‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 52 sur 134 · AC MANS · texte numérisé non relu

AC MANS

Monsieui', vendredy dernier M' le C[ar- (lin;il] fit faire la distribution de ses grâces, où je me trouvay pour l'amour de vous, alîn do j)Ouvoir tesmoigner de vive voix à M' de Boisroberl combien vous ressenties la continualion de ses bons olllces, et recevoir un peu plus dignement la libéralité qui vous est l'aitte, que je n'eusse fait parla main de mon vallot. Il est superflu d'avertir un aussy bon Courtisan que vous (pi'il sera de la bienséance d'en escriie un mot de civilité à ce favorable agent des Muses. Vous y estes sans doute desja ré.solu et vous le fériés de vous mesmc tant pource que vous estes rcconnoissanl , que pource que \ous sçavés )(ue ces reconnoissances luy plaisent.

la langue, faisait amour du féminin, lonime Froissarl , Clonmiy nos , \ illon , Clément Marol , etc.

' Ces curieuses parlicularilés n'ont pas élé connues des biographes de Vaugelas, el même elles ont été négligées par M. Sainle-Beuve, qui n'a cité ( Adincdiu' linuhs. t. \ I, p. "i'17 et -iAg) que des fragments de deu\ leltres de Ciiapilain de janvier et juillet lO-iç).

■' Sur Gabriel Madelenet , alors âgé de cinquante ans, xoir la note j de la page .jyo des Mrlangcs historiques, hellres de Balzac, n" LXIV.

'^ Jérôme \ ignier, né à Rlois en 1 606, mourut à Paris le 1 '1 novembre 1661. Voir sur sa vie el ses t'crils un bon article dans le Moréri de 1 7Ô1). Ou y lit que l'on a de ce savant religieux «quel- (]ues paraphrases de pseaumesetd'autres poésies, fort goûlées en son temps. -^

LKTTlîES DE JEAN CHAPELAIN.

J'av elles 1)10 V les six cent Inincs en pistoles et vous m'en ferés descharger quand il vous plaira. Il sera à propos que celuy qui les viendra prendre de voslre pari soil bien circonstantië ' dans la lettre qu'il niapportera de vous, afin qu'il n'y ait point de mesprise, et que ce qui est fait nesedoface pas. En les luy baillant, je luy en feray escrire un mot au bas de la lettre \

Je croy que vous aurés pris la peine de rendre à M' de Belin la lettre que je hiy escrivois, et que j'avois mise avécla vostre. Je souhaitte sa consolation et sa santé, et vous prie de me mander comment il est de l'un et de l'autre el de l'asseurer tousjonrs de ma passion.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce aS décembre 1(1.37.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, vous m'avés bien payé avec usure les trois dernièi'es lettres que je vous ay e.scriltes parcelle que je viens de recevoir de vous. Par la règle de proportion elle

n'en vaut pas sonlement trois, mais elle en vaut trois cent, tant à cause de son estenduo qu'à cause de sa qualité. J'ay trouvé tout ce que je désire dans les bonnes lettres , de l'élégance , de la facilité et de la galanterie mesme au milieu de tout vostre chagrin et de tout vostre mal. 11 est vray que , pour escrire ainsy, il ne faut pas estre ni chagrin ni malade, et, sans autre raison que celle de la conjecture, je me resjouis avec vous de vostre convalescence, de laquelle, après celte preuve, je ne doute point.

Mais n'aurois-je point le médecin, par l'avis que je vous donnay, il y a quelques jours, de la résipiscence du docteur Gratian touchant voslre latinité '? Je le veux pour ma satisfaction, et, afin de vous confirmer dans vostre santé, je vous confirmeray encore le tesmoignage que le Père Borbonius rendit, il y a trois semaines, de l'excellence de vos lettres latines, lorsqu'en me disant de G[uiet] la mesme chose qu'en avoit dit M. L'Huillier. il me répéta plus d'une fois qu'il y trouvoit bien plus deCicéron que du Qiiinlilien. Noslre amy M. V[oiture] est de ce mesme avis el je l'en ay bien plus trouvé dans les derniers discours que nous avons

' M. Liltré n'a pas signalé un seul emploi du mot circonstanciiv avant l'époque où écrivirent La Fontaine et Bossuet.

