‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 45 sur 134 · À ANGOULESME · texte numérisé non relu

À ANGOULESME

Mo

nsieur, je vous renvoyé , suivant ma

promesse, le reste des remarques que j'ay failles sur le reste de vostre coppie. Vous y ferés la considération que vous jugeiés à propos et vous souviendrés que je ne prétends point vous donner des jugemens, mais des sentimens avec naiveté et sans ambition, à mon ordinaire. Le plustost que vous en pourrés envoyer la response sera le meilleur afin qu'on ne perde point de temps pour l'impression. Au reste nous avons avisé M"^ Gonrart et moy qu'il étoit à propos d'obtenir le privilège de ce volume en vostre nom, parce qu'il vous est plus honnorable, que pour d'autres raisons vallables, duquel ensuite vous ferés un transport et déclaration au profïït de Camusat, et mondit sieur Gonrart l'a dressé de telle sorte qu'il vous pourra servir pour tous les livres que vous ferés jamais imprimer, comme vous verres lorsqu'il vous en envoyera la copie , après qu'il l'aura obtenu et fait sceller, à quoy présentement il va travailler en le mettant de vostre part entre les mains de M' l'abbé de Gerizy pour le présenter à M' le Chancelier, ce qu'il fera asseurément '.

J'ay appris en mesme temps, que, depuis le retour de Normandie, ledit abbé avoil rajusté ce sonnet du roy de Suède sur ce que je luy en avois dit, mais je ne sçay encore comment, pour ce que j'ay peu de loysir de le visiter et qu'il n'est guères visible. Par la première occasion je le retireray de luy et vous l'envoyeray pour en disposer ainsi qu'il vous plaira.

J'ay sceu de M' d'Andilly que les volumes de vos lettres ont esté mis en main propre de M' Picart, agent de Monseigneur le cardinal BentivogHo, de sorte qu'il ne faut plus douter qu'il ne les ait receus ni se mettre en peine de luy en renvoyer d'autres.

' On trouve ( f" 1 9 1 ) un billet écrit , en avril , par Chapelain, «à i'abbé de Cerisy, à Gisors,pour lui recommander, en invoquant auprès de

lui le nom de M. d'Andilly, la démarche à taire auprès du chancelier.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

J'ay veu .M' de La Mothe malade qui m'a fort demandé de vos nouvelles et a tesmoigné desplaisii" d'apprendre que vous ne vous portie's pas bien. Je ne sçay si cette demande n'estoit point accompagne'e d'ime pensée secrette de vouloir bien tirer de moy quels sentimens vous avie's du livre que je vous ay envoyé de sa part. Sa sorte d'esprit est à cela; néantmoins il ne m'en a rien paru, et vous la pouvés ignorer tant qu'il vous plaira.

Le sieur Corneille ', autheur du Cid, c'est-à-dire de la pièce de théâtre qui a le plus éclaté et a eu le plus d'applaudissemens en France, a eu passion d'estre connu de vous pour vostre serviteur et m'a prié de me charger d'un des exemplaires de sa pièce pour vous la présenter avec une lettre de luy. Mais ne sçachant si vous vouliés estre engagé à luy respondre, comme il ne me dissimula pas quil lespéroit pour s'en ("aire honneur en sa province , je reçeus sa proposition avec une manière de civilité qui l'en pourroit bien avoir diverti \ car il m'a veu depuis et il ne m'en a point reparlé. Je ne sçay pas néantmoms ce qu'il en fera , et cependant je vous donne cet avis pour vous dire qu'à mesure qu'un homme s'eslève

dans la réputation, et qu'il croit valoir quelque chose , il cherche à vous connoistre et à tirer la contirniation de son mérite par vostre approbation.

Si vous n'escrivés à M' Conrart en remerciment de ce qu'il fait d'office de ce privilège, du moins dans la première que vous m'escrirés, qu'il y ait une couple de périodes sur ce sujet. Il est homme d'honneur et qiii n'exige point ces reconnoissances des devoirs qu'il rend à ses amis, mais quand on s'en acquitte, il les ressent fort et les prend pour de nouveaiLx aiguillons à bien faire.

\r Voiture perd tousjours son argent ^ et fait tousjours de nouveaux rondeaux.

M' de Ghaudebonne est persécuté de ce mal des mélancholiques qui le rend malpropre à servir de couriers *. Pour moy, je suis tousjours malade de cette maladie dont vous vous resjouissés et que vous trouvés bonne. C'est une belle façon de consoler \

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce i avril 1687.

