‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 47 sur 134 · À RUEL · texte numérisé non relu

À RUEL

Monsieur, je ne doute point que Monseigneur ayant daigne jetter les yeux sur cette esbauclie de jugement que j'ai faitte du Cid au nom de l'Académie, Son Eminence n'ait d'abord pénétré les raisons qui m'ont obligé de m'y prendre comme j'ay fait, et je tiens comme superflu de vous supplier encore de luy représenter sur ce sujet les choses que je vous lis hier entendre sur ce sujet chés vous. En tout événement, néanmoins, si vous rencontrés Son Eminence dans un assez grand loisir pom' en vouloir bien estre entretenue, vous me fériés une singulière grâce de luy tlire qu'estimant ce Poëme défectueux en ses plus essentielles parties, j'ay creu que le moyen de désabuser ceux que ses fausses beautés ont prévenu estoit de tesmoigner qu'en beaucoup de choses non essentielles nous ne le croyons pas repris avec justice, et nous monstrer favorables à quelques uns des sentiments de ceux qui n'y trouvoient rien à redire; qu'autrement, si nous luy paroissions contraires en tout, bien qu'aux choses principales nous l'eussions censm'é justement , nous passerions dans l'esprit du commun poui" partiaux de ses événemens et pour juges injustes, ce qu'il me semble que

surtout nous devions éviter, et pour le but que nous avons dans ce travail, et pour nous descharger de la haine publique, ia- (juelle autrement nous seroit inévitable.

Vous me ferés encore la faveur, s'il vous plaisl, de luy lire les conclusions que je prens à la fin de l'ouvrage, et de la supplier de considérer que je ne puis avoir tellement excusé le Cid dans le cours du jugement que j'en fais , que je ne le ruine beaucoup en monstrant, et dans ce mesme cours et par mes conclusions, que les principales , choses à qui sont requises un Poëme dramatique pour estre bon luy manquent'. Mais j si Son Eminence juge que les moyens que j'avois pris pour le mieux ne fussent pas légitimes, asseurés-la que je n'ay nul attachement à mes opinions, et que je suis dans la sousuiission et la déférence que tout homme de bon sens doit avoir pour les sentimens d'une si haute intelligence que la sienne, et que je suis pour les suyvie et m'y conformer entièrement.

Quant au stile, vous luy dires que j'en connois la foiblesse, et que je confesse que l'ordre qu'il luy a plu de me donner pour le rendre plus digne de l'Académie, comme il est très judicieux, ne peut estre que très profitable; mais qu'encore que j'eusse eu plus de loisir et plus de capacité pour le rendre meilleur, j'eusse tousjours conservé

venu le voir, tandis qu'il s'était bien gardé d'oublier d'aller voir les daines qu'il sait. Chapelain espère que la ville de Landrecies sera prise avant la mi-août, «à quoy servira infiniment la bonne résolution qu'a prise M' le Conte pour son bien et pour eeluy de toute la France, les ennemis par ce trailté estant afToiblis de plus de la moitié de leurs forces. ') r Je vous avoue , ajoule-l-il , qu'en mon particulier j'en ay une joye toute extraordinaire, et que désormais je vois clair au salut de l'Estat et à la paix de l'Europe. M. de Saint- Nicolas est icy et une cheute de cheval qu'il fist près d'Estampes, en revenant d'Angers, empes-

che qu'on ne vous puisse dire qu'il est en parfailte sanlé. Je vous demande et à M' le Mestre de Camp un peu de commémoration de mon zèle au service de Monseigneur vostre cardinal [le cardinal de la Valette], si l'occasion s'en présente, et qu'il sache que personne ne passionne plus sa gloire que moy. M" le marquis de Pisani me peut aussi rendre ce bon oflice à la rencontre et de bonne grâce et je suis asseuré qu'il le fera si vous luy monstres que je l'en supplie. Je vous suis à tous trois également. . .n

' Combien il est triste que Chapelain se soit cru obligé de faire de telles concessions!

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

l'imagination qui nie vint d'abord, que de tous les stiles il n'y avoit que le grave dont on se peust servir en celte occasion , laquelle , nous ayant rendu juges, me semble nous obliger à Hiir, dans ce que l'on verroit de nous sur ce sujet, les mouvemens et les ornemens qui font toute l'éloquence de ceux qui attaquent ou qui défendent, et à conserver seulement la force du raisonnement et la netteté de l'expression, pour instruire plustost que pour plaire; ce que je ne dis l)oint pour maintenir bon ce que j'ay fait, si Son Éminence juge qu'il soit mauvais, mais simplement pour luy rendre raison des motifs que j'ay eu de le faire et pour en attendre son souverain jugement avec tout le respect que je luy dois, comme à mon Supérieur et Maistre en toutes choses. Je me promets ce bon office de vostre bonté accoutumée, et swtout vous luy renouvellerés les asseurances de mon zèle à son service, et ne luy laisserés pas croire qu'il y ait personne au monde sur qui il soit plus absolu que sur moy qui suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 3» juillet 1687 '.