- Espérons qu'en donnant .six cents francs à Mairet, Iliclielieu voulait bien plus récompenser l'auteur àa Sophonisbe (1629) et même l'aiileiir de ïlUush'e corsaire {liS'è']). que le pamplilélaire qui avait si indignement attaqué Coincilio et le Cid. Voir sur l»s tristes libelles de Mairet, M. Taschereau ( Vie de Corneille, pages 63 et 6i, 70-7^), M. .Marty-Laveaux [Œuvres de Corneille, tome III, pages 8, 16, iq, 21 et 22,

" Chapelain vent parler de la bonne nouvelle qu'il annonçait à Balzac, dans sa letlre du 20 décembre 16.37 (n°CXXXI), au sujet de Guyet, rbypercritique Guyet, faisant amende honorable

et rendant enfin justice à la belle latinité des Epi.slolœ selectœ. Mais pourquoi Chapelain appelle-t -il Guyet le docteur Gratian? Faisait -il allusion à ce dottore Graziano ou docteur Bolonais (dotlor Bellanzone) qui, avec le Vénitien Pantalon et avec le Bergamois Arlequin, était un des principaux personnages de la vieille comédie italienne? Ce Gratian était un de ces docteurs sine doctrina qui parlent d'autant plus abondamment qu'ils ont moins de bonnes choses à dire. Le nom donné à ce bavard pédant s'explique, assure- 1- on, par la popularité dont jouissait à Bologne, oîi l'étude du droit canon était particulièrement cultivée, Gratien, le compilateur de la célèbre collection canonique qui, S0U5 le litre de Decretum Gratiani, forma la première partie du Corpus juris canonici.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

eu sur ce sujet que dans les premiers , tant il est ordinaire à la pluspart des hommes de juger par prëvention d'esprit, et, à vous dire le vray, il esloit de ceux qui ne se pouvoient persuader qu'un homme qui escrivoit si bien en sa langue , peust si bien escrire en une qui luy estoit estrangère. Mais la lecture l'a esclaircy, et luy a donné une nouvelle admiration de vostre vertu, à laquelle nous trouvasmes que de tous les anciens et modernes il n'y avoit que celle du Casn qui fust comparable en ce genre. Car pour le Bembe, bien qu'il ait escrit louablemenl en l'une et en l'autre langue, nous le jugeasmes de beaucoup au dessous du Casa et de vous '.

Au reste je suis bien aise que le lessenliment de M"" la marquise de Ramb[ouill8l] vous ait pieu, car il vous a deu plaire estant ve'ritabie et cordial et de la plus rare femme de nostre siècle sans exception. J'approuve extrêmement le dessein que vous avés d'honnorer son mérite à l'avenir par laddresse des principaux de vos discours . dans lesquels sans doute vous ineslerés quelque chose qui regardera le particulier de sa personne. Je sçay bien que je luy donneray une grande consolation lorsqucje luy porleray cette nouvelle, qui sera aussy losl qu'un grand rheume,qui la tourmente. lu\ permettra de se laisser voir.

J'approuve encore extrêmement que voj.s donniés tous les autres tant à ceux de vos amis que vous rae nommés et qui en sont très dignes, qu'aux autres que vous comprenés dans cet etc. et que vous sçaurës bien

choisir. Que si vous n'avés point jette les yeux sur le marquis de Montauzier, je croy vous devoir faire souvenir qu'il n'y en a aucun qui le mérite davantage, soit pour sa naissance et pour la grande réputation qu'il a desja acquise dans sa profession , depuis dix ans qu'il obéit ou commande dans les armées, que pour la beauté de son esprit, les belles choses qu'il sçait, la passion violente qu'il a pour vostre vertu et pour vostre éloquence. V'ous en userés toutesfois selon vostre prudence pour ce qu'en cecy je ne prétends que vous indiquer et non pas vous solliciter.

Je me ris de mon inquiétude pour le renvoy des livres de ces Messieurs et vous déclare qu'elle esloit lors en mon esprit seulement et que, pour eux, ils n'en ont pas eu la moindre tentation. Cela est dans mon humeur qui pourroit estre un vice, mais qui néantmoins a pour principe une vertu , et il m'a tousjours sendjlé que dans les intérosts de mes amis, quelques légers (ju'ils fussent, il valloit mieux que je péchasse en excès qu'en défaut de dili};ence. Je (eray le coinpliuienl connue il laul, sans permettre qu'il y aille du vostre et sans vous faire passer pour mesconnoissanl.