À M. DE LA PICARDIÈRE'.

Monsieur, je dois lire aujourd'huy

' Le sieur Corneille avait alors un pou moins de trente et un ans. M. Taschereau a reproduit tout ce passage en disant avec raison combien sont curieuses les deux lettres à Balzac du 1" avril et du i3 juin iGSy. (Notes de la Vie de Corneille, p. 307.)

- De divertere, détourner.

^ M. Dusevel, membre non résidant du comité des travaux historiques cl des Sociétés savantes, a publié, dans les Mémoires de TAcadémie d'Amiens, une notice intitulée Voiture jugé par Balzac, composée à l'aide de renseignements puisés dans la correspondance de Balzac que renforme le I" volume des nouveaux Mélanges historiques. (Voir Revue des Sociétés savantes de septembre-octobre 187'!, p. i85 du tome VIII

delà y série, 1875.) Espérons que le même érudit pourra donner une suite à son élude sous le titre de Voiture jugé par Chapelain. Voici déjà, dans ce passage, un Voiture joueur, joueur malheureux.

* M. de Cbaudebonne est appelé ici courrier, parce (|u'il élail envoyé tantôt vere Gaston d'Orléans et tantôt vers la Cour.

'" Allusion à la plaisanterie de Balzac s'écrianl dans sa lettre du 6 février 1637, déjà citée (note 1 delà lettre CI) i?' Voilà une excellente langueur et la meilleure maladie dont j'oujs jamais parler !•! Celle lettre, datée du 6 février, doit être du mois de mars, peut-être du 1 6.

* Je ne trouve nulle part le moindre renseig^iiemonl sur ce personnage.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

premier livre de la Pucelle a M"" la marquise de Rambouillet. C'est un banquet philosophique auquel je ne convie personne que vous. Les autres s'y sont conviés d'eux mesmes et m'ont obligé à le leur donner. A moins que de vous sçavoir aussy modéré et aussy sobre que vous estes, je ne me serois pas bazardé jusques là. Mais vous sçavés que la bonne chère chés les Italiens est le bon visage', et chés nous la bonne volonté qui seroit tousjours entrée en moy lorsque je croiray vous servir en cpialité, Monsieur, de vostre , etc.

De Paris, ce [en blanc] avril 1687.

Usés en avec toute liberté et recevés cecy pom' une marcpie de ma déférence plustost que de mon ambition. Ce sera vers les \en blancV.

À M. DE BALZAC

À ANGOLLESME.

Monsieur, je reconnois tous les jours vostre bonté de plus en plus, et me confirme dans la créance que vous m'aymés véritablement avec tous les deffauts qui me rendent si peu aimable. Mes libertés rustiques me faisoient craindre des réprimandes, et, au lieu de cela, vous m' envoyés des remercimens parlumés et chgnes d'eslre employés en actions de grâces pour une mitre et une crosse. Vous vous sousmettés mesme à ma censure , préférant mes foibles avis à vos sentimens propres, comme s'il y avoit rien de considérable en ce que je vous

escris que l'affection qui me met la plume à la main. Ces civilités et ces sousmissions me confondent et m'obligent à vous faire icy de nouvelles protestations, que je n'entends pas, quoy que je vous mande, vous obliger à aucune déférence, mais seulement à prendre mes remarques sur vos ouvrages pour de sincères tesmoignages de mon amitié , et afin que cet article soit esclairci une fois pour toutes, je vous prie de vous souvenir que je ne vous propose pas mes opinions, mais mes doutes, et encore, si eslourdiment, que je ne les relis pas bien souvent après les avoir escrits, et bien souvent j'en suis résolu avant que d'avoir achevé de les escrire, si bien que si vous y avés beaucoup d'esgard, vous irés contre mon intention première et me desplairiés en me complaisant.

Je n'estudie point mes observations, et les jette sur le papier crues et informes, m' attendant que vous les jngerés avec d'autant plus de sévérité que vostre intérest y est plus notable, et vous remettant absolument sur tout le droit de la décision. Quant à celles que vous m'avés renvoyées reveues par vous , elles passeront entièrement à l'impression, suyvant vos résolutions contre lesquelles je n'ay rien du tout à dire. J'ay veu les trois derniers cahiers dans la mesme manière et aux mesmes conditions, je veux dire de ne vous obliger à rien de ce que j'ay marqué, mais seulement de barrer toute la page des remarques si vous les trouvés toutes fausses , afin de vous espargner la peine de les condanner chacune en particulier, ou, s'il y en a quelqu'une qui

■ Ce n'est pas seuleuieul en Italie , mais encore dans notre vieille langue, j'ai déjà eu l'occasion de le rappeler, que chè-e a voulu dire tout à la fois visage et accueil. On voit, observe M. Littré (au mot chère), la série des sens : visage, puis bon accueil, c'esl-à-dire bon visage,

et enfin bon repas, qui est une des manières du bon accueil.

