‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 60 sur 134 · EN PIÉMONT · texte numérisé non relu

EN PIÉMONT

Monsieur, il n"y auroit guères d'apparence de vous obliger à mettre la main à la plume pour plaire à vos amis, maintenant que vous l'avés mise à l'espée pour desfaire vos ennemis.

Je ne vous escris pas aussy afin que vous me rescriviés, ni mesmo presque afin que vous lisiés ma lettre, mais seulement afin qu'après vos victoires, lorsque vous ne sçaurés à quoy vous occuper, vous voyés que nous avons pris soin de vous dans un temps où vous abandonniés vostre vie, et que nous tremblions pour vous lorsque vous faisiés trembler les autres. Nous apprenons (le tous costés le péril où est l'une des principales places du Piedmont et ne sçavons (jue juger de l'événement du siège de Verceil. Néantmoins nous panchons plustost du

costé de l'espérance, nous souvenant que M^' le cardinal de la Valette a entrepris de le faire lever, et nous ne scaurions nous imaginer quun capitaine qui a donné la chasse à Galas, dès ses premiers comraanderaens, et qui a sceu prendre des places d'importance sur le Cardinal Infant et à sa barbe, ne puisse empescher le Marquis de Leganes d'en enlever une qui d'ailleurs nesf pas prenable facilement. En un mot nous espérons en sa conduitte , en son courage et en sa fortune, et ne craignons bien que pour vous qui estes un très meschant gardien de vous mesme \

Croyés vos serviteurs quand ils vous disent que la prudence est compatible avec le courage et qu'on ne se deshonnore pas |)Our n'eslre que des raisonnables occasions. C'est une leçon que je fais par tous les ordinaires à fainy que nous avons en Alsace \ et que je ne doute point qu'il ne suyve pour ce (juc son courage est accompagné de sa raison. 11 se plaint à M"' Paulet que je ne luy parle point de vous dans mes lettres. C'est se plaindre couvertement * que vous ne me donnés point de sujet de luy en parler, et que vous estes tout entier de corps et desprit en Italie aussy bien pour luy que pour nous. Nous mentirons en vostre faveur dans la première lettre que nous luy

' Le recueil de i665 ne renferme que deux lettres de Balzac à ce personnage, l'une (p. 36G) «à M. Guiet,7î du aS septembre i63o (n° XXIII du livre VIII), Taulre (p. 669) «à M. l'abhé (îuyet,î) du 28 octobre 166 4 (n°Vdu livre XVI).

' L'événement prouva que Chapelain avait ou raison de s'inquiéter de la généreuse imprudence du marquis de Pisani. Ecoulons Talleraant (t. 11 , p. 9G et 97) : «Il voulut le suivre [le prince de (]ondé] en toutes ses campagnes. . . Il y fut tue enfin : ce fut à la bataille deNoHlingue (a3 août 1 (i'i5). Il estoit à Paisle du mareschal de Grammont, qui fut rompue. Le chevalier de Grammont lui cria : Viens par icy, Pisani , c'est Ip plus

seur. II no voulut pas apparemment se sauver en si mauvaise compagnie, car le chevalier estoit fort descrié pour la bravoure ; il alla par ailleurs, et rencontra des Cravates qui le massacrèrent. ^

' Monta Mzier.

^ Couvei'tonent , que nous n'employons plus, était très-usité au xvn' siècle. M. Litlré l'a trouvé dans les Mémoires du cardinal de Retz et dans la Mirame de Desmarets, comme il l'avait trouvé déjà dans nos vieux auteurs {Roman de la Rose, Chronique de Rains , Froissart, La Noue, Montaigne). Couvei-tement est aussi dans Malherbe. (Voir le glossaire do l'édition de M. Lud. Lalanne, t. V.)

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

escrirons, et il croira que vous avés rempli toutes vos despesches du souvenir et de l'estime que vous avés pour iuy. Voyés si nous ne sommes pas bons de vouloir bien faire ainsy officieusement un péché mortel pour vous, et, après cela, doutés, Monsieur, si je suis voslre, etc. '

De Paris, ce i q juin i638.

