‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 69 sur 134 · A M"^ PAULET · texte numérisé non relu

A M"^ PAULET

Mademoiselle, je vis hier entre les mains de la Princesse Julie une lettre de M"' de Scudéry, toute pleine d'esprit et de délicatesse, et je dirois aussy de vérité, si elle n'y avoit point parlé de moy si avantageusement qu'elle a fait". Les choses qu'elle y dit de vous'^ et de cette admirable pei'sonne sont des vérités si certaines qu'elles ne reçoivent point de contradiction ^ Cependant les louanges qu'elle m'y donne sont si fort au delà de ce que je puis jamais prétendre, que je crains qu'on ne soupçonne de cajollerie pour vous la plume qui a bien voulu devenir flateuse pour moy. Vous avés toutes deux intérest de la prier que, quand elle se voudra jouer sur mon sujet , ce ne soit pas

sendi : «C'est un homme d'une probité exquise et d'un rare sçavoir, qui vous honore parfaitfement et qui mérite que vous faciès cas de hiy.i

* Cette lettrt! tant vantée par Chapelain ne nous a pas été conservée. Dans le volume où MM. Ralhory et Boutron ont recueilli la correspondance de M"° de Scudéry (1878), la première en date des lettres de l'auteur du Grand Cijrus est de mars ou avril 1689 (p. 198), et elle est adressée à Chapelain , qui fut encore plus l'ami de la sœur que du frère.

^ La plus tendre affection unissait M"" Paulet et M"' de Scudéry : on en trouve mille preuves dans le volume que je viens de citer. Voir notamment les lettres à M"' Paulet des pages 1.5.5, iBg, 170, 186, 191 , 200.

* Je ne relève qu'une seule lettre à la princesse Julie dans le volume de MM. Rathery et Boutron : cette lettre (p. 1 96) est du mois d'août i6i.5.

LETTRES DE JEAi\ CHAPELAIN.

au mesme temps quelle dira du bien de vous, de peur de laisser croire au monde qu'elle vous fist participer à la raillerie. Mais peut eslre que, comme celle excellente fille a le génie poétique, elle a trouvé à propos de traitler cette matière poétiquement et de mesler les choses fabuleuses avec les véritables pour rehausser son stile et donner plus d'esclat à son discours. En ce cas, Mademoiselle, je souffre de bon cœur ses éloges et veux bien passer pour autre que je ne suis poorveu que je serve à vous faire bien paroistre ce que vous estes. Un poète auroit mauvaise grâce de s'offenser qu'on le trailtast selon les règles de son art, et seroit digne d'eslre banni du Parnasse, s'il ne consentoit d'eslre sacrifié pour vous à qui les Muses par devoir adch-essent leurs plus beaux sacrifices. Vous la laisseras donque en liberté de parler de mes défaux comme il luy plaira toutes les fois qu'elle parlera de vos vertus comme elles le méritent, et vous l'asseurerés , s'il vous plaist, que, quelque opinion quelle ail (le nioy, je l'ay très-advantageuse d'elle et, de quelque sorte qu'elle entende les paroles de sa lellrc, qui me regardent, elle me tesmoigne au moins que j'ay part en son souvenir qui est un trop grand bien pour me soucier de quelle manière il ni'arrive.

Vous me pardonnerés sans doute la hardiesse que je prens de vous escrire puisque je ne le fay que par l'ordre d'une princesse à laquelle je ne puis désobéir, sans que vous me desavouiés vous mesmo. Mademoiselle, pour voslre, etc.

Ce niardy, 3i aoust t638.

À M. LE MARQUIS DE MO>TAUZIER

E.\ ALSACE

Monsieur, vos deux derniers paquets du 11 et du VI d'aoust m'ont esté rendus plus heureusement que vous ne l'espériés. Je ne croy pas que ceux que je vous ay envoyé, depuis deux mois, toutes les semaines, ayent eu une si bonne fortune, et pour moy je serois d'avis, comme je vous l'ay desja mandé, que vous prissiés la voye de Basle et de Lion ; elle seroit aussy pronle veu le long tem|)s (jue vos lettres attendent à Nancy et elle seroit incomparablement plus seure.

