‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 67 sur 134 · À SA1^T-C£RÉ · texte numérisé non relu

À SA1^T-C£RÉ

Monsieur, je ferois tort à l'amitié généreuse que M. de Balzac a poiu- vous, si je vous laissois croire qu'elle eust eu besoin d'estre sollicitée par mes offices pour s'acquitter envers la vostre d'une partie de ce qui luy est deu. Il est bon, il est raisonnable, il est juste de luy mesme, et pour l'obliger à vous aymer et à prendre le soin de vous le tesmoigner, il luy suffit de sçavoir que vous Tayniés tousjours et que le temps ni Tesloignement n'ont point alToibli la pas«ion que sa vertu a austrefois produitte dans vostre ame. Pour moy, je me contenteray en cecy que vous pensiés que je luy ay rapporté fidellement le souvenir que vous aviés eu de luy, et cpie je no luy ai pas escrit

d'assés mauvaise grâce pour luy oster l'envie de s'en ressentir. Je vous avoue bien que mon inclination nestpas malfaisante et que je sers volontiers quand je le puis, mesme sans en estre recherché. J'y trouve mesme un sensible plaisir, et si cela se peut appeller une bonne action , je rencontre sa récompense en elle mesme , et m'en paye , s'il le faut dire, par mes mains. C'est pourquoy les civilités que l'on m'en fait quelquesfois me donnent peine, et je les reçois avec la mesme charge de conscience que ceux qui tirent un double payement d'une mesme chose. Mais je n'ay peu recevoir les vostres en aucune manière, ayant si peu contribué à la satisfaction que nostre amy vous a donnée par le messager exprès qu'il vous a envoyé.

Au reste, la lettre que vous luy escriviés par ma vove ne luy a pas senlement esté portée, mais elle est encore revenue de deçà avec celles que vous luy envoyastes par son laquais, car il faut que vous sachiés, Monsieur, qu'il ne croit jamais gouster de la parfailte jove que quand il me l'a communiquée et qu'il redouble les contenlemens que les diverses rencontres kiy apportent sitost qu'il m'en a fait part. El certes il ma semblé que vous luy en aviés deu causer un bien grand par des paroles si choisies et des sentimens si cordiaux que ceux dont vos deux despesches sont plaines et dont je vous loue extrêmement.

Quant à la censure de la tragédie de Heinsius, je suis estonné qu'elle vous soit nouvelle*, mais non pas que vous l'estimiés à un si haut point. Elle est sça vante, judicieuse et éloquente en toutes ses parties el le gros volume que le docteur Hollandois a fait pour soutenir sa réputation contre une

' M. Littré n'a cité, sous le mol débarbariseï; qu'une phrase de Voltaire, tirée d'une lellre de 1769.

^ On sait que cette censure, dont il a été déjà question ici, avait paru en tfi.Sfi. ainsi que la réponse de Daniel Heinsins.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

si rude attaque, n'a servi qu'à la terracer plus tost. Ce n'est pas que la pièce ne soit fort belle dans toutes les expressions particulières et qu'il ne mérite grande approbation de ceux qui se contentent des tragédies à la manière de Sénèque. Mais tant s'en faut qu'elle ait les conditions requises pour estre ditte bonne selon Aristote qui , comme vous sçavés , e il maestro di color che sanno , que je doute qu'elle en ait aucune et qu'il me semble que nostre ami ne la fait qu'effleurer dans ses remarques et qu'il y avoit bien d'autres endroits aussy défectueux ou plus à enfoncer, s'il ne l'eus t voulu espargner, ce qui me semble d'autant plus digne d'estre repris à Heinsius qu'il a donné, il y a plus de vingt ans , un traitté fort solide et fort méthodique de la bonne constitution de la tragédie qu'on peut dire une quintessence de la Poétique d'Aristole . après quoy ses esgaremens dans l'art sont, à mon avis, inexcusables, et si l'Académie avoit receu commandement de mettre son Hérodes sur la sellette, il se Irouvei-oit qu'en matière d'art le Cid seroit innocent auprès de luy.

Je desrobe le temps qu'il faut pour vous respondre à la douleur cuisante qui me travaille pour Ja mort de M' de La Trousse, mon ancien amy, tué devant St-Omer', et à une infinité de fascheuses occupations outre les nécessaires que le séjour de Paris apporte avec soy aux gens de bonne volonté. Je l'auray tousjours entière pour contribuer à tout ce qui vous peut plaire et tourner à

avantage, et par toutes mes actions vous reconnoistrés que je suis véritablement. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce lO juillet i638.

