rendre aussy bien très expérimenté capitaine , comme il est desja très courageux, très vigilant et très libéral.

Jay creu. Madame, eslre obligé de vous mander ces sentimens des gens de bien et habiles, non pas que j ave pensé qu'ils ne vous fussent tombés en l'esprit, et que vous ayés besoin d'en estre avertie, mais pour vous tesmoigner en cela, comme en toute autre chose, que je fais mes intérests des vostres , et que je crois qu'il est du devoir. Madame, de vostre, etc.

De Paris, ce [en blanc] avril 1687.

cm.

À M. DE BALZAC

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