A M. L'ÉVESQUE DE GRASSE (GODEAU

A GRASSE

Monsieur, vos lettres sont assés longues et assés bonnes quand j'y trouve que vous vous portés bien. Je vous plains de tous ces sermons que le public exige de vostre zèle , et voudrois bien qu'il ne bazardast pas si librement vostre santé. Si vous vouliés vous conserver, vous avés assés de justes et péreniptoires excuses pour vous dispenser do ce que vous ne devés point, et si je prescbois quelques fois, ce seroit au moins dans des vaisseaux proportionnés à mon poulmon et à mon organe. Si vous allés en Avignon , ce ne seront encores qu'actions publiques , et j'ay peur qu'à vostre retour Grasse ne revoye son Evesque muet.

M"° la marquise de Ramb[ouillet] a veu les

1 Pourquoi toutes les lettres de Chapelain ne sont-elles pas écrites de cette plume facile et spirituelle ?

2 Chapelain et Taiiemant des Réaux s'expliquent presque toujours l'un par l'autre. Voici les éclaircissements que, celte fois encore, nous pouvons emprunter aux Historiettes (t. II, p. igS) : (tM. de Pisani vint beau, blanc, blond et droit au monde, mais il eut l'espine du dos desmise en nourrice, sans qu'on le sceust, et en devint si contrefait qu'on ne Iuy pouvoit faire de cuirasse. Cela Iuy gasta jusques aux traits du visage, et il demeura fort petit, ce qui semhloit d'autant plus estrange que son père, sa mère et ses sœurs sont tous grands ; on disoit les Sapins de Rambouillet

remercimens de ses remercimens aussy bien dans ma lettre que dans la sienne et a tesmoigné beaucoup de joye que ce qu'elle vous avoit escrit fust allé jusqu'à vous. Quand elle sçaura la petite vérolle de M' son fils, nous aurons besoin de l'en aller consoler, car vous sçavés si elle l'ayme avec toutes ses incommodités corporelles '. Nous avons consulté meurement en sa présence, M"' sa fille,M'deChaudebonne, M'Conrart et moy y estant, s'il estoit à propos que vous vous laissassiés nommé pour cette espèce (le député à la Cour dont vous nous parlés , et tous d'une voix sommes demeurés d'accord pour les raisons domestiques et publiques que vous pouvés vous estre imaginées, que vous devés rompre ce coup par toutes les voyes possibles et raisonnables. En quoy nous prétendons tous que vous nous devés bien estimer de sçavoir préférer vos intérests aux nosti-es.

Je vous manday sommairement, il y a huit jours, l'arrest sorbonique sur le procès du P. Seguenot. Gamusat m'a dit qu'il vous en envoyroit une relation compilée, à son instance, par quelque petit docteur de ses amis, qui vous instruiroit de tontes choses \

M' de S'-Gyran a repris sa chambre au donjon depuis que Jean de Vert* a pris le

autrefois, parce qu'ils estoient je ne sçay combien de frères de grande taille et point gros. En revanche, M. de Pisani avait beaucoup d'esprit et beaucoup de cœur.n

^ Celle relation n'est indiquée ni dans la Bibliothèque historique de la France ni dans le Corlalogue de la Bibliothèque Nationale. Histoire de France.

* Dans la seconde bataille de Rhinfeld (3 mars i638), «le régiment de Jean de Vert," raconte te marquis de Montglat {Mémoires, 1. 1, p. 220), ^ lâcha pied le dernier; mais enfm il céda au torrent, et Jean de Vert combattant vaillamment à la tète, fut pris prisonnnier avec les généraux Enkenfort, Savelli et Sperrenter. Ainsi le duc de

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

logement de Coloredo'. Us disent qu'il est malade de ne plus estudier.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 18 juin i638.

À M. LE MARQUIS DE MONTAUZIER

EN ALSACE

Monsieur, vous verres par la copie de nos nouvelles que je vous envoyé à quoy en sont toutes nos affaires présentes. Je n'y adjousteray rien icy autre chose, sinon que M^' le Duc de Longueville, ayant commencé sa campagne par la prise de Chaussin-Raon ■ et quelques auties chasleaux dont il a fait pendre les capitaines, pour avoir mal à propos laissé tirer le canon, et par le dégast d'autour de Dole, s'est tourné du costé de Poligny et d'Arbois ' où tout a quitté devani sa venue, et la pluspart des personnes de deffense se sont jettées dans Salins " pour y mourir. Il y va maintenant. Les avenues en sont extrêmement fortifiées; si on les peut emporter, la place se prendra aisément ensuilte. Mais si l'ordre du baron de Ciré est tel qu'on nous le dit pour ce coup. Salins l'eschappera, et certes pourveu que Rrisac se prenne, Salins se prendra bien après. L'opinion de tous vos amis habiles de deçà est

Veimar gagna la bataille et prit les quatre généraux ennemis prisonniers, qui est une chose fort extraordinaire, et qui n'est peut-être jamais arrivée.?? Voir dans la Gazelle du 11 mars iG38 (p. itili) une relation intitulée: La prise de Jean de Verth et autres génè-aux et colonels de l'armée impériale, défaite par le duc de \eimar, devant la ville de Rhinfelfl.

