À DAI.ZAC
Monsieur, vous estes bon de vous contenter de mes petils soins et de les payer de si bonnes et si éloquentes périodes. Si je contribue tant soit peu à vostre divertissement, et si mes lettres vous resjouissent, comme vous me le tesmoignés ', je nie tiens un des plus heureux hommes du monde et veux continuer à vous escrire tant que j'aye desraciné la cause do vos chagrins. Mais je suis présomptueux de in'imaginer que mes mauvais entretiens puissent sur vostre esprit ce que n'y auroit peu vostre excellente philosophie et l'exquise prudence qui modère vos pensées et vos actions. Je prens donc ce que vous me dittes pour la civilité d'un homme qui m'ayme et qui me veut monstrer que ma bonne volonté me tient lieu de mérite auprès de luy.
Au reste vous ne sçauriés avoir de curiosité pour aucune chose qui le mérite davan-
tage que l'hostel de RaHib[ouilletJ '. On n'y ])arle point sçavamment, mais on y parle raisonnablement et il n'y a lieu au monde où il y ait plus de bon sens, et moins de pédanterie. Je dis de pédanterie, Monsieur, que je prétens qui règne dans la Cour aussy bien que dans les Universités, et qui se trouve aussy bien parmy les femmes que parmy les hommes. Car, afin que vous le sçachiés, une partie de nos dames se sont érigées en sçavantes et font de cette qualité une partie de leur coqueterie. L'Académie dont vous estes a produit sans y penser une assendjlée de mesmo nom dont M"'° la Vicomtesse d'Ochy ' est le chef et qui, entre autres, y a receu comme par grâce une M"'°Saintotqu'autresfoisvous avés estimée*. Quelques uns de nos académiciens et les poètes et orateurs de la seconde classe que nous ne vous avons pas voulu donner pour compagnons y lisent leurs pièces , y font des harangues et y défrayent les dames qui en sont, tous les mardis, après disné^ Si vous me demandés avec quel succès, je vous diray
' Chapelain répond à cet exorJe d'une lettre du 18 février i638 (n" XXIV du livre XIX, p. 776) : «Les jours que je reçois vos lettres, sont remarquez de ma petite famille par la sérénité de mon visage. Je ne suis plus joyeux que quand il vous plaist, ni n'ay de belle humeur que celle que le courrier m'apporte , en m'apporlant vostre pacquet. ..n
' Tout le passage sur riiôtel de Rambouillet a été reproduit par M. Livet dans Précieux et Précieuses (p. 33 et 3/1 ). Balzac, dans la lettre que je viens de citer, se demandait (p. 777), à propos de 1VI"° de Rambouillet, «si la mère des Gracques estoit plus romaine qu'elle du costé de l'esprit et de la vertu. 1
' M. P. Paris a dit (Commentaire des Historiettes, t. II, p. 333) : « Auchy, que dans ce temps là on écrivoit plus ordinairement Ochy.» Le savant commentateur cite plusieurs exemples de cette dernière orthographe.
* Cette M"'° Sainlot (Marguerite Vion) était une ancienne actrice de la Foire, qui, après avoir été aimée par le comte d'Avaux, fut aimée par Voiture. Tallemantdes Réaux dit (t. III, p. iS) qu'«elle a voit tout l'esclat imaginable, l'esprit présent et aimant à le faire paroistre.» 11 ajoute (p. Mi): «Enfin, elle parvint à faire de belles lettres; on en a veu des volumes entiers, escrils à la main, courir les rues. 55
5 Balzac (lettre XXV du livre XIX, p. 777 de l'in-foL, lettre qui est datée du derniei- septembre I 638 et qui doit l'être des premiers jours d'avril de cette même année) répond ainsi à ce paragraphe : «C'est, à mon gré, une belle chose que ce sénat féminin qui s'assemble tous les mecredis (sic; Balzac avait-il mal lu le mot mardi écrit par son ami?) chez Madame... Il y a longtemps que je me suis déclaré contre celte pédanterie de l'autre sexe, et que j'ay dit que je souffrirois plus volontiers une femme qui a do la
qu'il est mauvais, quoyque ce ne soit que par ouy dire, ne m'estant peu résoudre à faire un des roolles de cette nouvelle corae'die ny de complaire à ceux qui m'en solliritoient.