Ce que je vous mandois (jue noslre amy, que vous nonuué si bien l'empressé ", avoit fait, il y a plus de huit jouis quand je luy parlé {sic), esloit de monstrer à Son Imminence la lettre que vous escriviés sur la courtoisie criminelle de W le prince de Marsillac \ Mais il ne me dit point quel effet il avoit fait. J attends avec quelque im-

' Sur .leaii ilella Casa ( i5()3-i .")6i ) et sur Pierre Benibo ( i 670-i5'i7 ), voir Mélnn{i^es hisloriques. lettres de Balzac, n" II (p. '107, note 'i ) '1 n" IX (p. ti^i , note 7). Voir encore sur les deux célèbres écrivains, V Histoire de la liltérntwo italienne de M.L. Etienne ( 1875, p. 3(ji, 392 el 376-880). Balzac répond à Chapelain dans la

lettre XXXIl du livre XVllI (p. 7.-.7 .le Vin-f")-. -Se suis bien ;iise de l'estime ipie \ons l'aitles de Monsijjnor délia Casa... 5? Cette lellre ne peu! être du ^3 novembre 1637; elle appartient aux premiers jours de janvier iG38.

- C'est évidemment l'abbé de Boisroberl.

' Je ne trouve dans tout le recueil de i665

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

patience ce qu'il vous a semble des Sentiiiiens de VAcadémie et pourtant que ce soit sans vous enibarasser.

Portas vous bien et me lenés lousjours. Monsieur, pour vostre , etc.

De Paris, ce ag décembre 1687.

Joubliois à vous dire de M' Descartes qu'il est estimé par tous nos docteurs le jtlus e'Ioquent Philosophe des derniers temps , que n'y ayant que Gicéron , parmy les Anciens, qu'ils luy égalent, il se trouve d'autant plus grand que luy que Gicéron ne laisoit que prester des paroles aux pensées d'aulruy, au lieu que cestuy cy revest ses propres pensées qui sont sublimes et nouvelles la plus part ', Il est vray que l'amour de la brièveté luy a quelques fois fait eslraugler ses raisonnemens en sorte qu'ils paroissenl imparfaits. Sa Dioplrique et sa Géométrie sont deux chefdœuvres (sic) au

jugement des Maislres. Ses Mêléoies son! arbitraires et problématiques, mais admirables pourtant ^.

Je viens de voir présentement M"" i;i m[ar(|uise] de Ramb[ouillet] à qui j'ay leu larjicle de vostre lettre qui la concerne. Elle a receu le dessein que vous avés de lu\ addresser quelques uns de vos discours en véritablement honeste femme, c'est à dire avec beaucoup de pudeur et de ressentiment. J'ay charge d'elle de vous le tesmoigner et de vous persuader qu'elle se sent infiniment vostre obligée. Je ne puis m'empescher de dire quelle est au dessus df toutes les femmes.

Je vous prie de me mander si vous diltes tnuscardins ou muscadins '. C'est une question granuuaticale que je ne tiendray point bien résolue que par vous. Elle m'importe eu quelque sorte. Il suilira d'un aposlille '.

aucune lettre relative à la courtoisie criminelle du prince de Marsiilac. Il s'agit de la courtoisie avec laquelle le futur auteur des Maximes, alors âgé de vingt- quatre ans, Irunsinil à M"" de Clievreuse, internée à Toius, les renseignements confidentiels que la reine Anne d'Aulriclie tenait tant à communiquer à sa bonne amie (août 1 G37). Voir, à ce sujet, les Mémoires du duc de la Rochefoucauld (édition des Grands écrivains de la France, t. II des Œuvres complètes, p. 27-60) et le livre de M. Victor Cousin , M'"' de Chevreme Cl" édition, 18G8, p. 1 19-1 '40).

' A-l-on jamais fait un plus grand éloge de Descartes?