' On lit dans la Gazette du 1 7 avril (p. 1 8i ) : ^La semaine passée, le général Coloredo, qui estoit ici prisonnier de guerre, fut mis en liberté par eschange d'autres prisonniers françois.??

- Aujourd'hui chef-lieu de canton du déparlement du Jura, arrondissement de Dôle. à 20 ki-

que vous gardiés bonne et déférente correspondance avec le Duc de Veimar. autant que les affaires du Roy le permettront, car il est fort considéré de deçà et qui se brouilleroil avec iuy y auroit du pire, s'il n'avoit eu ordre exprès. Mais je croy que cet avis est superflu et que vous avés pour cela toutes les dispositions requises.

Vous aurés, avec ce mot, un nouveau jjaquet de M' Poleme pour Coiraar plus eflîcace, comme je l'espère, que le précédent, et vous y trouvères encore une lettre de Iuy à vous pour response de la vostre, dont je veux croire que vous aurés sujet de vous contenter. C'est un eflect premièrement de ce que vous estes et de ce que vous valés. et, après cela, de la bonté et générosité de M' Silhon qui se tue de vous vouloir servir et agit pour cela comme si vous l'y aviés autant obhgé que moy. Il m'a fort chargé de vous baiser les mains de sa part et moy je vous prie bien fort de Iuy lesmoigner vostre ressentiment, afin qu'il voye que la passion que je lui ay fait naistre pour vous est bien fondée.

Au reste, vous eusles par l'ordinaire passé |)lus de lettres en prose et en vers qu'il n'en faudroit pour faire une Arcadie de Sanazar\ Vous aviés mis en telle humeur l'un et l'autre sexe qu'il n'y eust personne qui ne

lomètres de celte ville, sur la rive gauche du Doubs.

^ Poligny, Arbois, appartiennent au département du Jura. Ces deux villes, l'une chef-heu d'arrondis-seraent , l'autre chef-lieu de canton, ne sont qu'à to kilomètres l'une de l'autre.

'' Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Poligny, à j /j kilomètres de celle ville. Sur toutes les opérations du duc de Longueville en Franche-Comté, voir les Mémoires de Monlfjlat (t. l, p. 23l).

' Jacques Sannazar (Jacopo Saunazzaro), né à Naples en i658, noourut en i53o. Son Arradia , roman mêlé de prose et de vers, parut en

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

voulust vous escrire, et, un jour durant, on ne traitta que de vos affaires sur l'Hélicon , et les Muses ne furent occupées qu'à chanter vos louanges ' . La peine que prirent nos dames pour vous les tient encore en peine. Elles voudroient bien que les Lorrains sauvages ne vous fissent pas perdre la consolation qu'elles vous donnoient et que ces mesnies animaux ne leur fissent pas perdre aussy la peine qu'elles ont prises pour vous consoler. Je vous avoue que je suis maintenant en mesme inquie'tude qu'elles pour le paquet que M' Poleme addresse à Colmar sur vostre sujet dans la persuasion où je suis qu'il vous pourra estre fort utile.

M' le marquis de Pisani a la petite vérole et elle est sortie en si grande quantité que W le cardinal de la Valette en donne fort bonne espérance.

Je suis, Monsieiu', vostre, etc.

De Paris, ce 18 juin i638.