À M. L'EVESQUE DE GRASSE (GODEAU )

À GRASSE

Monsieur, jerespons à la vostre du 5 de ce mois dans un sentiment de douleur que vous ne blasmerés point quoyqu'il soit extrême, puisque c'est pour la mort du pauvre M' de la Trousse que Dieu a permis que nous ayons perdu dans le combat qui se fit le 8 du courant, près de St- Orner, entre l'armée de M' de La Force et celle de Picolomini. Je ne vous dis point les atlachemens légitimes que j'avois avec un aussy homme d'honneur que celuy-là ; vous le sçavés, et soavés quelle secousse je dois avoir receue en cette rencontre. Je n'en suis point encore remis , et doute que de longtemps je le puisse estre . principalement les mauvais succès ^ de Verceil et de St-Omer survenant à mon esprit esbranlé, qui ayme sa patrie et qui sent tous ses maux. Il est vray que ces derniers sont réparables et que le bon estât où sont encore nos armées et la prudence des ministres peuvent aisément soustenir nostre réputation et mettre nos ennemis sur la défensive. Mais la perte que j'ay faitte de mon amy est sans remède et je ne le reverray plus que dans le ciel.

1 C'était l'aîné des trois fils de Sébastien ie Hardy, marquis de la Trousse , comme nous l'avons déjà rappelé dans une note de la lettre LIV. Il sera parlé de la mort de cet officier dans plusieurs des lettres suivantes. La belle conduite du marquis de la Trousse est mentionnée dans le n" 88 de la Gazette de i638, p. 36 1 et suivantes : Relation de la défaite de Q,ooo chevaux des ennemis commandés par Piccolomini et le comte Jean de Nassau, par le mareschal de la Force,

à Polinckove, trois lieues de Saint-Omer, le 8 juillet 1 638.

^ Succès est pris dans le sens de ce qui arrive , ce qui survient {succedere). C'est aussi comme synonyme de résultat que Mairet a employé le mot succès dans ce vers de Soplionisbe :

On succès malheureux suit une injuste guerre.

Bossuet, comme Chapelain, s'est servi de l'expression : ses mauvais succès dans ï Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

J'ay beaucoup de consolation d'apprendre que M' le conte dAlais ' connoist vostre vertu et que son amitié vous met en conside'ration auprès de ceux qui ne la connoissent pas. Les moyens humains de se maintenir sont de ceux que Dieu approuve et qui sont compatibles avec la Providence, ou plustost dont Tordre de la Providence fait que Ton se sert utilement. Vous les mesnag'erés sans doute à vostre avantage et en retirerés les fruits que vous souhaite , Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 17 juillet i63«-.

k M. LE MARQUIS DE MONTAUZIER,

EN ALSACB.

Monsieur, je ne puis vous escrire qu'avec beaucoup de douleur, puisque j'ay perdu

' Louis Emmanuel de Valois, comte d'Alais, lils de Charles d'Angoulêtne et de Ciiarlotte de Montmorency, était gouverneur de Provence depuis l'automne de l'année 1637. Voir, sur le comte d'Alai-s la Fronde en Provence, çav M. Paul Gaffarel ( iJeuue historique, 1876, tome ll,p. O'i et suivantes).

- Suit (f° 3a3) une lettre au duc de Longueville, non datée et incomplète , car on y lit : «.Nos nouvelles sont celles-cy : le duc de Veimar depuis. . . ctc.n La lettre roule sur les ff mauvais bruits qui se sont espandus depuis quatre jours dans Paris de quelque grand désastre arrivé à nostre armée et à vostre personne niesme.» Chapelain croit que ces bruits sont faux, mais il veut pourtant être rassuré, car il est plongé dans une tristesse profonde.