^ Discours de la tnéthode pour bien conduire sa raison et rechercher la vérité dans les sciences. Plus la dioplrique, les météores et la géométrie, qui sont des essais de cette méthode. ( Leyde , 1 6.^7, m-'i\)

' Dans la lettre XXXI du livre XVIII, p. 707 de rin-f°, Balzac répond ainsi à la consultation de son ami : «L'usage est pour muscardins , bien que l'oreille soit pour muscadins. Mais icy.

comme ailleurs, l'usage doit tout régler, et, île plus, l'origine du mot estant italienne, quel droit avons-nous d'oster une lettre d'un mot qui n'est pas de nostre jurisdiction?. . . !i Cette lettre (datée du 17 novembre 1687) et la lettre citée un peu plus baut (datée du 28 novembre 1O37) Ibrmaienl originairement une seule et même lettre, qui, comme nous l'avons déjà remarqué, ne peut être placée qu'en janvier i638. Nous lisons dans le Dictionnaire de Trévou.r : «M. Pelisson rapporte qu'on mit en question à l'Académie s'il falloit dire muscardin ou muscadin. On décida pour muscadin; et Voiture fit des vers ba* dins pour se moquer do ceux qui disoioni auli enienl :

C'est au temps des vieux pnlarJiiii Qu'on (lisoit toujours uniscardii's.v

Muscadin, nom d'une petite pasiiile à manger 011 il entre du musc, vient, comme muscade, du bas-latiu muschalus, venu lui-même de musrus , musc. Voir le Dictionnaire de M. Litlré.

'' M. Littré n'a ril('' qu'un seul exemple Jr

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

A AI. L"KV;;SQLE DE GRASSE (GODEAL),

À GRASSE

.Monsieur, il suflit bien pour \oas escriie d'avoir veu la lettre que vous avés escrilte à M'" la in[arquise] de Rambfouiliel] en reuiercinient de la faveur quelle a faille à M' de Bauregard, puisqu'il siifiisoil pour cela mesrae de sçavoir que mes letlres vous apporloienl de la consolation. Je vous avoue que j'en ay une grande lorsqu'elle m'a (juerellé de l'excès de ma reconnoissance el de la pari que vous avés prise à l'obligation que je luv avois. Il me semble que j ensuis maintenant h deray deschargé et que j'en puis bien porter le reste sans y succomber. Le genlilhomuie vous eu escrit et vous en remercie de bonne grâce. Vous verres par sa despescbe qu'il est homme desprit, el que. pour avoir si peu demeuré en France, il ne laisse pas de se faire entendre sans truchement '. Surtout vous y verres qu'il est homme d'honneur, et qu'il sçait bien ressentir les grâces qu'on luy fait. Dans quelques mois, il vous ira faire une visite et pourra lever dans vostre diocèse, pour sa

compagnie, quelques soldats, apiè-' voslre bénédiclion.

La retiaitte de M. Le Maistre persévère tousjours de plus austère en plus austère. M. de Séricourl. son frère bien aymé *, ou l'a suivy volontairement, ou a esté attiré par luy. Tant y a qu'il fait la mesme vie et qu'il désespère par celte consolation le Mestre de Camp et le Lieutenant, el certes, sans une particulière assistance de Dieu . M' Le Maistre et M' de Sassy ^ ne sçauroient durer dans ce nouveau genre de vie qui les sépare de tout commerce que des livres, sans que M. d'Andilly mesme les puisse voir, mais moins que tout autre M. de Séricourl qui, n'ayant plus de lettres el n'aymant point la lecture . séchera el mourra vravseniblablement dans cet institut e>trange \ Dieu néaiitmoins rend tout possiblf quand il luy plaist, bien que nous ne counoissions pas ses routes. Et , parceque je suis en train de vous entretenir de ces [re]traittes, je vous en diray une qui ne vous cstonnera guères moins et qui a contrislé les jeunes gens fréquentant à l'hostel. Eu un mot, La Porte, cette coquette escervelée '" , est résolue de se faii-e Religieuse et le

l'emploi du mol apostille au masculin : il l'a lir? de? vers de Jean Marot :

Qui fera uog Ici apostille.

Comme feist Sapho la Suplille.

Balzac {Mélanges historiques de 1 878 , p. 790. lettre CLIII, du à février 1667) fait, comme Chapelain, apostille du masculin.

' Co M. de Bauregard , qui était un Provençal . no doit pas être confondu avec un autre rapilaine du même nom dont il est question dans les Mémoires de Henri de Campion, dans ki Historiettes de Tallemant, etc.

- Simon Le Maitre de Séricourt était le frère cadet d'Anloiue Le Maître. Sa conversion suivit d'un mois à peine celle de son frère. Voir, sur lui (passim), le Port-Royal de M. Sainte- Beuve.

Isaac Louis Le Maitre de Saci, autre frèr.; d'.Anfoine. était alors âgé de vin|>t-qnalre ans. Voir aussi sur ce traducteur de la Bible les six volumes do Port-Iintjal ypassin)).

