‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 59 sur 134 · À AIX · texte numérisé non relu

À AIX

Monsieur, je suis bien plus marry (jue vous ayés pris la peiiie de m'escrire sans que j'aye receu vos lettres , que je ne le serois si vous ne m'aviés point escrit du tout. Au dernier cas , je ne plaindrois que ma perle , au lieu que je plains la vostre et la mienne tout ensemble , celle que vous avés faille de m'escrire inutilement, et celle que je fais d'avoir perdu la consolation que m'apportent tousjours vos responses. J'ay receu celle d' Aix que vous m'accuses et y ay respondu.

Le rhume qui vous est survenu aura sans doute esté bien gouverné par vous, et je m'imagine qu'il vous aura, au moins, servy de dispense de prescher en des lieux funestes par leur grandeur à ceux qui sonl sujets aux fluxions sur le poumon comme vous. Je vous plains des persécutions que vous font les visites actives et passives, mais je ne suis pas fasché qu'elles soient cause que vous me plaigniés de la perte de temps

qu'elles me font souffrir. C'est un des maux nécessaires de ma vie auxquels il faut que je me résolve, puisque je n'ay pas assés de vertu pour mespriser le monde et ses atlachemens.

L'endroit où vous pronostiqués si avantageusement pour la fortune de la Pucelle me passeroil pour une raillerie absolue, si je n'estois obligé de croire que vostre caractère vous donne droit de profélie,ou plustoslsi je ne reconnoissois que ce n'est que galanterie et belle amitié. Et voyés ma foiblesse : encore que je voye évidemment que vous vous res- . jouisses en me parlant ainsy, je ne laisse pas de relire vos paroles avec plaisir et vous dire de deux cent lieues ce que le mareschal d'Ancre disait à M' de Bonnueil ' : Tu m' aduli , ma tu mi piaci '.

Pour \ostre facilité dans la poésie, elle m'est connue de trop longue main jiour en douter, et c'est ce (pii m'a fait tousjours dire que vous estiez le poëte le plus véritablement inspiré qu'aucun de ceux qui ont donné de leurs ouvrages à la France , et il me semble que par humilité vous nous faciès souvenir de temps en temps du peu de peine que vos vers vous donnent, comme pour nous faire entendre que vous ne croyés pas y avoir grand mérite, et que ces merveilles que vous produises sont des ou-

' L'abbé Magna n'est pas mentionné dans le Port-Royal de M. Sainlo-Beuve. Je ne trouve pas non plus son nom dans les Mémoires du P. René Rapin (3 vol. in-8°, i863). En6n aucun des rédacleurs de nos Dictionnaires de biographie, à commencer par Moréri, n'a connu ce personnage.

' Le 10 juin. Chapelain écrit à M. de Cliavaroche (P a 98) un billet donl voici les deux principales phrases : f Vous donnerés, s'il vous plaît, à la princesse Julie ces vers ou pluslost ces paroles rimées que j'ay esté quérir en poste sur le Parnasse pour liiy obéir. . . Il n'y a rien qu'il ne faille faire pour une personne aussy extraordinaire qu'elle, r

' M. de Bonnueil ou Boneuil était introducteur des ambassadeurs. Tallemant (I. II, p. i5) nous apprend qu'il resloit tousjours dans l'adoration du Ministère, n et qu'on l'appelait vulgairenienl "le dévot de la Cour.-n

'' Tu me faites , mais tu me fais plaisir. — Tallemant des Réaux ni les autres chroniqueurs du xvu' siècle n'ont connu celte piquante anecdote. Chapelain la tenait .sans doute de M. de Rambouillet, qui, comme nous l'apprend Tallemant (t. I, p. 199), était l'ami de Conrino Concini. On a quelquefois attribué le mot à un autre italien, le cardinal Mazarin. -

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vrages de vostre heureuse nature et de la grâce de Nostre Seigneur.

