À RUEL
Monsieur, il y a apparence que vous avés veu le sonnet qui accompagne ce mot , et la diligence que je fais en cecy peut estre vous passera pour une paresse. Néantmoins je vous l'envoyé à tout événement et cro que vous l'eslimerés digne d'estre approuvé de vous et de servir de divertissement à Monseigneur, je dirois de consolation si sa
' Les senlimens de l'Académie française sur la tragi-comédie du Cid (Paris, chez Jean Camusat, 1637) forment un volume de 192 pages in-S°. Le privilège est daté du 96 novembre 1637. On en connaît une autre édition (Paris, Quinef, i678,in-8''de i83 pages).
- Ces honmsies gens furent au moins au nombre de neuf, ainsi énumérés par Peilisson (Hisloire de l'Académie, t. I, p. 89-93): De Bourzeys, Chapelain, Desmarests, de Cérisy, de Gombauld, Baro, L'Esloile,de Serisay, Sirmond.
"■ On donnait quelquefois la particule à Cor-
neille, et en celte même année on pubha une Lettre pour Monsieur de Corneille contre les mots de la lettre sous le nom d'Ariste : Je fis donc résolution, etc. (Paris, in-S" de 3 feuillets). Rappelons ici que Pierre Corneille, le père de l'auteur du Cid, avait, en janvier 1637, reçu des lettres de noblesse.
'' Cette lettre, mentionnée par l'abbé Goujet dans sa notice sur Georges do Scudéry ( Bibliothèque françoise , t. XVII, p. 1/4^), a été insérée par M. Taschereau dans les notes de sa Vie de Corneille (p. 3 09 et 3 10).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
vertu ne le consoloit pas toute seule sans avoir besoin du secours de ses serviteurs. Celuy qui la composé fait particulière profession de lettres et Ta desja tesmoigne' en plus d'une occasion. C'est, pour ne vous laisser pas davantage en peine, M" de Montplaisir de qui sont les stances du Printemps que nous leusmes che's vous avec beaucoup de satisfaction il y a six ou sept mois \ Ça esté beaucoup de téme'rité à luy d'entreprendre cette matière après vous, mais ce vous est beaucoup de gloire d'avoir de si rares imitateiu-s et la justice veut que, comme vous luy avés ouvert le chemin pour la jusliÛîcation de Son Eminence, vous luy servies aussy de guide vers Elle qui l'estimera au double s'il luy est présenté de vostre main *.
Je suis plus que personne du monde , Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce [en blanc] aousl «037.
A M. DE BALZAC
À BALZAC
Monsieur, toutes ces choses que vous sup- [)osés estre en moy pour bien traitter la matière du Cid me manquent, et ce travail
ne pouvoit estre donné à un plus pauvre homme que moy ni moins capable de satisfaii'e à l'attente du public. Mais ni ce défaut, ni le temps que cette courvée m'a emporté et m'emportera , ne sont pas les choses les plus fascheuses que j'y trouve. Je ne crains pas d'estre blasméde mal escrire, ni ne suis pas si chiche de mes heures que je ne les puisse volontiers employer sans autre utihté (pe de plaire à celuy qui peut tout sur moy. Ce qui m'embarasse, et avec beaucoup de fondement, est d'avoir à choquer et la Cour et la Ville , les grands et les petits, l'une et l'autre des parties contestantes , et en un mot tout le monde , en me choquant moy-mesme sur un sujet qui ne devoit point estre traitté par nous; et, croyez-moy. Monsieur, qu'il n'y a rien de si odieux , et qu'un honneste homme doive éviter davantage, que de reprendre publiquement un ouvrage que la réputation de son aulheur ou la bonne fortune de la Pièce a fait approuver de chacun : car le moins qu'on en doive attendre, est de se voir accueilli de pasquins, de satyres et de malédictions, et de défrayer la compagnie.
Souvenés-vous de ce qui vous est arrivé à vous-mesme sur YHcrodes de Heinsius '. Il
' Voir dans les Poésies de Lalane et du marquis de Montplaisir (Amslerdam, 1769, p. a.S-ag de la seconde partie), les stances intitulées : Le printemps est la véritable saison de Vamour, stances qui paraissent plus dignes d'avoir été goûtées par Boisroberl que par Chapelain.
* Voir {ibid., p. 3'i) le sonnet contre ccitr qui médisoient du cardinal de Richelieu. J'en citerai les huit premiers vers :
Laissés, lâches esprits, parler la Renomme. En vain vous prétendes par »os profanes ^ers Interrompre la voix de cent peuples divers , Qui du grand nom d'Armand sans cesse est animée. Son illustre vertu, dont la gloire osl semée Jusqu'au dernier climat où s'étend l'univers , Confondra vos erreurs; et vos desseins pervers, Comme ceux des Titans , s'en iront en fumée.