Je suis très affligé des diflicultés que vous trouvés à gouverner ces M'' de Golmar, et puisqu'ils Iraittent si mal avec voslre garnison, j'approuve extrêmement la plainte que vous failles et le mémoire que vous avés envoyé à la Cour. Peut estre que la victoire du duc de Veymar les rendra plus raisonnables et moins appréhensil's ' des forces impériales. Peut estre aussy (ju'ils ont besoin que le Roy leur parle en maislrc. et il a tousjours osié très bien de luy faire sçavoir le mespris qu'on fait de son authorité et de ses grâces en ce lieu, J'ay envoyé à M' Polemc la lettre que vous luy escriviés. La response sera pour l'autre voyage, cettuy-ci ne me donnant pas le temps de la solliciter. J'essayeray aussy de reconnoislre et descouvrir |)ar M' Silhon si ces M ' ont l'ail des plaintes de vous à la Cour et vous le ujanderay fidellenient.

M' Silhon a [)eidu son frère mort au retour d'Abbeville avec le Roy et a porté son affliction fort constamment*.

' C'est un mot du xvi* siècle (employé nolammeiil par La Noue et par Ambroise Paré). Chapelain est peut-être ie seul écrivain du xvu" siècle qui ait dit appréhensif pour crainlii".

- Ce frère de Jean de Silhon doit être le <T Mousquetaire de la (Compagnie du Roy -> auquel Rahac adresse la lettre XMV du livre I\ (p. '121 de l'iu-f(d.). lollre datée du n) décembre i635.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Cette après disnée, incontinent après avoir receu vostre lettre, j'ay esté à l'hostel de Clermont où je l'ay leue et fait connoislre pourquoy vous n'y avés point escrit, avec tous les coraplimens en vostre nom dont ma petite éloquence a esté capable. Ils ont été receus de M-% M"" et M"^ Paulet avec beaucoup de joye de vostre souvenir et de douleur de la peine que vous avés parniy cette barbarie. Toutes vous baisent les mains, à mon avis, de tout leur cœur. J'iray dans deux ou trois jours à Rambouillet m'acquitter de la commission que vous me donnés et je m'asseure que j'y seray le bienvenu à cause de vous et que j'en reviendray chargé d'une milliace' de bonnes paroles pour vous.

Je vous envoyé toute la cresme de nos nouvelles, oii vous verres que nous avons plus de sujet d'espérer que d'appréhender. Que si le succès de M' le duc de Veimar a la suitte que nous croyons de deçà, je veux dire la prise de Brisac , les Espagnols n'auront pas grand sujet de braver sur la prise de Verceil et la délivrance de Saint-Omer et il se trouvera que nous am-ons fait une meilleure fin d'année qu'eux. Mais il ne se faut encore vanter de rien de peur qu'il n'arrive pas. Ce seroit bien vostre salut et une certitude d'estre mieux traitté à l'avenir de vos M" qui payent si mal du bien que vous leur faittes.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 3 septembre i63G.

A M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je ne vous respons rien sur la crainte que vostre amitié vous donnoit pour le pauvre M' de Saint-Chartres. Ma précédente vous a informé de nostre malheur et il n'est pas raisonnable que celle-cy vous le redise comme une chose nouvelle et aiguise vostre douleur par le tesmoignage de la mienne. Après cette perte, il ne nous reste qu'à nous fortifier l'âme contre le desplaisir qu'elle nous cause et à chercher dans l'amitié des gens de bien que Dieu nous a laissés la consolation que nous ne sçaurions plus avoir de celuy qu'il a mis dans sa gloire. Je suis bien ayse de vous avoir veu préparé à recevoir ce choq si vertueusement et dans des réflexions si pieuses et si pleines de respect pour la Providence , et je m'en fais une leçon dont j'espère tirer un grand fruit en cette dure occasion de patience. Mais je demeure trop là dessus et vay contre mon intention <|ui est tousjours de vous parler de choses agréables ".

Le jugement que vous faittes de Fracastor est très équitable et j'y souscris sans hésiter. J'ay mesme beaucoup de satisfaction de ce que vous ne l'estimés pas pour ces traits d'esprit et ces brillans sur lesquels la pluspart des autres se soustiennent, mais pour l'essentiel de la poésie qui est cet (sic) autre sorte (l'esprit qui fait le vray poëte et qui anime l'ouvrage en toutes ses parties d'une certaine vigueur eslevée, noble, naturelle et libre de toute sorte de contrainte et d'affectation.

' Dix fois cent millions, synonyme aujourd'hui inusité de trillion, dit M. Liltré, qui cite sous ce mot diverses pfirases (rAml)roise Paré, de Miciiei de Montaigne, de Gabriel A'audé et de Voltaire. Du temps même de Voltaire, les auteurs

du Dictionnaire de Trévoux assuraient qu'on ne se sert de ce mot que dans le style familier.

^ On chercherait vainement dans i'in-folio de iG65 la lettre où Balzac paraît avoir si bien parlé de la mort de M. de Saint-Chartres.