* M. de Séricourl mourut en t(J5o. 11 avait échappé à ces dangers de l'oisiveté que Chapelain redoutait tant pour lui, tanlôl en travaillant comme jardinier, tantôt en transu'ivant les ouvrages de ses frères et de son oncle M. Arnauld.

^ Je n'ai malheureusement rien à dire sur cette coquette écervelée , prèle à tout sacrifier au Seigneur, excepté sa chevelui-e. Tallemant des Réaux ne mentionne pas M'"" La Porte. On voudroit savoir si, malgré la dilTicullé des cheveux à couper, cette personne si regretlée de la jeunesse de i638 embrassa la vie religieuse et mourut en odeur de sainteté.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

l'Jl

seroil desja, h ce qu'elle dit, n'estoil ses cheveux qu'elle voudroit bien qu'on ne luy coupast point.

Je vois par la lettre que vous escrivés à M"" ia Marquise que vostre désert vous semble beau et que vous vous y accoustumës. C'est ainsi qu'il faut faire aussy bien chresliennement que philosophiquement.

Non sibi res, sed se rehm subtmttere\ Avec celte nia\ime on se rend toutes choses faciles.

Je vous baise très humblement les mains et suis lousjours, Monsieur, vostre, etc. De Paris, ce i" janvier iG38.

À M. i;ÉVESQUE DE GRASSE (GODEAU),

À GRASSK.

Monsieur, je n'ay que rarement de vos nouvelles et ne laisse pas de vous escrire tousjours et je le fay avec quelque ambition, pour ce que ne vous pouvant égaler en mérite ni surpasser en amitié , je suis bien aise de me prévaloir de ma punctualilé , afin de vous laisser derrière moy en quelque chose. Je suis encore bien aise de vous escrire tandis que je le puis et comme par provision afin que si, dans la suitte du temps, je suis contraint par mes occupations de discontinuer mes diligences, j'aye au moins cela devant moy et que mes premières lettres me servent pour excuse des dernières que je n'auray peu escrire.

Outre ces raisons, j'en avois encore une autre de vous escrire par cet ordinaire, et c'est la lettre de remercinient que M. de Beanregard me mit entre les mains, dès la semaine passée pour vous l'envoyer. Une visite que je receus de M' Desmarets dans

le temps de faire mon paquet m'en fit remettre la closture à mon valet qui oublia cette despesche et par là m'obligea à vous en faire com))linient aiijourd'huy.

Nous attendons avec grande impatience le Pseaume que vous avés parafrasé et dont il y a un mois que j'ay veu une si belle stance. Le sieur Camusat vous aura sans doute envoyé celuy du Père Vignier qu'il imprima il y a trois semaines, et celuy de .\L Esprit qu'il a donné au jour depuis huit jours. Le dernier est une imitation assés heureuse de vos deux Benedicite et de vostre Cantique, mais on dit que de ces sortes d'ouvrages il n'y a que les inventeurs qui en rapportent de l'honneur. Au premier jour, vous en aurés encore deux de M. Habert Cerizy de deux genres dilTérens, desquels je vous demande vostre jugement dès à présent.

La Piicelle languit et n'attend que le Printenqjs pour se mettre en campagne et faire la guerre à bon escient. Elle a perdu cruellement tout l'Esté passé oià elle croyoil faire de notables pi'ogrès et avec quelque apparence, si le misérable fanfaron espagnol qu'on nomme Cid ne la fust point venue traverser. Celuy qui \ient. nous la niellons à la teste d'une grande armée et sur la roule de llheims. Si nous sommes heureu\, nous prendrons quelque ville et ferons peur à Paris, en passant chemin. Je vous demande pour elle l'assistance de vos prières en ce long et périlleux vovage, car de vos avis particuliers je n'en dois do long temps espérer.

Portés vous bien et me croyés lousjours. Monsieur, vostre, etc.

De P.-iris, ce 8 janvier i638.

Ccst un .souvenir du vers d'Horace {Epist. I, lib. I, vers an) : El milii rcs . non nie rebus , subjiingere coiior.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

(AXXVII.