^ Daniel Heinsius, un des plus grands philologues de la Hollande, avait publié, en iG.'^s, à Leyde, chez les Elzcviers, une pièce inlitulée : Herodes infanlicidn tragœdia. Balzac fit paraître ses observations sur cette pièce sons ce litre : Discours sur utie tragédie de M. Heinsius inlitulée: Herodes infanticida (Paris, P. Rocolct, i636, petit in-S"), réimprimées dans ses Œuvres complètes (i665,t. H, p. 530-357) sous le titre de: Dissertation sur une tragédie, etc. Heinsius, mal inspiré par son extrême amour-propre, répondit peu convenalilement aux courtoises objections do Balzac : Dan. Heinsii epistola, qua dissertationi Balsaci ad Herodem infanticidam respondelur (Leyde, i636, in-S"). Balzac (lettre XX du livre XVHI , p. 700 de l'in-P) répond ainsi à ce
n'y a point d'homme sage qui ne tombe d'accord de vos réprébensions ; il n'y en a point de si délicat qui ne trouve un parfait contentement dans le stile dont elles sont escrittes, et, avec tout cela, il n'y a guères de gens qui vous plaignent du mauvais traittement que le poète repris vous fait dans sa mauvaise response. Une chose me console en cecy , et c'est que nostre Protecteur ayant vu mon examen, n'en a guères trouvé que les matières bonnes, et a désiré que l'Académie les embellist de fleurs ', de sorte que j'auray des compagnons, par sa grâce, à supporter la haine et le blasme qui nous en est asseuré.
Au reste je n'ay encore guères employé la raison de vostre silence futur que je m'estois imaginé et que je croyois que vous pourries approuver pour ce qu'il ne me sendjloit pas hors de propos que l'on sceust qu'elles estoient vos esludes présentes, et qu'aussy bien cpiand vous viendriés à publier ces Discours, on les Hroit comme des choses de vous , et dont vous estiés obligé de respondre, vostre réputation ne vous permettant plus désormais de rien laisser sortir
de vostre plume qui ne fust achevé. Mais puisque vous désirés qu'il ne s'en parle point, je discontinueray de le faire et laisseray murmurer ceux que vostre protestation de ne plus escrire scandalizera , et qui croyent après cela devoir aussy protester de ne plus lire.
J'ay veu M' Lhuillier que j'ay obligé à ne point donner de copie de la lettre que vous luy avés écrilte afm de vous obliger d'en faire un de vos discours, comme vous me le faittes espérer ^. Il a tesmoigné une grande joye quand je luy a y eu déclaré vostre dessein , et m'a dit que désormais il vous escriroit librement , sçachant que vous ne devés plus escrire que pour faire connoistre qu'il ne vous escrit pas pour avoir des responses de vous.
Celle que vous avés faitle à Scudéry est une des meilleures choses que vous ayés jamais laissé voir et où il reluit autant d'adresse et de jugement. Celle de M' le Chancelier est imprimée, et, si j'ay eu des yeux, sans aucune petite faute. J'en ay veu jusqu'à la quatriesme espreuve. Quant au Boèce que vous désirés ^ Camusat ne l'a peu
passage de la lettre de Chapelain : aOn ne peut pas appeler censure les objections que j'ay faites sur la tragédie de Herodes infanticida, et il y a grande différence entre proposer des doutes et donner des résolutions. Si le bon homme Heinsius n'a pas pris la chose de ce biais, ce n'est pas ma faute, c'est la sienne, et je sçay bien que Juste Lipse, qui a leu autrefois Tacite dans la raesme chaire que luy, m'eust respondu en honneste homme ...» Cette lettre ou plutôt celte portion de lettre (car ce n'est qu'un petit lambeau d'une lettre qui devait avoir une ou deux pages) porte la date du 22 août : il faut lire 3o ou 3i août, puisque c'est la réponse à une lettre du 22.
1 Pellisson (t. I, p. 91) dit du cardinal de Richelieu appréciant le travail de Chapelain : rSon jugement fut enfin que la substance en
étoit bonne, mais qu'il falloil (car il s'exprima en ces termes) y jeter quelques poignées de jleurs. V
- Ceci ne se réalisa pas , et l'on ne trouve pas le nom de Luilher parmi les personnages auxcjuels Balzac adressa les discours qui ont été recueillis dans le tome II des Œuvres complètes , personnages qui sont: P. de Marca, Guy Benlivoglio, Descaries, Mainard, Moricet, le R. P. Dom André de Sainl-Denys, Montauzier, Conrart, Girard, Costar, Chapelain, Gandillaud, de la Thibaudière, Sarrasin, de Plassac-Meré, etc.
^ De quelle édition de Boèce Balzac avait-il envie? Était-ce de l'édition de Bâle {Opéra omnia, 1670, 1 vol. in-f')? Etait-ce du De consolatione philosophiœ qui avait paru à Leyde en 1620, in-32? Je ne vois aucune édition voisine de l'année 1687.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
encore recouvrer quelque diligence qu'il y ait faitte, et pour moy je vous ay desja mandé qu'il estoit mon pourvoyeur et que je n'avois ni le loysir ni l'addresse de l'aller fureter dans les boutiques ni dans les magazins.
Je vous envoyé par M. Gestin le Virgile d'Heinsius que le sieur Camusat m'a apporté pour vous. Il est imprimé en taille douce et récrée merveilleusement la veue'. Je vous solliciteray l'autre, quoyqu'il ne soit pas besoin , l'bomme que j'en ay chargé ayant trop de passion pour tout ce qui vous touche.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce a a aoust iG37^.
cxvi. ■
À M" LE DUC DE LONGUEVILLE