L'histoire prétendue de M' de Croisilles est de trop longue déduction pour en faire un article de lettre. Je vous diray seulement que, depuis l'accusation qui a este' faitte contre luy pour ce mariage qu'ils disent avoir esté fait de luy et d'une jeune demoiselle sous le nom d'un sien valet appelle' Elie Pilot , la mère et l'oncle de la fille , les deux nottairesqui passèrent le contract, l'un des prestres qui assistèrent au mariage et les lesmoins qui y furent appelles, selon la cousturae du lieu, tous sousiiennent que M' de Croisilles a espousé et non pas son valet, et il n'y a pour la justification de ce pauvre homme cjue la déposition constante du valet et de la demoiselle qui soustiennent, au contraire, qu'ils sont mariés ensemble et que M" de Croisilles n'a aucune part en tout cela. Dieu permettra, comme je l'espère, que la vérité enfm se descou-

vrira à sa descharge. Cependant je plains M"" Paulet qui se travaille ' furieusement là dedans, et que je crains qui ne ruine absolument son cousin en le voulant sauver. Je croy vous pouvoir prier d'avoir cette affaire pour recommandée en vos prières.

Il n'y a autre chose que ce que je vous a y mandé touchant le P. Seguenot quant h sa personne. Son livre enfin a esté censuré en qualité de téméraire, erroné, scandaleux et perturbateur des consciences. Ses partisans disent qu'il n'a esté condamné que par la cabale des moines qui furent tous en Sorbonne le jour de l'Assemblée, je veux dire ceux qui sont docteurs. M' de S'-Cyran est tousjours au bois de Vincennes. M' de Chavigny l'a visité humainement et il supporte sa prison sans le moindre murmure du monde. 11 y a apparence que le coup luy vient du lieu d'où vous me le marqués.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce ii juin i638'.

' Se fatigue. M. Littré a relevé celte expression dans un sermon de Bossuet : «Il [Jésus] va, au péril de sa vie, ciiercher sa brebis égarée, il la rapporte sur ses épaules, parce que, errant de çà et de là, elle s'était extrêmement travaillée, n

2 Le 19 juin, Chapelain (P 3oo) écrit en ces termes au marquis de Montauzier : cEn fin finale nous avons eu de vos lettres et nous avons reconnu ce qiii vous empeschoit de nous escrire de dessus les chemins. . . Vous craigniés sans doute de corrompre vosire veine poétique si vous escriviés le moindre mot en prose, et il vous sembloit que le poëme que vous avés envoyé aux quatre nimphes de ces eaux [la princesse Julie, les deux demoiselles de Clermont et M"' Paulet] ne seroit pas d'assés bonne longueur si vous vous destourniés le moins du monde à nous donner de vos nouvelles. , . n M. Livet [Précieux et -précieuses, p. 44, note 1 ) a cité cet autre passage de la même lettre où Chapelain reproche au futur précepteur du frère de Louis XIV un fâ-

GH.1PELAI>. I.

clieux manque de tact : «Je vous avise que rhoslel de Clermont est un peu scandalizé de ce que vous vous repentes d'avoir parlé de la Princesse Julie comme d'une chose trop eslevée pour vous, et que vous dittes ensuitte qu'il vaut mieux parler à l'ordinaire : après quoy vous parlés des deux belles sœurs [l'imprimeur de M. Livet a mis un malencontreux trait d'union entre ces deux mois, ce qui fausse le sens] et d'Angélique l'unique. Et en vérité, quoyque cela soit dit innocemment, cela est néantmoins dit un peu sèchement, n Enfin on lit un peu plus loin : ttM"' de Rambouillet m'a ordonné de vous dire qu'elle vous escrivit trois jours après vostre départ, et qu'elle ne se peut bien résoudre à avoir perdu sa lettre, où il y devoit avoir de jolies choses de la manière qne je la lui ay veue regretter... Vous estes obligé à M' Silhon de son zèle pour ce qui vous regarde. Il a veu le compliment que vous luy faittes dans ma lettre et m'a prié de votis en tesmoigner son ressentiment... On croit icy que M' de Fontenay-Marueil va estre gouverneur de