À M. DE BALZAC

À BAI.ZAC

Monsieur, il n'est pas quelquesfois mal à

propos de vous donner de petites occasions de colère puisque les vostres produisent de si belles impétuosités et que con la mano ne lira anco maestra vous deschargés vostre bile si éloquemment. Néantmoins j'entends que vos ressentimens ayent leurs bornes, au delà desquelles il ne leur soit pas loysible de passer, et si la sérénité de vostre âme en devoit recevoir le moindi-e trouble, j'aymerois mieux que vous me parussiés moins éloquent. Car, si vous ne vous en souvenés pas. Monsieur, vous n'estes pas seulement orateur, vous estes encore philosophe , et il vous est bien permis d'esmouvoir les passions en autruy, mais non pas de les avoir en vous mesme ([u'autant qu'elles sont ministres de la Vertu. Au reste, je ne vous dis point que ce que vous m'en avés fait paroistre sera secret; cela et beaucoup moins encore s'en va tousjours sans dire. Je vous escrivis mercredv dernier, sitost après avoir receu par M' Gestin, tumultuairement *, à mon ordinaire, et je vous lesmoignay l'applaudissement qu'avoit eu en pleine Académie la lettre que j'envoyay de vostre part h M' de Scudéry '. Jugés, après cela, ce que ce sera lorsque je la feray revoir retouchée par vous. Mais je suis estonné comment vous croyés que nous puissions donner cause gaignée à l'observateur du Cid, après que vous avés escrit une si belle Apologie pour

' M. Taschereau, qui a publié toute celle lettre (p. 85 et 86 de sa Vie de Corneille), l'oppose au récit de Pellissou et déclare que celle pièce «montre clairement tout à la fois la ser>ilité des juges et les exigences du cardinal. i

- C'est-à-dire avec grande précipitation et grand desordre. L'adverbe tumultuaivement , qui était cher à Chapelain, est souvent dans Amyol, dans d'Aubigné, dans Montaigne, mais on le trouve aussi , comme l'a remarqué M. Liltré, dans Rossuet, dans RoUin, dans Saint-Simon, et jusque dans Duclos. Le Dictionnaire de Trévoux a cité nn tumultuaireineul de Saint-Evremond.

■^ Celle lettre, insérée dans le recueil de 166.") (n" XX du livre XII, p. blti-ôlik) et qui avail été inséré'- déjà dans le recueil de 16^7 (Paris. Aug. Courbé, 1667), esl datée du 27 août 16. '17. Si celle date esl exacte, il faut admettre que le document, communiqué dans les premiers jours d'août par Chapelain à Scudéry et à l'Académie, puis renvoyé à Balzac pour qu'il le retouchât, reçut, après les relouches, la date définitive du 37 de ce mois. La lettre si remarquable écrite en faveur du Cid persécuté, par Balzac, n'a pas été seulement plusieurs fois imprimée dans ses (lEuvres, de i()lx-] à 166."), mais elle a élé en-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

luy, et monstre en quelque sorte que vous avés pris cette Pièce en vostre protection. Je vous entens néantraoins et connois la raison que vous a peu donner cette créance. Ce que je ne veux point que vous preniés pour un nouvel énigme ' à deschiffrer, puisque ce n est pas ma pensée que je vous couvre sous ces paroles, mais la vostre raesme que vous voyés plus clairement que moy.

La lettre à IVP le Chancelier s'imprimera donc désormais cpe je voy que vous ne vous y opposiés pas , et certes c'est bien le droit du jeu; elle appartient à ce volume par toutes raisons , et il ne sçauroil commencer par une plus belle chose ^ Je feray la diligence pour les corrections que vous avés marquées au dos de la mienne, et asseurés vous sur moy que tout ce volume ira bien.

Vous ne me mandés point si les dernières i'euilles avoient l'avis de faux aussi bien que les précédentes, et si vous y avés trouvé

des cartons à refaire. L'indontable brutalité des imprimeurs auroil elle bien à ce coup esté plus capable de discipline qu'à l'accoustumée? A vous dire le vray, j'en sei-ois surpris et le liendrois , en quelque sorte , à miracle.