Pour le succès qu'eust eu Sadolet s'il se fust aulant addonne' aux vers qu'à la prose, la pronontiation en pourroit eslre téméraire , puisque ce seroit assurer une cbose douteuse et de laquelle il est impossible d'estre jamais esclaircy. Néanlmoins je croy quon peut dire sans témérité qu'il eust esté des plus excellens, et qu'on eust rencontré dans ses ouvrages de Tagréement et de la sagesse assés pour luy faire avoir une des premières places sur le Parnasse.

Je vous ay desja dit mon sentiment de la lettre que vous avés donnée à ma douleur sur la mort de W de La Trousse. Je vous entretiendrois longtemps de celuy de tous ceux qui l'ont veue avec grande estime. Saches, en un mot, que vous ne parlés pas h l'avanture et que vous estes éloquent malgré vous et lorsque vous ne le pensés pas estre.

Vous me faittes plaisir de me plaindre de rbonneur que ma qualité de poêle me fait recevoir icy , et de ce que je suis devenu la quintaine ' de tous les initiés aux mystères de nos Muses. Mais que voudrois-je faire pour y remédier ? Mon genre de vie présent et certains devoirs inévitables que mon prince exige de moy m'altacbent à Paris et elles moy de telle sorte que je suis comme en prison , de manière que je suis réduit à faire vertu de nécessité et à m'accoramoder à la fortune qui ne veut pas s'accommoder à

moy. Vous estes bien heureux de la pouvoir desdaigner quand il vous plaist et désire le maistre de toutes vos heures et de toutes vos pensées. De ceux-là je ne croy pasquon en peust faire ime trop longue liste el je n'excepte pas du nombre des esclaves et des dépendans des testes mitrées et couronnées qui agissent rarement selon leur volonté.

J'espère vous délivrer du compliment de M. Gonrard qui ne m'a point dit formellement qu'il vous voulust escrire, mais que je connnois assés plein de ressentiment de l'affeclion qu'on luy tesmoigne pour ne laisser pas passer une occasion comme celle-là sans se mettre en devoir de le faire voir.

Des amis dont vous me demandés des nouvelles, le docteur Oger"' est tout docteur et n'entretient plus le monde que de la controverse et des Pères ad fasttdium usqne, et je diray mesmes jusques à s'emporter contre le plus modéré des ministres qui se trouva avec luy chés moy, il y a quelcjue temps. M' de Vaugelas n'est point prestrc et vit en prestre, n'est point mort quoyqu il n'ait pas de quoy vivre, et n'est point marié, quoyqu'il face l'amour il y a longlenq)s pour l'eslre. M' de Gomberville rhabille son romant pour la vingtiesme fois et fait tousjours un ouvrage nouveau d'une mesme matière'. M' Sirmond est rempli et ne chante plus *. Son excuse est qu'il est bilieux

1 La quintaine était un poteau fiché en (erre , contre lequel on s'exerçait à courir avec la lance ou à jeter des dards. En dehore des exemples tirés des romans et des chroniques du moyen âge, M. Littré n'a cité, au sujet de Temploi de quintaine, que d'Auhigné el Malhurin Régnier. Chapelain reste toujours, comme on le voit, le représentant de la vieille langue.

* François Ogier, frère de Charles Ogier, «embrassa l'état ecclésiastique, dit le Moréri de 1709, et s'acquit beaucoup de réputation en son temps par son éloquence el son érudition." Voir, sur le docteur Ogier, appelé quelquefois le

prieur Ogier, la note 3 delà page '175 des Mélanges liistoriques. Lettres de Balzac, n" XXIL

' Polexandre, dont il a été déjà question cl dont j'ai indiqué deux éditions (i638 et i6ii ) différentes de la première.

* Esl-ce une allusion à ces oiseaux qui ne chantent plus quand ils sont trop gras ? Jean Sirmond , publicisle aux gagesdu cardinal de Richelieu , avait reçu la récompense de son zèle, Pellissou nous apprend (t. I, p. 222) que rtpar la faveur du cardinal do Richelieu, qui l'estimoit un des meilleurs écrivains qui fussent alors, il fut fait historiographe du Roi, avec douze cens écus d'appointemens.''

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

et que le travail eschaufFe le sang et met le microcosme ' en désordi'e. Depuis deux ans , ii avoit commencé quelque response à Tabboyeur de Flandres \ mais il l'a rengainée de {jeur d'irriter les crabrons \ L'Académie sta per tirar k calze, tant elle est languissante et oyseuse. Vous avés oublié qu'elle ne se tient que les lundis \

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris , ce 5 septembre i G4o '.