À M. DE BALZAC

Monsieur, la Fortune qui cause tant de de'sordres en ce temps et qui met sans dessus dessous toute i'Ein-ope , a voulu exercer son Empire jusques sur nostre commerce et se siirnaler aussy bien en petit qu'en grand à mes despens. V'ous me mandés par voslre lettre du i h de ce mois que vous n'avés receu la mienne que seize ou dix-sept jours après que je la y escritte , et je vous donne avis que j'ay receu cette lettre du li le 17, c'est à dire fort diligeumient, mais que celle du 29 du passé ne m'a pas esté rendue que le 9 5 de celuy cy '. Voyés maintenant si tout ordre n'est pas renversé, et si nous n'avons pas sujet en nostre particulier de nous plaindre encore des caprices de la Fortune. Mais poutestre que le grand froid qui commença justement lorsque vous m'escriviés a gelé jusques à vos paroles, et qu'elles ont eu besoin dun dégel j)our se faire entendre (le deçà. Toutesfois elles partoient d'une amitié trop ardente pour eslre sujettes à la gelée, et je conclus qu'il n'y a eu que mon malheur qui a retenu pai- les chemins de si précieux gages de la bienveillance dont vous m'honnoi'és. l'oui- finir cette complainle, je vous diray que j'ay beaucoup de consolation de sçavoirquejo

fais une bonne partie de la \ostre. Gela ne peut estre sans vous avoir pieu , et je ne vous puis avoir pieu sans estre digne de quelque louange, s'il est vray que viagnif; placuisse viris , laus maxima.

La consolation que jen ay ne me vient pas néantmoins de cette louange et de cette gloire que vous produises à ceux que vous aymés. Elle me vient, ila me Deus amct, de la certitude que j'ay d'estre aimé cordialement de vous, qui à moy et selon ma façon déjuger des choses, est un bien solide et essentiel en comparaison duquel je ne pui> mettre les triomphes de César ni la réputation d'Alexandre.

Quant à M. Le Maislre, quelque dissimulé que vous me croyés, je vous en dh-ay ma dernière et sincère pensée. De tout temps il a panché d'inclination du coslé do la retraitle, et il y a plus de six ans qu'il feust faille, si M. de Saint-Cyran, qui a esté son souverain Pontife*, le luy eust voulu permettre. A la mort de M"* d'Andilly \ cette sainte passion s'est resveillée et la pressé si vivement qu'il n'a douté aiicuncment que Dieu ne le voulust attirer à luy par celte voye. M. de Sainl-Cyran s'est trouvé de cet avis et la résolution a esté prise sur la fin de .septembre dernier qu'il renonçoil au monde périssable pour en acquérir un qui ne finist jamais. .M.dAndiliy et M"' Le Maistre ', avec toutes les religieuse.*

' On ne trouve dans l'in-fol. de i6(ir» auciinr" lettre écrite à Chapelain le 29 décembre lOSy, aucune lettre écrite au mémo le 1 '1 janvier t638.

- Jean Duvergier de Hauranne , abbé de Sainl- Cyran, était alors âgé de cinquante -neuf ans. Nous allons souvent retrouver son non» dans les lettres suivantes.

' Rappelons que Balzac, le 1 '1 aoûl 1607 (lettre XIX du livre XVIII, p. 760 de l'in-fol.), avait déploré la mort de M"" d'Andilly : «La nou-

velle de la mort de Madame d'Andilly no'a louché sensiblement. Je prends part à tous les bons ci mauvais succès d'une famille qui doit estre clièn» à la P'rance, et qui est née pour la gloire du nom François. Mais je plains parliculièremeiil nostre ami . . .n

* La mère d'.Antoine Le Mailie était Catherine Arnauld, fille aînée dAnloine Arnauld, née en 1590; elle avait épousé Isaac Le Maiire, conseiller du roi et maître des comptes, et n'avait pas tardé à se séparer de lui. M. Sainte-Beuve

LETTRKS DE JEAN CHAPELAIN

du Poi't Rcfil'Jonl approuvée exlrùncmenl et puisque noslre aniy esloil persuadé que son salut dépendoil de ce genre de vie, j'y eusse aussy bien donné les mains qu'eux , s'il ne l'enst point pris si eslrange que je vous l'ay mandé, et que vous le verres par la copie de la lellre qu'il escrivit sur ce sujet à iVl' le Chancelier, laquelle je n'ay peu recouvrer que, depuis quatre jours, pour vous l'envoyer. Mais je vous avoue que cet excès me couste, et que je ne j)uis estimer bien sage le pieux directeur qui l'a poussé et qui l'a laissé aller à un mouvement dont le principe est excellent, mais dont la suitle est si périlleuse au jugement de personnes qui sont plus dans ces sortes de pratiques que moy.