* C'est ce que redit encore Chapelain dans sa lettre au beau-frère du marquis de la Trousse, Antoine Agesilan de Grossoles, marquis de Fianiarens, baron de Montasiruc, seigneur de Buzet, la Barthe, etc., lettre datée du 17 juillet ifi38 (T 325) : «On a cru le reconnaître [ColloredoJ à la beauté de ses armes et à ses plumes.") Voici les premières lignes de cette lettre, que la famille

M' de La Trousse que j'aymois et de qui j'estois aymé au point que vous le sçavés. Je ne vous en puis escrire qu'avec peine encore, sçachaut ce quil vous estoit, et le désir que vous maviés fait paroistre iun et l'autre de nouer une plus eslroitte familiarité ensemble. 11 est mort, à la teste du rég-iment de cavalerie de Coaslin qu'il conimandoit. d'un pareil coup de pistolet à celuv qu'il donna au chef de l'escadron ennemy qui s'avança vers luy et personne ne doute que ce fust Coloredo, au commandement qu'il avoit et aux armes qu'il porloit '. Mais cette gloire est une petite consolation à ceux qui l'aymoient comme moy et à sa famille qui avoit besoin de luy encore long temps, et qu'il laisse fort désolée.

La pluspart de mes amys sont de cette profession et je ne les possède qu'en tremblant. Tous me donnent peine extrême eu

chargea Chapelain d'écrire : ". Monsieur, vous serés surpris sans doute el sans doute affligé, lorsque vous aurés leu dans cette lettre que M. de La Trousse dans la fleur de son âge, et après avoir e.scliappé tant de périls, a payé le tribut de la nature et nous a quitté pour une meilleure vie ({ue celle-cy. . . n Chapelain le prie de communiquer celte triste nouvelle à la marquise de Flamarens [Marie Françoise Le Hardy de la Trousse] avec tous les ménagements possibles. Lui-même (f 3a6) adresse, le même jour, à sa jeune amie (alors au château do Buzet) les plus affectueuses et les plus consolantes paroles. Chapelain avait été un des témoins du contrat de mariage (1637 ) du marquis de Flauinrens et de la cousine germaine de M"" de Sévigné, comme nous l'apprend ce passage de Vlnventaire sommaire des archives départementales {Lot-et-Garonne, a" livraison, 186.'), p. •3.5, tiré du registre B. ')(} des Insinuations) : «Contrat de mariage d'Agesilas (le Moréri veut qu'on écrive Agesilan) Antoine de Grossoles, marquis de Flamarens, fils aîné de Jean, seigneur de Flamarens, baron de Montastruc. Buzet, La Barthe, et de Françoise d'Albret, avec Françoise Le Hardy, fille de feu Sébastien , cheva-

LETTRES DE JEAN CHAPELALN

lestât où sont les affaires et il me semble à tous momeus qu'on m'en vient apporter des tristes nouvelles. Je croy bien , Monsieur, que vous ne doutés point que ma principale inquiétude ne vous regarde, non-seulement pour ce que vous estes sous la main de nos ennemis, mais de plus pour ce que vous estes si esloigné de nous, et si nos malheurs ne se changent en bien, comme je l'espère, eu hazard d'essuyer une rude tempeste du costé du Rhin. Il est vray que je vousconnois aussy sage que résolu et que je ne doute point que vous payerés en cette grande occasion dautant de conduitte que de courage. Tout ce que l'ordre, i'addresse et la prévoyance peuvent produire de bon, il me semble que je vous le voy exécuter, et Pestime que je fais de vous en cette partie par dessus les autres, est cause que je crains moins les mauvais évèneraens de vous que je ne ferois des autres.

C'est un grand malheur à M'' le duc de Longueville d'avoir trouvé une si puissante opposition dans la Franche -Conté. Il eust été vostre libérateur par la prise de Brisac qui, sans cela, estoit inévitable. Mais peutestre sera-ce pour vostre plus grande gloire lorsque vous ferés voir par cette haute vertu qui est en vous qu'il ne vous faut point de libérateur ny conservateur que vousniesme.

Vous aurés receu avec mes précédentes un paquet de M' Poleme en response de vostre lettre. Depuis il a sçeu loûice que vous luy avés fait de pure générosité, et sans estre requis, pour le faire payer de quelque argent quil presta , il y a quelque temps, à un député de Schelestat. M' Silhon m'a tesmoigné le ressentiment qu'il en avoit

et l'estune qu'il faisoit de vostre inclination si bienfaisante et si noble.

Je ne vous dis rien de l'hostel de Clermont ni de celuy de Ramb[ouillet] , sinon qu'on s'y porte à l'ordinaire, et je me remets à ce que M"" Paulet vous en mandera. Elle en sçail plus de particularités que moy qui n'y ay point esté, il y a plus de quinze jours , à cause de mes divers embarras , et de cette nouvelle affliction qui m'est survenue.

Je prie Dieu que ce soit la dernière de ce genre et que je puisse encore long temps vous dire que je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 17 juillet 1608.

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