J'ay leu la lettre que vous envoyés à M' L'Huillier, et elle m'a semblé digne de vous en toutes ses pariies. Il sera ravy quand je la luy auray donnée, et je sçay que M" Du Puy s'en ressentiront très obligés \

M"^ d'Haligre me fit, hier, une visite, et toute nostre conversation fut de vous aux termes que vous le pouvés soubaitter. C'est une cervelle d'homme aussy bien faitle qu'il y en ait entre Paris et Angoulesme, et vous pouvés sur ma parole vous resjouir de l'avoir pour ami ".

La vie de ce Vincenzo Pinelli ^ dont je vous parlay par ma dernière est escritle de bon stille par un Gualdi Vicentin ^. C'est l'idée d'un parfait amateur des lettres et

core imprimée dans un recueil de pièces relatives à la tragi-comédie de Corneilio : Lettre de M. de Balzac à M. de Scudénj sur ses observations du Cid et la response de M. de Scudéry à M. de Balzac , avec la lettre de M. de Scudéry à Messieurs de l'Académie française , etc. (Paris, chez Augustin Courbé et Antoine de Sommaville, i638, in-8° de 34 pages.)

' Le genre du mot énigme a varié, ainsi que Ta remarqué M. Littré, et Massilioa ie faisait encore, conformément à i'étymologie, masculin, comme Rabelais et Montaigne. On iit dans le Dictionnaire de Trévoux: «Enigme, substantif quelquefois masculin, mais plus ordinairement féminin. Voilà deux exemples [tirés l'un de Saint- Evremond, Tau tre de La Motte-Houdard ] d'énigme au masculin. Les autres ne sont pas rares. n

2 C'est ia lettre XLIII du livre XVI de l'infolio, p. 708-711, du 3o octobre i636.

^ Serait-ce la lettre III du livre IX, p. 4oi et A 02, datée du 28 novembre i636, et où, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'indiquer, Balzac parle

CHAPELAIK. I.

"des bienheureux moments passez dans le cabinet de Messieurs du Puy,;» et des « bonnes choses n qu'il y a ouïes?

' Je ne sais de quel d'Aligre il s'agit ici. Ce doit être de celui dont on trouve l'éloge funèbre dans une lettre de Balzac à Luillier (n° VIII du livre XI, p. 5o2 de l'in-f") : «Pour moy, qui croy avoir perdu un ami, aussi bien que vous, en la personne de M. d'Ahgre, je n'ay eu besoin ni d'exemple, ni de persuasion, pour eslre excité à luy rendre mes tristes devoirs, n Cette lettre est datée du 18 janvier lôfia.

^ Jean -Vincent Pinelli, un des plus savants bibliophiles de l'Italie, naquit à Naples, d'une famille originaire de Gènes, et mourut à Padoue en 1601. Je ne citerai sur lui queJ.-A.de Thou, lequel (livre CXXVI de ï Histoire de son temps, a fait un si bel éloge de t^cet illustre NapoHtain, dont l'Italie et tout le monde chrétien doivent respecter la mémoire. "

^ Paul Gualdo, archiprêtre de Padoue, écrivit une vie très-détaillée de PineUi. Elle a été tra-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

d'un généreux protecteur des lettrés. Il estoit d'une des meilleures maisons deGennes, très riche et plein de beau sçavoir. Son frère estoit Duc au royaume de Naples et grand Cbancelier, si je ne me trompe. Le livre est rare et je ne l'ay peu avoir que de chés M' de Thou, ce qui me fait craindre qu'on lie vous le puisse pas envoyer. Elle servira de patron pour celle que 'SV Gassendi me dit de[voir] faire de feu M' de Peyresc', laquelle sera plus belle que l'autre, si je m'y connois, pour les divers avantages qu'ont receu les sciences par le soin de ce grand zélateur de lem- avancement, et qui sont connus par son amy dans le détail.

Nous vous excuserons tant que nous pourrons envers ceux qui, à l'avenir, seront marris de vostre silence, mais ce ne sera pas envers M' rEsp[rit] auquel, en rendant vostre lettre ^ j'ay fait à sçavoir que vous aviés besoin de repos et que je vous voulois moy-mesme laisser dormir les ans d'Ej)iménide. Avec cela il vous pourra bien respondre, mais vous pourrés aussy ne luy pas répliquer.

Je feray tenir à Rocolel vostre paquet comme les autres. Il y a un mois qu'il pria V idel ' de luy donner son calepin à imprimer,

(luile en latin et imprimée à Aiifjsbourg en 1607, in-Zi". J.-A. de Tliou a dit de cette biographie {ibid.) : «Ce Hvre mérite d'être lu, et il instruira beaucoup un lecteur curieux. n

' Peiresc était mort depuis un mois et demi (a'i juin).