Sur le point de fermer ina lettre, la belle Lionne, accompagnée des deux aimables sœurs, que vous avés traittées en filles à l'ordinaire ^ entra dans ma grotte et me vint rendre le paquet qui s'addressoit à M' Conrart et à moy. EUes s'assirent sur les sièges qu'autresfois vous avés foulés , et voulurent voir le lieu où reposoient les livres que nous avons quelquesfois feuilletés ensemble. Je

vis les belles plaintes que vous faisiés à la Lionne de Testât présent où vous vous trouvés. Je leur leus ce que vous m'en mandiés, et toute la conversation se passa en parlant à souhait de vous. Et, afin que vous ne soyés plus en peine de ces quatre vers qui avoient esté remarqués, je vous donne avis que la douleur en est passée et que le nuage est dissipé'. Je croyois bien qu'ils pouvoient estre couchés d'une autre sorte, mais j'ay fort maintenu l'intention du poète et je croys avoir esté le plus heureux de ceux qui ont entrepris sa justification.

Vous estimés trop le sonnet que j'ay donné à la mémoire de M' de Rohan. J'honnorois fort sa vertu, mais si je l'eusse autant chérie que celle de M' vostre frère ^ ses vers s'en fussent sentis , et je les eusse à proportion faits aussy supportables que vous avés trouvés ceux que je fis pour un sujet pour moy plus lamentable encore. Tant que je seray à Paris et qu'il plaira à la Lionne, c'est-à-dire à mon avis tousjours, je continueray cette correspondance que vous me demandés avec joye, puisque vous la croyés utile à vos affaires, quand mesme M' le duc de Longueville ne m'obligeroit pas à estre nouvellier " pour luy. Gecy est une response volante à la lettre du 7 juin de Schelestadt. Continués à nous mander des nouvelles publiques de dessus le Rhin poui-

i5oi (Venise, in-i°). Sur Sannazar, voir la note 2 de la page 690 des Mélaripes historiques. Lettres de Balzac, n" CVI, et, en ce qui regarde particulièrement l'Arcadie, voir l'Histoire de la littérature italienne, de M. L. Etienne (p. 233-228).

' Celte phrase a été insérée par M. Livet dans ses Précieux et Précieuses (p. 6.3).

- M. Livet, qui a reproduit ce post-scriptwn dans le même ouvrage (p. A '4), a soin de rappeler le passage déjà cité de la leltre du 1 2 juin i638, où Chapelain reprochait à Montauzier d'avoir mis M'" de Clermout parmi les personnes ordinaires.

^ Le nuage produit par la lecture des vers où Montauzier avait oublié qu'il ne faut jamais louer une femme aux dépens d'une aulre, surtout quand cette autre doit lire l'éloge de sa livale.

'* Le mot nouvellier n'est donné dans nos dictionnaires que comme synonyme d'auteur de ces récils que l'on appelait nouvelles et qui eurent tant de vogue au xvi" siècle. Le mot nouvelliste a élé employé par M"° de Scudéry, par Racine , par La Bruyère; mais M. Litlré n'en fournit aucun exemple antérieur à la seconde moitié du xvii" siècle.

LETTRES DE JEAIN CHAPELAIN

ies confronter à celles qui nous viennent dt Basle.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je me tiens heiu-eux de ce que vous vous accommodés de mes lettres extemporanées ' , et si vous me permettes encore , de véritable improvisante. Car, à vous dire vray, j'en connois la rusticité et ne suis pas en cela grossier et présomptueux tout ensemble. Mais dans i" accablement où je suis de tous costés , si je ne me donnois la liberté de mal escrire, et si je ne me résolvois raesme à ep estre blasmé, il ne faudroit point que jescrivisse du tout. Cependant je reconnois vous avoir obligation de vous estre endm'ci en mes rudesses et de vous estre accoustumé à ne desdaigner pas de me lire, après vous estre leu. Je rens grâces à vostre bonté de ce quelle ne regarde que la

mienne dans mes escrits et qu'elle passe pardessus mes autres défaux en faveur de cette partie dans laquelle je serois raarry que personne me surpassast.

J'ay veu la belle despescbe que vous avés envoyée à M' de Vill[emontée] sur son affliction domestique \ et certes, sans complaisance, elle m'a pieu infiniment et la façon de le consoler, adroitte et vigoureuse , éloquente et pbilosopbique que vous y avés employée , m'a semblé une des plus belles productions de vostre esprit \ Au reste, si cette personne est de vos cordiaux amis, je le plains au double dans le scandaleux esclat rpiil a esté obligé de faire pour sauver, en quelque sorte, le desbonneurde sa maison, et ne suis plus pour luy dans la simple compassion que Ibumanité me fit avoir de luy que je ne connoissois point, lorsqu'on me conta chés la princesse Julie son molheur et son desplaisir. S'il se fust bien informé de la lubrique qu'il a pour femme, lorsqu'il la rechercha, il se fust espargné

' De ex tempore, sur-le-champ. M. Liltré, qui a trouvé exleinporanéite dans Diderot, n'a cité aucun emploi du mot exiemporané. Le mol manque dans les dictionnaires de Richelot cl de Trévoux.