A M. DE BALZAC

Monsieur, vous avés voulu récompenser, le temps que vous avés esté sans m'escrire , lorsque vous m'avés fait deux despesches, à trois jours l'une de l'autre, et toutes deux Irès-obi [géantes pour moy et très-indignes (le vous'. C'est de quoy je vous rends grâces très -humbles, comme d'une chose que je chéris d'autant plus que je croy le mériter le moins et que vous avés d'autant plus de mérite à faire pour moy, que je sçay que vous avés plus de peine à la faire pour le reste du monde. Et, en effet, la dernière de ces deux lettres est presque toute sur ce sujet, et il semble que vous ne me l'ayés escritte que pour me faire une nouvelle protestation de ne plus escrire, à quoy il y a desja quelque temps que j'ay donné les mains, et que j'ay voulu vous complaire mesme contre ma conscience , en telle sorte (|ue ce que je vous marqtiois du Caro dans mes précédentes n'estoit que pour vous confirmer en vostre résolution et vous faire souvenir que

vous n'estiés pas le seul éloquent à qui l'escriture fust désagréable.

J'ay beaucoup de joye, au reste, que vous ayés veu , devant moy, ce que cet honneste homme a dit sur cette matière. C'est signe qu'enfin vous avés voulu connoistre par vous mesme ce qu'il valoit , et que vous ne vous estes plus rapporté à ce que les Italiens vous en avoient dit dans Rome. Car il me souvient fort bien que je vous en parlay autres fois comme de leur meilleur escrivain de lettres, dont je ne vous Irouvay pas persuadé. Et vous n'estes pas le seul à qui ces Messieurs les ignorans de leurs vrayes richesses ont inqiosé là dessus*. M' de S'- Chartres en revint imprimé^ connue vous, et j' ay eu de la peine à le faire résoudre d'en lire quelque chose d» commencemenl. Mais, grâces aux Muses, il en est bien désabusé, et le (rouve le plus galant et le plus urbain* de la moderne Italie, et je vous diray de luy, en passant, qu'il a le vray air d'honnesto honmie et qu'il y a peu de gens moins du|)pes et de goust ])lus (in que luy.

Je n'ay point veu ce second volume du Joninus^ dont vous me parlés et, puisque

Lorraine en la place de .M' irOiiuincourl. Je \oy plus d'apparence que jamais au voyage de M' le duc de Longueville à Brisac. Dieu veuille qu'il soil utile, et qu'en prenant cette place avec le duc de Weymar, ils nous puissent mettre absolument à couvert du costé d'Allemagne et donner moyen de labourer en seureté dans tout vostre gouvernement., .ry

' C'est-à-dire, si j'interprète bien la pensée de Chapelain : irès-indignes de la peine qu'il vous n fallu pi-endre pour me les écrire ; en d'autres termes plus clairs : dont j'étais très-indigne.

- Imposer, dans le sens d'inspirer le respect, la soumission, a été employé par Corneille, par Bossuet, par La Bruyère. Ici encore Chapelain est le premier en date, si l'on s'en tient aux exemples fournis par le Dictionnaire de M. Litlré.

' hnpnmv est là pour e«i/>reint. Li's deux mots ont, du reste, la même origine : ils viennent du latin imprimere.

* Li^ain, dans le sens de poli, uest pas indi- (|ué dans nos dictionnaires, où le mot est seulement donné comme caractérisant ce qui concerne la ville, ce qui est opposé à rural. Urbain serait-il de l'invention de Chapelain, comme, s'il fallait croire quelques auleui^s, urbanité serait de l'invention de Balzac? Mais Balzac, si Chapelain luimême ne l'a pas devancé dans l'emploi de ce dernier mot, n'aurait fait, en tout cas, que rajeunir un mot employé déjà, dès le x»' siècle, par Nicolas Oresme.

* Sur le P. Gilbert Jonin, voir la note a de la page (ji'i des Mélanges historiques. Lettres de Balzac , n" LWiy .

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vous ne lestiraés pas, je n ay pas la mine de le voir non plus. Le titre m'en semble pédantesque, et j'ay peur que ce ne soit de ces moralités du collège' qui ne trouvent guères d'audience à la Cour. J'appelle ainsy les oreilles délicates et ceux qui jugent à peu près des choses comme vous. Vous verres que ce dernier volume en ordre estoil le premier en composition et que la réputation de celuy que nous avons ait leurré les libraires pour l'autre. C'est dommage de la mort de cet bonnne" qui se pouvoit dire nostre Horace lyrique et qui a fait honneur à nostre pais. Vous me le l'aittes de Guienne. et je ne sçay si l'Auvergne passe pour une partie de la Guienne \ mais M. Sirmond, qui me l'indiqua, et le propre titre de son livre , me l'ont tousjours fait croire Auvergnat".

