À M. DOUJAT
À TOULOUZE.
Monsieur', j'ay receu avec vostre lettre beaucoup de consolation de vous avoir laissé assés bonne impression de moy pour me juger digne de vostre souvenir et de vos nouvelles. J'ay receu beaucoup de contentement aussy dans In lecture des beaux vers que vous avés faits sur tant de divers sujets depuis que vous nous avez quittés '\ Et, à vous en dire mon sentiment, j'y trouve partout le bel air de nostre poésie et il y a force stances, entre autres celle de l'aube dans l'ode de la Résurrection , qui pourront donner de la jalousie aux meilleures qui se facent de deçà, Tolouze abondoit bien jusqu'icy en esprits rares et capables de disputer de l'éloquence libre et mesurée de prose et de vers dans la langue qui ne leur est pas naturelle avec ceux des Anciens qui ont le plus de ré-
' .Sur Jean Doujat, alors âgé de vingt- neuf ans, et qui mourut le 27 octobre 1C88, étant à la fois doyen de F Académie française, du Collège de France et de la Faculté de droit, voir une courte notice en tête de quelques-unes de fcs lettres inédites par moi publiées dans un opuscule intitulé : Lettres tonlousainea (Auch, 1875, gr. in-8^).
^ Doujat venait d'obtenir, pour ses vers, une récompense de l'Académie des jeux floraux. On lit daiixS la Gazette du 22 mai iÇSS (p. 290) :
GHAPBLAIK. I.
«Le 3° de ce mois, le premier des trois prix [ime violette d'argent] a esté adjugé au sieur Chapuis ; le second [une églantine d'argent] au sieur Doujat, tous deux avocats en ce parlement, et le troisième [un souci d'argent] au sieur Toralian, gentilhomme de ce pais. Comme aussi cette compagnie a adjugé extraordinairement au président Meinard, qui y avoit envoyé des vers de sa façon à l'honneur de cette insUtution, une Minerve d'argent, le toyt de prix considérable. 73
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
putalion , et le seul M' de S'-Blancat \ sans parler de tant d'autres dont nous avons veu les ouvrages, suffit pour soustenir cette vérité et me descharger du soupçon de l'avancer par cajolerie. Mais il faut avouer qu'elle n'avoit point encore produit dans nostre langue de poète qui en méritast autant le nom que vous, et que sans faire tort aux autres Muses qui habitent cette belle province, la voslre a grand droit d'y prétendre le premier rang.
Je croy que je n'auray pas été le seul à qui vous aurés envoyé de vos belles productions, et que je ne seray pas le seul qui les féray valoir auprès de nos Académiciens, dont vous monstres de faire une si particulière estime. En tout cas, je m'acquitteray en cela de ce que je dois à vostre vertu , et conlribueray tousjours à vosfre réputation ce qu'un aussy foible suiVrage que le mien y pourra apporler.
Je n'ay point receu l'ouvrage latin de la bataille de Leucate que j'apprens par vos lettres que vous m'avés envoyé*, mais un de nos amis du fauxbourg St-Marceau ^ me dit il y a cinq ou six jours qu'il en avoit un exemplaire pour nioy et comme de la part de l'aulheur mesme, que j'estime extrêmement, et qui me semble égaleuient fort dans la prose et dans le vers latin. M' Magnhe,
qui se charge de ma lettre pour vous l'envoyer, me fit voir cette pièce, il y a six mois, et il aura peu tesmoigner quel sentiment j'en eus dès lors. Ce genlilhouime, eu un mot, peut réussir uu des plus excellens historiens de ce siècle, comme vous un des plus grands poètes. C'est ce que vous inirés d'un homme fort occupé et peu concerté ' dans ses paroles, mais solide dans les effets et extrêmement. Monsieur, voslre, etc.
De Paris, ce lo juillet i635.