À M. L'ÉVESQUE DE GRASSE ( GODEAU )

À GRASSE

Monsieiu", j'apprens avec beaucoup de joye que vous ne craignes plus l'irruption des Marranes et que noslre armée navale, quoyque plus foible de beaucoup que l'Espagnolle, asseure nos costes levantines et vous donne moyen de faire vostre visite sans péril. On nous a dit icy que les galères en-

nemies avoient fui devant nos vaisseau.t ronds, et que s'il fust venu un peu de gros temps comme on l'espéroit, il fust arrivé une chose inouïe à la mer que des vaisseaux eussent pris des galères. Mais c'est bien assés qu'elles n'ayent point fait de mal , et que la Provence dégarnie de forces n'ait point eu cette descente à souffrir.

Je me resjouis de ce que vous vous familiarisés avec M' le cardinal Cenlivoglio. Vous reconnoissés bien qu'il est homme d'agréable compagnie, et vous ne sçauriés prendre de livre tpii vous donne plus de goust de la langue italienne que celuy-là.

La Pucelle ne fait plus que languir depuis que je suis devenu solliciteur de mon prince en des matières assés esloignées de la versification. 11 fautnéantmoins complaire et se sacrifier puisqu'on y est engagé.

Je vous envoyé par M' Conrart une lettre de la princesse Julie qui vous fera trouver bon tout ce que nous vous escrivons.

' Microcosme, c'est-à-dire petit monde, nom que quelques philosophes, dit M. Littré, ont donné à i'homme, qu'ils considéraient comme l'abrégé du monde. M. Littré n'a cité, sous le mol microcosme, qu'un seul auteur de la fin du xvii' siècle, Dancourt.

^ Mathieu de Morgues. Cette réponee ne parut jamais, et la dernière publication de Sirmond contre les adversaires de Richelieu en Flandre fut son Avis du François fidèle aux mécontenls (Paris, in-8°, 1687).

^ Nous avons expliqué cette expression dans une note d'une lettre précédente.

* M. Livet a cité {Histoire de l'Académie française, t. I, p. 368) cette phrase sur l'inactivité de l'Académie.

^ Le même jour (P 870), Chapelain écrit à M' Arnaut, lieutenant de la mesire de camp des carabins de France, lui disant combien on est généralement étonné «de ce que le prince d'Orange ait osé songer à Gneldres ainsy sur l'arrière saison, estant une des meilleures places de

guerre des Pays-Bas, bien munie d'hommes et de vivres. . . w Chapelain annonce ensuite à son ami la grande nouvelle de la naissance de celui qui devait être Louis XIV : «Présentement vient d'arriver le courrier à M"^ le Chancelier et à M' de Buillon, de l'heureux accouchement de la Reyne qui a donné sur les neuf à dix heures de ce matin au Roy et à la France le Daufin maslc qu'il y a si longtemps que l'on attendoit... [La Gazette donne au mot daiijin la même orthographe que Chapelain dans les n"' du 5 et du 10 septembre (p. 5oi et 5o5); ïheureuse naissance de M"'' le Daufin; et : Particidaritez de la naissance de M^' le Daufin]. . . Sa Majesté a en un ou deux accès de légère fièvre qu'il y a apparence que ce grand bien qui lui est venu guérira absolument.» Le Post-scriptutn apportait à l'oncle et au neveu ces doubles félicitations : r^ Très-humble baise- mains à M' le mesire -de -camp. Je loue Dieu qu'il vous a préservés tous deux de cette horrible cannonade qui m'a sonné jusques dans le cœur. 7)

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

M'"' sa mère est toujours un peu enrhumée.

De Paris, ce lo septembre i638 '.

Vous aurés sceu la naissennce de M^' le Daufin qui se porte bien et la Mère aussy.

CGIV.

À M. LE MARQUIS DE GESVRES

EN GlYENNE.

Monsieur, il est impossible d estre plus touché du malheur que vostre armée a eu à Fontarabie que je le suis\ et je vous avoue que la perte d'une si belle espérance et celle de la réputation de nos forces m'est insupportable et ne me donne point de

repos. Si néantmoins quelque chose est capable de m'adoucir cette amertume, la haute estime que vous avés acquise dans cette mallieureuse rencontre, outre la gloire que les précédentes vous avoient donnée, est ce qui me l'adoucit. Je ne vous cajole point, Monsieur, et vous parle du plus profond de mon âme en ce qui regarde vostre particulier. Quand vous auriés achevé de prendre cette place, comme vous en estiés à la veille, vous ne sériés pas plus glorieux que vous estes et ce qui doit extrêmement calmer vostre desplaisir, est que toute la Cour en est persuadée ainsy, vos derniers devoirs pour empescher le malheur ayant esté sceus de deçà de tout le monde avec applaudissement et compassion, considérant