- Tallemant des Réaux, dans son hislorielte sur François de Villemontée (t. IV, p. 366-348), nous donne force détaUs sur Vafflicdon domestique dont parle Chapelain. La femme de Tinlendani de Poitou, laquelle s'appelait Philippe de la Barre, et était fdle de Paul de la Barre, payeur des renies, «devint amoureuse, à la Rochelle, d'un gentilhomme du grand prieur de la Porte, nommé PEspinay.Ti Celte amourette, ajoute le chroniqueur, «passa bien avant. . . Le mary fut assez fou pour faire du bruit. . . il mit sa femme en religion : depuis, il la relégua à une terre.''

^ Nous n'avons que deux lettres de Balzac à Villemontée, une du 20 avril i64a (n°XXMll du livre X, p. 991 de l'in-fol.), une autre du 1" juillet i6'ii (n°lV du livre XI, p. 698). C'esl

peut-être cette dernière — mal datée, comme presque toujours — qui a mérité les éloges de Chapelain. Balzac y fait allusion à des chagrins qui doivent être les cliagiins de l'époux trompé, déshonoré. Que l'on en juge par ces deux ou trois citations : f Vous direz , peut-estre , que mon zèle est impatient, mais quand vous devriez dire qu'il est indiscret, il faut que je vous envoyé ce porteur, et que je sache par son retour ce que je ne puis ignorer sans inquiétude. Lorsque je partis d'auprès de vous, je vous laissay au meilleur eslat où l'eslude de la sagesse puisse mettre un esprit parfaitement raisonnable. . . Le mol de tristesse , que j'ay leu parmi les autres [de la lettre de Villemontée] me donne un peu à penser. . . Il me souvient des sages propos que vous me tinstes dans la fraischeur de la blessure qui vous cuisoit...» Suivent des paroles de consolalion qui semblent bien être celles que Chapelain trouvait adroiles et vigoureuses, éloqtienles ci philosophiques.

cette douleur; il n'eust point sans doute espousé celle qui avoit tué son premier mary' à force de le rendre son marry', et eust appréhendé les effets du desrèglement d'une personne de qui les actions permises mesmes ne causoient pas moins que la mort. Son aventure fut examinée chés cette excellente Marquise, que vous estimés, et comme l'on n'y fait jamais que justice, on la luy rendist tout entière et sans sollicitation; il y eust tous les juges pour luy. Je suis marry de faire voir à la mère et à la tille seulement ce que vous avés escrit sur ce sujet, mais il faut estre punctuel et fidelle. On ne croit de cette femme que la despense ^ et la desbauclie, et je n'avois point ouy parler de ces maistres crimes de poignard et de boucon * dont vous me la rendes suspecte en deux ou trois endroits de vostre lettre. Cela estant, il la pouvoit renvoyer avec un sfregio^ au travers du visage et un nés de moins.

Mandés moy disertement'* ce que je feray de G[oulu] P[hyllarque] , car jusques là je ne la bailleray point de vostre part à vostre amy. Pour le Narni ni de tous les éloquens de la Chèse, je n'en puis avoir meilleure opinion que vous parce qu'ils ne traittent point de matières qui reçoivent tous les grands mouvemens oratoires et où Ion

puisse employer les hautes figm-es de sentence et de diction. Nos prédicateurs enseignent et pour l'ordinaire sont dans le seul genre démonstratif. Ils ne délibèrent jamais et, s'ils accusent quelquefois, je n'ay point encore veu qu'ils défendent; et puis il n'y a qu'un vray éloquent en ce siècle et, pour sa honte , nos autres esprits les plus eslevés rampent en comparaison des anciens. Il faut avouer néantmoins qu'entre les modernes de ce genre, ce père Narni pouvoit aspirer aux premiers rangs, si tous ses sermons sont semblables à un que je leus à l'ouverture du livre, avant que de vous l'envoyer.