Je sçay que je philosophe grossièrement ea ces matières et ne me fie pas de ma propre raison, lorsqu'il faut prononcer décisivenient. Toutesfois je pense pouvoir dire que ces singularités sont ordinairement ruineuses à ceux qui les affectent, et qu'elles laissent après soy de longs et inutiles repentirs. M' l'abbé de Saint-Nicolas et son jeune frère, chanoine de Verdun, sont dans ce sentiment. Le palais juge cette résolution

dit {Porl-Hoyal, t. I, p. 882) : «D'accord avec M. de Saint-Cyran, avec sa mère, madame Le Maître, qui en bénissait Dieu avec larmes (combien peu de mères auraient senti ainsi!), il [Antoine Le Maître] accomplit sa retraite de pénitence, n

^ Chapelain voulant indiquer sans doute la prononciation de son temps, écrit ce mol conformément à un usajje alors assez fréquent, mais blâmé dans la Reqiteste présentée par les dictionnaires :

Enfin je ne sçay quels Autbeurs

Auroienl prescrit aux correcteurs

Une impertinente orthographe.

Leur faisant meUre paragrafe

avec les circonstances de la lettre pour un trouble d'esprit. Les plus ignorans des excellentes parties ^ de nostre amy pensent que ce soit une route nouvelle pour parvenir à prélalures,et les uns etlesautresluy font un tort extrême, car s'il n'a pas fait prudemment en cecy, ça esté |)lus par l'imprudence d'autruyque par la sienne, et sa retraitteest si fort désintéressée par la connoissance que j'ay de son esprit que je pense pouvoir asseurer en Testât où il est que la Tiare ni le Pàègne ne le tenteroient pas. Tout cecy demeurera, s'il vous plaist, sub sigillo\

Je ne suis pas marri que les sentimem de l'Académie ne vous ayent pas dépieu puisque je suis contraint de vous avouer que j'y ay la plus grande part au grand détriment de mes plus grandes affaires. Mais , alin de ne desrober jjas l'honneur à qui il appartient, il est à propos que vous sçachiés que MMT de (]erizy et de Gombaut ont contribué aussy aux fleurs et aux ornemens de celte pièce, et quand vous croirés que ce qui vous y a pieu est d'eux , je ne croiray pas que vous me failtes beaucoup de tort \ Cela veut dire que si vous m'avés débité pour autheur de ce jugement auprès

Place Beale, le Reome.

^ Parties, c'est-à-dire qualités. Voir les exemples cités par M. Litlré {Dictiunnaire de la langin'

française, t. III, p. 977, S 22, exemples empruntés à des auteurs tous, moins Corneille {La Suivante, i63/i), tjIus. récents que Chapelain, tels que Bossuet, La Bruyère, le cardinal de Betz, Bacine, Fénelon, Saint-Simon, Montesquieu, Vauvenargues.

^ Tout ie passage relatif à Le Maitre a été publié par M. Sainte-Beuve (Port-Royal, t. 1, p. 388 et 389), avec cette observation finale: trCe que Chapelain pense, au fond, pouvoir dire de mieux pour excuser l'action de M. Le Maître, c'est qu'il est sincère «t désintéressé; le côté par lequel cette action se rattache à la haute inspiration sacrée lui échappe."

* Ce qui regarde les Sentimens de l'Académie a été inséiv par M. Taschereau dans les noies de sa Vie de Corneille, p. 3 1 2.

CUAPELAI\. — !.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

fie M' le duc de La Rochefoucaud ', il vous faut aller de'dire en partie , et faire droi' h nos amis en expliquant ce que vous avés prononcé en géne'ral.

Au reste, si vous me demandés ce qui m'en semble, je vous confesseray que j'en tiens le biais de l'introduction adroit , ayant à choquer le jugement de la Cour et du Peuple, que j'en croy la doctrine solide, et qu'à mon avis la modération et l'éfjuité y régnent partout. Avec tout cela je vous prolesteray que j'aymerois mieux avoir fait la lettre que vous avés faitte sur cela que nostri' volume, continuant à vous dire que c'est un des ouvrages plus accomplis qu'on ait veu, dans ces derniers temps. On l'a imprimée tm papier volant avec la mauvaise resjionse

de ^ et le remercinent du mesme à

l'Académie. Je suis marri que Rocolet se soit Ir.issé gaigner de la main , ayant eu , depuis si long temps, permission de vous de l'imprimer, sans que je l'eusse fait insérer dans le volume de vos lettres qui en eussent receu grand ornement.