Mais, pour revenir à mon propos, l'hostel de Ramb[ouillet] est l'antipatbe ' de Iboslel <rOcljy et le lieu du monde où voslre vertu peut avoir une place qui luy soit la plus agréable, comme je suis asseuré que vous me l'avouerés lorsque vous serés icy et que vous y aurés fait quek|ues visites. Dès à présent vous y estes bonnoré, estimé et cbéri et Ton vous y tient présent par le souvenir continuel que l'on y a de vostre mérite. Je vous c'iy rendu compte de l'effet qu'y avoient fait vos lettres à M' de La Valette et à M""' Desloges. Par le premier ordinaire je vous diray comment y aura réussy celle que vous escrivés à M' L'Huillier. Vous y avés pour jjartisans zélés M" deCbaudebonne, de Monta uzier, Voiture , qui ne cèdent qu'à moy dans la passion que nous avons tous pour vous.
Je trouve la lettre à M' L'Huillier fort bonne et fort glorieuse à la mémoire de M' de Peyresc\ et je ne doute point que tout le cabinet de M' de Thou^ ne s'en trouve fort obligé à vostre courtoisie, laquelle, avec cela, ne pouvoit estre employée pour un plus digne sujet, et qui vous peust apporter plus de satisfaction à vous iiiesme. Je suis bien aise de l'arrivée de M' du Breton auprès de vous, je ne doute point que vous n'en rétines le fruit que vous vous estiés proposé pour vos estudes.
J'ay fait voir à M' Silhon le jugement que vous faites de sa Préface dont il s'est tenu extrêmement obligé *. S'il la réimprime il suyvra entièrement vostre avis, mais pour cette beure il est impossible à cause que le livre se vend duquel elle fait partie.
Je feray sçavoir au moderne Roscius ' la gloire que vous luy doués par vostre approbation, et la tendresse que vous tesmoignés pour luy.
Je n'ay point encore receu le paquet que
barbe, qu'une femme qui fail la sçavante. . . Tout de bon si j'eslois modérateur de la police, j'envoverois filer toutes les femmes qui veulent faire des livres...» Sauvai [Anliquités de Paris, t. II, p. ligo) a parle, d'après la lettre de Balzac, des mercredis de la vicomtesse d'Aucby, qui étaient en réalité des mardis, et il a emprunté à la même lettre cette exclamation aussi flatteuse pour M™' de Rambouillet qu'elle l'est peu pour l'ancienne amie de Malherbe : rO sage Artenice! que vpslre bon sens et que voslre modestie valent bien mieux que tous les arguments et que toutes les figures qui se débitent chez Madame la...!n ' Le mot antipathe n'est dans aucun de nos dictionnaires. Je me suis demandé d'abord s'il ne fallait pas lire l'antipode, expression employée par Balzac (p. 4 02 du tome I"^ des Œuvres de l'édition in-f"), mais M. Liveta lu, comme moi, aiilipathe, et décidément il faut maintenir celte étrange leçon. Corneille a employé antipathie à peu près dans le même sens :«Les panthères, les
dragons, les serpents, tous avec leurs antipathies à leurs pieds y lancent des regards menaçants. -^ {l.a Toison d'or, 2' décoration du IIP acte.)
- J'ai déjà plusieurs fois cité cette lettre où Balzac dit si éloquemment de Peiresc (p. /tyS de rin-fol.) : f Toutes les vertus des temps héroïques s'estoient retirées en celte belle àme. . . •>
^ On sait que le cabinet de M. de Thou était, pour plusieurs érudils et hommes de letln^s, un lieu de réunion où, sous la présidence des frères Du Puy, on parlait de umni re scibili. Voir sur ce cabinet une note des pages ig^i, ^90 des Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n° XXX.
* La Pré/ace du Parfait capitaine du duc de Bohan, préface dont il a été déjà question.
■■ Ce Moderne Roscius était Mondory. Nous n'avons pas la lettre où Balzac parlait à la fois de la Préface de Silhon et du talent de Mondory, mais nous avons déjà cité divers passages d'autres lettres do Balzac relatifs soit à l'estimable publiriste, soit au brillant acteur.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
M' vostre neveu ' me doit apporter, mais par avance je vous prie de croire que je le metlray sous bonne et seure garde. Pour le cuir doré dont vous désire's que je fasse i'emplette, je vous respons bien que je la feray quand vous m'aurés envoyé' vos mesures , mais je ne vous respons pas que je vous la face bien, car je ne m'y connois point du tout , et je crains que les femmes que j'y pourrois employer n'y soient pas moins ignorantes que moy. Ce que j'en sçay est qu'il y en a d'Espagne, de Hollande et de Paris; le dernier est le moindre en prix et en beauté. J'attens sur cela vos ordres pour les exécuter comme je pourray le mieux et mieux sans doute que pour moy raesme qui de ces choses m'en rapporte tousjours à autruy.
Il y a quelque temps que je vous [ayj envoyé une ode de Maynard, sur quoy j'attens vostre avis. Il est brouillé horriblement avec M' de Noailles qui ne parle pas moins que de le tuer'.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 29 mars i638.