CLXXXIII
À M. DE BALZAC
A BALZAC
Monsieur, je trouve nostre amy d'Auvergne* un vray galant homme de persévérer dans les senti uiens qu'il a tousjours eus de vous. Ce n'est pas qu'il vous face honneur j)ar l'estime qu'il fait de voslre mérite, mais c'est qu'il s'en fiait à luy mesme et tesnioigne qu'il a le goust des honnestes gens. Je suis bien aise qu'il m'ait l'obligation de ce renouvellement de commerce avec vous puisqu'il luy est avantageux sans vous desplaire. Par le premier ordinaire je vous renvoyeray toutes les lettres qu'il vous a escritteset à M' l'Odicial, avec ses épigrammes salaces "* que je seray bien aise de considérer
' Sur Jean de Saint- Blancat, concitoyen de Doujat, voir une noie des Mélanges hisloriquos , Lettres de Balzac, n° LIX , p. 67 1 ol 579 , et quelques renseignemenls réunis autour d'un billet ine'dil de ce poêle inséré dans l'opuscule cité plus lia ut (Lettres toulousaines, 1875, p. 11-19).
- Leiicata obstdione Uherata ex libins rerum j;allicarimi Joan. Samhlancati (Toulouse, i638, in-^i°).
^ Ot ami ('lail Guillaume Collelol, qui habiliiit une maison ayant déjà ajtpartenu à Ronsard, située dans la rue des Morfondus (aujourd'hui rue Neuve-Sainl-htienne). Voir le petit chapitre intitulé : la Maison de Collelet, dans les Vies des
poètes gascons, par Guill. Collelet (1 866 , p. -l'i et a'i). Sur les relations de Chapelain avec Saint- Rlancal, voir une note des Lettres toulousaines , p. 19., noie 9.
* C'est-à-dire peu étudié, peu allecte. Le mot est dans Corneille el dans La Bruyèie.
* Mainard.
" De salax, lascif, lulirique. Le mol a toujours été peu usité. M. Littré ne l'a trouvé que dans la Sagesse de Charron et dans VAnti-Menagiana. Les épijframmes de Mainard ont en grand nombre l'ié recHGÏUias dans SCS Œuvres poétiques (1666), mais les plus salaces ont été réunies dans un petit volume publié en iSG/i el intitulé : Priapées
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
un peu plus à loysir. Flotte m'en avoit monstre quelques-unes de celles-là, ses corrections y jointes, auxquelles j'ay reconnu cjue nostre aniy déféroit quelquefois, ce qui me semble digne de remarque et certes d'une profonde humilité. Cet illustre biberon ' est devenu de mes courtisans depuis peu sur le sujet de la conférence que nostre amy veut que nous ayons ensemble touchant ses ouvrages. S'il continue ses visites, je crains que mon logis ne passe au commun pour un fameux cabaret, et ce sera beaucoup si sa ft-équentation ne fait point pousser le lierre et ie houx ^ sur ma porte.
(iuant au P[ère] S[eguenot], il est dans la Bastille depuis dix ou douze jours et on croit, comme on vous l'a mandé, qu'on passera outre et qu'il sera interrogé. J'apprens que la rétraction («<c) ' qu'il a faittc* de la doctrine censurée n'a pas contenté nos supérieurs, et qu'ils ont trouvé à propos de voir le fons de cette aQaire, et si ce n'est point une suitte des opinions particulières que l'on prétend qu'ait M. de St-C[yranJ, lequel, à ce qu'on m'a dit, doit aussy estre transporté du bois de Vincennes à la Bastille pour la commodité des commissaires qui les doivent examiner et confronter, s'il y a lieu. On ma asseuré que W de Laubar-
demont " avait esté au Port Real de la campagne interroger M' Le M[aistre] et sou frère, qui apparemment ne peut estre autre chose qu'une dépendance de ce principal. La prudence de ceux qui ont entrepris cet esclaircissement nous fera voir dans peu de temps si cet homme est nmocent ou coupable, novateur ou orthodoxe. L'on tieul pour constant que les deux prisonniers ne s'estoient jamais veus et que le dernier, ayant veu ie livre censuré, n'en estima l'autheur ni assés sçavant ni assés prudent pour traitler de ces matières.
Pour le sieur de la Rivière, raro antecedentem scelestum deseruit pede pœtia claudo'\ 11 me fait compassion néantmoins maintenant que le mouvement de l'indignation s'est effacé dans mon esprit. Je voudrois ny avoir de communication avec iuy, ny que le bourreau n'y en eust point aussy. 11 est fascheux pour Iuy de passer pour émissaire d'un hérétique, après avoir esté convaincu par sa confession d'un des vols le plus qualifiés qui se soient faits en ce siècle.
Vostre Barbon ni'a lavi et m'a paru une chose nouvelle''. Je voudrois extrêmement en voir la suitte ; ce doit estre la piu leggiadiHi novella que l'on ait encore veue et où la belle et exquise raillerie paroist en son
de Moyno.rd, publiées pour la -première fois d'après les manuscrits , et suivies de quelques pièces analogues du même auteur, extraites de différents recueils.
' C'était ie nom donné à Flotte par ses amis. Voii' notamment dans les Mélanges historiques une lettre de Balzac, du 28 mai x&M\ (p. 526). En digne ami de Saint-Amant, Flotte, qui était un paien, avait un culte des plus fervents pour Bacchus.
^ On sait que le lierre et ie houx étaient consacrés au dieu des buveurs.
* Rétraction, de retrahere, retirer. En pareil cas Balzac a employé rétractation (lettre XVII du livre V). C'est ici un adoucissement, comme chaste pour chasteté. (Voyez p. 2^1, note 3.)
* Jean Martin, baron de Laubardemont, maître dos requêtes, conseiller d'Etat, fut un des agents les plus dévoués de l'implacable politi<jue du cardinal de Richelieu. Un sinistre souvenir reste à jamais attaché à cet homme qui fil décapiter François-Auguste de Thou , et dont M. Sainte- Beuve a dit avec une éloquente indignation (Port-Royaj, t. l,p.\()5) : «Ce commissaire de nom infamant et d'odieuse mémoire, encorf tout noirci du bûcher fumant d'Urbain Grandier, les y vint interroger tous, depuis M' Le Maitre jusqu'aux enfants de huit ou dix ans qu'on y élevait,"
^ Horace, ode 11 du livre III, vers 3i et 32.
^ Le iJar^OTî ne parut qu'en 16^18 (Paris, in-S°). ■à h.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
plus beau jour. Au reste , Monsieur, quittés moy tous ces desgouts de nostre âge ingrat et stupide, et songes que vous travaille's encore plus pour l'avenir que pour le présent. Dans trente ans au plus tard la Fi-ance se débarbarizera', et si, durant vos beaux jours, vous n'estes reconnu de vostre pais au point que vous le mérités, croyés qu'au moins dans vostre vieillesse ou vous y rendra justice, et que vos cendres recevront plus d'encens, plus il y aura de temps qu'elles auront esté ensevelies. Travaillés pour la |)ostérité qui n'a point démérité de vous, el vous payés de ce prix qui vous est infaillible , qui est seul digne de vous et que je vous promets en qualité de rates qu'on me donne, et en celle que je prens. Monsieur, de vostre , etc.
De Paris, ce ii juillet i638.
À M. MALNARD,