Jay leu avec beaucoup de plaisir la lettre de Fabiicius chés vous ^ et je suis bien de l'avis de M' rOflicial pour l'avantage qu'il luy donne sm- celle de Plutanjue^ et de Quadrigarius', que je n'ay garde néantmoins de considéi-er comme égales en mérite, et il m'a semblé, en les regardant de près avec

la vostre, que, voyant l'avantage que celle de Plutarque avoit sur celle de Quadrigarius , vous estiés venu au secours de la plus foible et aviés voulu monstrer vostre valeur en luy donnant gaigné par vos ornemens. Mon opinion, touchant les deux anciennes, est que celle de Quadrigarius es.t la véritable, el celle de Plutarque l'imaginée et la supposée par un philosophe qui avoit les parties d'orateur.

Je ne puis finir cette lettre sans vous dire (jue le mestier d'escrire me desplaist d'autant plus qu'à vous, et quej'escris plus mal que vous, que j'ay moins deloysir que vous. 11 est incroyable combien je me sens persécuté de ces fascheux devoirs qui m'ostent la moitié de ma vie et qui me transforment de rimeur en banquier. Je n'excepte pas le prince, qui me nourrit du nombre de ceux qui m'assassinent de lettres en pensant m'obliger, et je vous puis jurer en conscience que vous estes le seul homme du monde à qui j'escrive sans regret, afin que vous perdiés la créance que vous tesmoignés d'avoir, lorsque vous nommés l'escriture une occupation quefaijme si fort.

' S'agit-il du recueil intitulé : Ethica poesis i3 cmluriis distichoi-um expHcata (Lyon, 16.37, in-16)? Déjà, en cette même année, avait paru, dans la même ville, les Poetnalum libri duo du même auteur.

- Le P. Jonin était mort, âgé de quarantedeux ans, àTournon, le 9 mars i638.

' Avant Balzac, Fiorimond de Raymond, dans son Anti-Clirist (iSgS), avait fait d'un autre Auvergnat, — bien illustre, — du pape Sylvestre II, un enfant de la Guyenne (nostre gascon Sylvestre second). Voir, à ce sujet, une note de VEssai sur la vie et les ouvrages de Fiorimond de Raymond, conseillei- au parlement de Bordeaux (1867, in-8°, p. 89).

* Le P. Jonin était bien de l'Auvergne. On lit sur le titre de ses premiers ouvrages : Lyrica Gilbert) lonini Arverni, etc. (Lyon, i63o);

Gilberti Jonini Arve^'ni e Societate Jesu Odarmt, libri IV, etc. (Paris, iG35).

^ Voir cette lettre dans la seconde des Dissertations politiques, intitulée : De la conveisation des Romains. A Madame la tnarquise de Rambouillet (p. ^87 du tome II des Œuvres complètes , i665).

6 Les Vies des hommes illustres, Pyrrhus, chap. XXIV.

' L'historien Q. CiaudiusQuadrigarius, qui florissaitversl'an8oavanti'èrechrétienne, availécrit des annales qui commençaient à la prise de Rome par les Gaulois el qui finissaient à la mort de Scyila. Le peu qui en reste nous a été conservé par Aulu- Gelle. On trouvera dans le chapitre viii du livre III des Nuils attiques la lettre des consuls Fabricius et Erailius à Pyrrhus, Littene eximiœ consulum (1. Fabricii et Q. jEmilii ad regem Pyirhum , a Q. Clatidio, scriptore historiarnm , in memoriam dntie.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

M' L'Huillier sort de céans ; il a veu et estimé vostre despesche à Pyrrhus et m'a fort chargé de vous baiser les mains de sa part. Il ma appris que vous aviés escrit à Guyet. 11 serait bien aise de voir en quels termes '.

De Paris, ce 19, juin i(538.

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