J'ay receu , il y a longtemps , le paquet où

estoient les lettres de M' Conrart et M' d'Allier ^ et l'ay rendu en main propre. M "" la marquise de Raml)[ouillet] a veu le dernier lesmoignage d'estime que vous m'avés donné pour sa vertu qu'elle a receu avec autant de ressentiment que de modestie.

Elle ne ?e tient pas digne d'estre à la teste de quelques uns de vos discours et par là elle en est beaucoup plus digne.

Je ris des disputes de et certes il

est risible, mais que M' son neveu n'en pâtisse pas s'il vous plaisf, car je vous confirme que par son mérite, et par l'estime qu'il a pour vous, il n'y a point en France d'homme de sa profession qui soit plus digne que vous luy vouliés du bien et que vous faciès fondement d'amitié sm- luy.

Je finis avec n)on papier et suis. Monsieur, vostre. etc.

De Paris, ce q5 jnnvier lO.iS.

Le l'Yançois Romain qui vous a pni u sous le nom de J. Jacobus Bucardus s'appelle Fonlenai - Bouchard * et est frère de mère de M' Hulon , Savanlazze ' ou pédant que

' François, V° du nom, d'abord comte, puis (i6aa) duc de la Rochefoucauld, fut chevalier des ordres du roi, gouverneur du Poitou, etc. Tétait le père de l'auteur dos Maximes. Le duc tie la Rochefoucauld, qui était alors âgé de (|uarante-liuit ans, allait souvent en Angouniois, où il possédait le beau château de Verteuil (aujourd'hui canton do RufTec, à io kilonièlns d'Angoulême).

- Le nom laissé en blanc est celui de Scudér\ . l>a mauvaise réponse et le remei-cimeni , dc'jà mentionnés, parurent, dit M. Marly-Laveaux (Œuvrt^.i de Corneille, t. III, p. ')3 et Uh) «dans un petit recueil portant le tilro suivant : Lf^re de M. de Balzac à M. de Scudn-y, sur ses observations du Cid. Et la réponse de M. de Scudéry à M. de Balzac. Avec la lettre de M. de Scudéry à Messieur.t de l'Académie françoise, sur le jugement qu'ils ont fait du Cid et de ses observations (à Paris,

(liez Anihoiue de Sommnvilio, i 638, in-b" de 7'j pages). Ce recueil a paru dès le commencement del'ann-îe ou même, maign' son millésime, à la fin de 1637.71

■^ (Test le nom bien défiguré dn célèbre théologien protestant Jean Daillc, né à Chàtelleranlt le 6 janvier 1 Sg'j , mort à Paris le 10 avril 1670. Voir sur Daillé la noie 3 de la page 5i3 des Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n-" WWW.

' Nous avons déjà renconln- Jean-Jacques Bouchard (lettre XL) et nous le rencontrerons encore plus d'une fois.

' Sur HuUon, prieur de Cassau, voir Tallemanl des Réaux (t. VII, p. 1 58). On lit dans le Menagiana (édition de 1 7 1 5 , t. I , p. 3o3) : "Ce fut M. Hullon, mon parent, qui à mon arrivée à Paris me mena chez MM. Du Puy, et chez plusieurs autres personnes de lettres. 1 Ménage,

LETTRES DE JEAN CHAPELAIiN.

vous avés veu cliës M' Du i'iiy. 11 est de ma connoissance depuis douze ans, a l'esprit plaisant, sçait à la pei-fection les langues et les autheurs de l'Anliquilë et, pour Titalienne, il vaut mieux que beaucoup de Florentins mesnie. H a traduit la Longuna de Fieschi qu'il doit dédier à M' le Cardinal \ J'ay peur pour son Irançois despaisé. Il est très gaîand homme et peut estre aymé.

Le Père Borbonius, ayant reconnu par mes discours et par les lettres que vous ni'avés escritles et qui sont imprimées , combien nous estions unis d'affection, se tue de me bien parler de vous , et ne perd point d'occasion de me tesmoigner en quel point il vous estime. Je croy qu'il parle sincèrement parce que vous donnés sujet de le croire par vos beaux ouvi-ages.

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