- Cette lellre ne nous a pas été conservée. La seule lellre de Balzac à Esprit que l'on trouve dans riu-folio de i6{)5 est une lettre du i5 octobre i6'i3 (n" XXV du hvre XIII, p. 678 et 579).

^ Louis Videl, né à Besançon en lôyS, mourut à Grenoble en ifi75, successivement secrétaire des ducs de Lesdiguières, de Oéqui et du maréchal de L'Hôpital.

* V Histoire de la vie du connestable de Lcsdilaitières , depuis sa naissance jusqu'à sa inorl , 1 .') '1 3-

et luy dit qu'il luy en feroit faire un mot de compliment par vous, ce qui me despleut. Toutesfois dissimulés le et ne luy en dittes rien : il est bon homme et croit que cela luy peut profiter sans vous nuire. Si jamais ce livre s'imprime *, vous y veri iés beaucoup de singularités de la plus longue, plus illustre et plus heureuse vie d'aucun particulier de ce siècle ° qui ne vous désagréront pas. Il n'a pas le don de se ramasser en peu de paroles, mais, à cela près, il est bon, sans éloquence et sans barbarie, et il faut bien qu'il soit tel puisqu'il me persécute, qu'il m'empoi'te mon temps et que je ne laisse pas d'y prendre plaisir.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 7 aoust 1G37.

A M. DE SCUDÉRY

Monsieur, je n'ai point veu les nouveaux libelles que vous me dites avoir été faits contre vous °, et je suis marri que vous ayés ce nouveau sujet de plainte, mais nous n'avons nulle jurisdiclion sur ces fascheiix oscrivains qui barbouillent le papier et qui abusent de l'indulgence des magistrats el de

1626, parut à Paris, chez Rocolel, iG38, in-l\ ^ François de Bonne, duc de Lesdiguières , naquit à Saint-Bonnel-de-Cbampsaur (Haules- Alpes), le i" avril i5'i3, et mourut à Valence, le 38 septembre i6aG, ayant ainsi vécu qualrcvingl-lrois ans.

" M. Marly-Laveaux cite, parmi ces libclli's [Œuvres de Corneille, t. III, p. -iO) : La voijpuUique. A Monsieur de Scudery sur les observations du Cid (Paris, 1G37, in-8° de 7 pages); Le souhait du Cid en faveur de Scudéry. Une paire de luuetles pour faire mieux ses obscrcalions (Paris, 1G37, in-S" de 3G pages). Joignons-y La défense du Cid (Paris, 1 G37, iii-'i° de 38 pages), sur laquelle on peut voir la Bihliographie Cornélienne de II. Picot (p. /1G8, n" i35-'i).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

la patience du peuple. Pour ce qui regarde le jugement (jue vous attende's de l'Académie, comme ce doit estre un discours raisonné et sur plusieurs chefs du Cid et de vostre ouvrage, de sorte qu'il pourra grossir jusqu'à faire un juste volume ', vous ne deve's point trouver estrangc qu'il ne soit pas sitost achevé, tant d'honnestes gens ayant à y mettre la main '. Je vous demande pour eux la mesme justice que vous leur demandés, et de ne vouloir pas qu'ils précipitent ce qui peut ruiner ou establir leur réputation.

Vous me pardonnes bien cette franchise ou plustost la pardonnerés bien à tous ces Messieurs, qui vous parlent par ma bouche, et qui, ayant laissé toutes leurs occupations afin de travailler à cette affaire , tant pour l'amour de vous que pour satisfaire à des ordres qu'il ne leur est pas jiermis de négliger, seront bien aises de considérer meurement une chose comme celle-cy, qui désormais ne leur importe pas moins qu'à vous. Asseurés-vous seulement, Monsieur, qu'ils n'y perdront pas une minutte de temps, et rpi'ils ont plus d'envie que vous d'estre hors de l'embarras où M' de Corneille ^ les a mis quand il vous a obligé à rabattre sa vaine gloire.

Au reste, il faudroit estre bien injuste pour vous imputer les fautes de vostre im-

primeur, et mesme celles de vostre mémoire aux citations de certains chapitres et autheurs pour d'aulres, et vous devés croire que ia Compagnie n'examinera que vostre doctrine et qu'elle ne vous chicanera point sur ces béveues de néant qui ne vous feront aucun fort auprès d'elle, parce qu'elle est raisonnable et qu'elle n'a rien du pédant. Silost que mes diverses et mauvaises affaires me permettront de vous aller rendre ce que je vous dois, je m'en iray acquitter chés vous, sans que la qualité de Juge , que vous me donnés et que je n'accepte point , m'en retienne, car je ne veux point que nulle raison me dispense de vous faire tousjours paroistre que je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 20 aoust 1G37 ".

A M. DE BOISROBERT

Page 1