M' Bouchard est entré en tentation, comme je vous l'ay mandé, et, en méditant une place de l'Académie, il a médité au moins un Évesché. Cet air de Rome est des plus contagieux pour les plus confirmés philosophes, et il est mal aisé de le respirer sans prendre en mesme temps la maladie de l'ambition qui s'y est entretenu depuis la fondation de la dernière monarchie.

Qualche scioperalo ' s'est avisé de faire rire les crocheteurs aux dépens de nostre Sénat littéraire , car il ne fait point rire les honnestes gens. Il a fait une mauvaise farce, où nous représentons tous et jusques à M' le Chancelier mesme, ce qui a fait supprimer

' Ni Tallemant ni son commentateur n'ont connu le premier mariage de M""^ de Villemontée.

- Combien de fois a-t-on refait la mauvaise plaisanterie de Chapelain!

' Tallemand assure que la femme et ie mari s'entendaient à merveille pour faire une dépense enragée (t. IV, p. S/ig).

* Terme, selon le Dictionnaire de Trévoux, qui vient de l'Italien, où il signifie morceau, bouchée. Il a la même signification chez nous, avec cette différence que nous ne le disons que d'un mets ou d'un breuvage empoisonné. M. Littré a trouvé ie mot dans Saint-Simon seuie-

CHAPELAIK.

ment pour ce qui regarde le xvn" siècle. Il est aussi dans les Lettres de Balzac (p. 767 de i'infol. , n" XXXII du livre XVIII): «L'on croit qu'elle [une pièce italienne] irrita de telle sorte les Espagnols, qu'ils s'en vengèrent par le boucon qui luy fut donné. »

^ Ce mot signifie une balafre, et au figuré, affront, infamie.

0 Diserlement veut dire ici clairement. Amyot , dans la Préface de sa traduction des Vies de Plularque, a employé cet adverbe dans le même sens : «Geste espitre tesmoigne diserlement qu'il a esté précepteur de Trajan.î:

' Quelque oisif.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

la pièce parce qu'on menaçoit d'un voyage en Bastille celuy qui s"en avoueroit le compositeur. C'est, à vous parler sérieusement, une maigre bouffonnerie et qui ne nous fait point de tort\

Pour la compilation de S' Germain', elle est dime matière plus sujette à censure , et je ne croy pas quelle ait esté veue à Paris, et ne puis satisfaire encore vostre curiosité sur cet article. Si néantmoins il avoil voulu relever ce que vous avés dit de iuy parlant de M' du Chastelet, nous en aurions ouy dire quelque chose et il ne seroit jamais tenu d'en faire un papier volant devant que de le joindre à la masse.

Je suis bien aise d'apprendre la bonne mort de M' FaYereau\ Qnoyque nous fussions amis, nous ne nous visitions pas. et il est mort sans quej'aye presque sçeu qu'il fust malade. On m'a dit néantmoins depuis, que son mal a esté une lièvre maligne qui Iuy donnoit de grandes impatiences, et ceux qui m'en ont parlé m'ont fait entendre que les pertes du jeu et le

désordre que ses graveures et ses tableaux* avoient apporté dans ses affaires domestiques avoient produit un chagrin dans son ame qui a beaucoup aidé à le mener au tombeau. Cestoit un bon homme et de service quand il aimoit quelqu'un. Sa vie et ses vertus mesmes estoient déréglées comme son esprit qui péchoit en excès de chaleur et de sécheresse. 11 estoit lettré, mais de ces sçavaotazzes^ à qui l'acquis eslouffe le natmel. Il avoit un stile en françois et en latin seu prosa seu versa oratione qui nappartenoit qu'à Iuy, et, quoyqu'il eust du feu, c'étoit un mesetigUo^ du bon et du mauvais siècle, et, sil estoit éloquent, ce n'estoit qu'à sa mode seulement. Tout cecy, s'il vous plaist, sous le sceau du secret et, en confession, comme ils disent, car la mémoire ne m'en est pas moins chère pour tout cela.

M' de La Thibaudière sera aisé à contenter, s'il s'oblige de ce qui me tomba dernièrement de la plume en courant sur son sujet. Je souhailte toulesfois que ces

' Celte tirade contre la Comédie des Académistes a été insérée par M. Livet dans le tome I de son édition de V Histoire de V Académie française t. I, p. 368).

- Recueil de diveises pièces pour la déjense de la Reine mère du roi Louis XIII, depuis l'an i63i jusqu'en i63~,par Mathieu de Morgues, sieur de Saint-Germain , conseiller et jrremiei- aumônier de la Reine-mère (Anvers, 1687, in-fol. ou 3 vol. in-i 2.