- Il manque ici le mot heures précédé d'un chiffre. Les contemporains ne nous ont rien raconté de cette lecture du premier livre de la Pucelle à l'hôtel de Rambouillet.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vous semble raisonnable, de mettre bon à la marge et de m'en renvoyer le papier, .l'en useray de la mesme sorte dans tout le r^ste, s'il vous plaist, et il vous doit plaire, puisqu'il n'y va que de mon temps, et que cela ne vous engage point. Car d'aller de mon chef estropier vos lettres et d'en osier le plus beau par des lacunes, comme vous me l'ordonnés , sans en avoir vos avis qui redressent mes notions, et me remettent dans le bon sens, est ce que je ne feray pas. et je n'ay pas assés de témérité pour cela.

Vos lettres à M" de la Mothe et Conrart ont e'té rendues en main propre, et toutes deux receues comme des bulles d'abbaye bien attendues. Le premier est travaillé d'une sciatique graveleuse, comme qui diroit de la goutte et de la pierre tout ensemble, et fait grand pitié à tous ses amis. Cela lempeschera , sans doute, de vous lesraoigner sitost la joye que vostre lettre luy a apportée. Le second est occupe de telle sorte dans une affaire de famille , qu'il en a presque perdu la cène du jeudy absolu', et a couru fortune d'estre excommunié par les ministres de la parole, c'est à dire par les excommuniés mesme, si bien que de ce voyage vous n'aurés point d'encens de ce costé là.

Il y a quatre jours que M' L'Huillier m'apporta une lettre de luy accompagnée d'une autre que M' de Peyrescluy escrivoit sur vostre sujet afin que je vous les fisse tenir. Nous leusmes cette dernière ensemble et trouvasmes ces complimens- prolixes , mais plains d'une cordialité socratique, et dignes que vous vous en teniés obligé. Je n'ay que faire de vous dire quel héros e.st ce M' de Peyresc , et combien sa vertu est respandue par tout le monde lettré et raisonnable. Quelque jour vous verres sa vie escritte par un homme de grand sens * et trouvères qu'en son genre c'est un Fra Paolo et une lumière de ce siècle. Surtout vous estes asseuré que .si vous avés une fois son cœur, vous l'aurés tousjours et dans des humilités qui vous feront |)eine.

Celle cy sert de response aux voslres du trois et du six avril \ Vous aurés veu par mes précédentes que j'ay receu celle que vous m'envoyés par Rocolet. M' l'abbé de Serizy se tient obligé que vous vouliés publier son sonnet, et est vostre serviteui très humble. Je ne sçay si je vous ay mandé que M' Le Maistre avoit fait le serment de conseiller d'Estat.

De Paris, ce la avril 1687'.

' Les auteurs du Dlctioimairp de Trévour (t. I, p. 61) disent : sOn appelle j>Hrfj absolu le jeudi saint, à cause de la cérémonie de Pabsoule qui se faisoit ce jour là dans Taurienne église, jour auquel on absolvoit les pénitents pubtics.-?

- Gassendi, l'intime ami de Peiresc, qui mourut entre ses bras (à Aix, le 26 juin i6.3-).

' Le recueil de i665 n'a pas de lettre de Balzac à Chapelain du ,3 avril 1637; il en a une du 6 avril de la même année (p. 76 'j ), où nous lisons : «Si j'ay promis beaucoup de vous, vous ferez encore plus que je n'ay promis. Je n'ay point de peur que le public m'appelle en justice, et qu'il me reproche de l'avoir trompé.

C'est estre caution de Crœsus, que de respondre pour M. Chapelain. 1

' Le lendemain, i3 avril, Chapelain écrivit au duc de Longue>-ille pour le féliciter de la prise de Saint- Amour et des autres «glorieuses actions qui ont accompagné et suivi celte principales. Ces félicitations sont accompagnées de vœux pour que sa prudence, tmodéiant l'ardeur de son courage, ne nous rende pas heureux à ses dépens. . . » Sur la prise du château de Saint- Amour (aujourd'hui chef- lieu de canton du département du Jura, arrondissement de Lons-le- Saunier), voir les jWmoirej* de Montglat, t. 1, p. 17S.

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