^ On iif dans l'ouvrage déjà cité de M. Louis \u^ai{ Un Jils d'Estienne Pasquier, Nicolas Pasquier, 1876, p. 138) : wA l'âge de quarantehuit ans, en mai i638, il mourut comme son grand-père Eslienne Pasquier, dans une admirable résignation aux volontés de Dieu, entre les bras de M. Froger, personnage d'une piété sans reproches, curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnct.i M. Audiat ajoute : «Le caustique Guy Patin a dit de lui : '■Ce M. Favereau était un

bon et savant poète et fort honnête homme.??

* Favereau fut un des plus zélés collectionneurs du xvii° siècle. (L'abbé de Marolies Me- «loiVfs, 17.^)0, t. III, p. 275, au Dénombrement) rappelle qu'après la mort de ce magistrat, il composa pour lui «le livre des TaMeaux du Temple des Muses, enrichi de plusieurs Cgures en taille douce, qu'il avoit fait gravera grands frais par les meilleurs maîtres de son temps. 1

'•' Molière, M"" de Sévigne et Tallemanl des Réaux (t. Y, p. a 90) disent savantas ; La Bruyère et Saint-Simon, savantassc.

^ Mélanfre. L'abbé de Marolies dit à l'endroit cité plus haut : rr Favereau monlroit de l'esprit en tout ce qu'il faisoit.- La Gazette {n° du 12 juin, p. 276) annonçait ainsi la mort de ce personnage : «Le 38" du pas.sé mourut icy le sieur Favereau, conseiller en la Cour des Aides, homme de grande intégrité et doctrine, surtout en la poésie.??

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

trois meschants mots me le concilient, puisque vous me les avés fait escrire à cette intention, et certes je Thonore bien fort.

Je donneray la joye à M' Bourbon que vous me permettes et l'avis de ce que vous vouiés dire de voslre réconciliation dans cette lettre latine qui n'est plus peut estre à cette heure infieri, comme disent nos docteurs de barbarie, mais in fado esse. Mais ne craignes point de remerciraent; je demeureray adroit pour vous en parer.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 90 juin i638.

CLXWL A M. DE GRASSE (GODEAL),

À GRASSE

Monsieur, vous avës donc trouvé la Cour à cent cinquante lieues de la Cour, et vostre ville métropolitaine vous assujetit à des devoirs importuns aussy bien que Paris.

Je voy ce que c'est : il n'y peut avoir de cachettes pour vostre mérite; vous ne cherchés pas le monde, mais il vous cherche et en quelque retraitte où vous soyés, vous ne serés jamais seul. Prenés patience puisque ces incommodités sont des fruits de vostre vertu, et que, si vous souffres, vous estes utile aux autres. Vous me parlés, au reste, de vostre sale basse et de vos rochers comme si vous ne déviés point voir Avignon et que vous deussiés retourner dans vostre Grasse, sans avoir salué le cardinal qu'on dit qui vient légal en France et qui est évesque de Carpentras'. Vous ne serés pas sans doute si mauvais courtisan pour un homme à qui les prédictions de l'hoslel de la vertu " promettent un chapeau de pourpre.

Nous verrons le reste de vos beaux vers

1 Alexandre Bichi , dont il a été déjà question dans cette correspondance (letire CXXXVIIl). * C'est-à-dire rhôlel de Rambouillet.

' Mauvais poëte mentionné par Taliemant des

quand il plaira aux importuns de Paris de nous le permettre. Je ne croy pas que nous ne nous soyons assemblés plus de huit fois chez M' Conrart ou chés moy sans en avoir peu achever une page.

Pour M' le Daufin , je ne me puis résoudre à parler de son avènement de peur de perdre le crédit de bon devineur et qu'il ne se trouve daufine. Bordier' a déjà rimé qu'il estoit un prince remuant à cause des coups qu'il donne à la Reyne, et l'on en a ri avec quelque raison. Après sa naissance, ceux qui auront du loisir se pourront exercer. Pour moy, je ne le feray que jussus, c'est à dire mal, mais j'espère qu'on ne me le commandera pas. Je ne reçois point vos cajoleries sur ma poésie qui s'esclypse tousjours devant vos belles inspirations.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce ai juin i638.

Page 1