' La veille. Chapelain envoyait (f° 872) à la marquise de Fiamarens de nouvelles paroles de tonsoialioii au sujet de la mort du marquis de La Trousse, ajoutant: «J'ay perdu, depuis la mort de M' vostre frère, un amy [M. de Saint- Chartres] si intime et si excellent, en mérite et en vertu, qu'il me tenoit lieu de toute ma parenté ensemble.'' Le 12 septembre. Chapelain •'•crit à Balzac (P 875) une lettre où deux grandes pages sont employées à la discussion des changomenfs faits par son ami dans les vers qu'il lui avait envoyés. Dans le reste de la lettre je recueille ceci : «L'évesque dont vous me demandez des nouvelles [Godeau] est retourné d'Aix à Grasse pour y trembler, les Espagnols ayant esté long temps sous ses fenoslres forts de trente ou (juarante galères et dans le dessein de descendre et d'enlever deux ou trois diocèses dont le sien est le plus grand. L'abbé comique [Boisroberl] est près de son maistre sur la frontière après avoir fait un voyage en son nouveau bénéfice et en avoir pris possession [Chàtillon-siir-Seine]. M. Voiture est courrier du Daufin à Florence [ c'est-à-dire chargé d'aller annoncer à Florence la nouvelle de la naissance du fils de Louis XIII], ayant résolu de passer les monts à quelque prix que ce fust pour voir le cardinal qui est le sien et qui fus( antres fois le vostre [le cardinal de la Va-

lette]... Le seigneur Esprit est un agyrte [on lit dans le Diclioimaire de Trévoux : Surnom des Galles, prêtres de Cybèle; il signifie :you(?!n-s dr gobelets, qui font des tours de passe-passe pour atlrapper de l'argent] désagréable qui s'est intrus elles M. le Chancelier pour les adorations qu'il a faittes à l'abbé que vous sçavés et qui se prend par la flallerie [l'abbé de Cérisy]. Je vous tiens malheureux d'avoir un si bon solliciteur auprès du chef de la Justice." Le 12 septembre encore (f" 3i 1) Chapelain adresse à «M. Arnaut. lieutenant de la meslre de camp des carabins de France, ^7 une lettre de condoléance à l'occasion de la mort d'un membre de sa famille : «Je n'entreprens pas de vous en consoler, pour ce que je connois la vigueur de vostre ame dans les advei-silés et pour ce que, dans cette sorte d'aflliction,je tiens qu'il n'y a point de remède meilleur que le silence. Que si quelques paroles estoieni capables de vous l'adoucir, je sais que ce ne scroient pas les miennes et qu'il n'y faudroit employer que celles de M""" de Rambouillet, auxquelles il n'y a point de douleur qui ne cède, quand elle n'a pas esteint entièrement la raison. C'est pourquoy j'ay tiré d'elle la lettre que vous Irouvorés dans ce paquet. . . »

^ La honteuse déroule de Fontarabie est du 7 septembre.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

inesnie Testât où vos blessures vous avoient réduit. M' le Prince , par ses lettres , et le gentilhomme qu'il envoya, par sa relation, ont rendu des tesmoignages de voslre action qui vous doivent extrêmement plaire'. M"" de Rambouillet estoit avec M"° la Princesse, lorsque la nouvelle en fut apportée, qui voulut bien prendre le soin de me mander aussy tost l'honneur que vous vous y"aviés acquis et Testât où vous estiez demeuré, sachant bien l'inquiétude où j'en serois. Sur ce qu'elle m'en apprit et sur la voie publique, je Tay escrit à M. Du Fay de la Trousse, qui a pris la compagnie de son frère dans l'armée de Picardie, afin qu'il le publiast partout, et je sçay qu'il le fera estant mon amy intime et vostre passionné serviteur. Je vay l'escrire à M' le duc de Longueville, et Voiture, qui va en Piedmont, m'a promis den informer tous les honnestes gens de celte armée. C'est ce que mon affection a exigé de moy en celte occasion, ne pouvant pas moins pour une personne de qui je suis si asseuré d'estre aymé et qui vaut tant.

Je suis en grande peine de la fièvre qui vous est survenue et crains fort qu'outre le grand travail du malheureux jour, le desplaisir de ce malheureux succès ne vous Tait causée et ne vous Tentretienne. Au nom de Dieu, Monsieur, ne vous en affligés point pour vostre particulier et croyés que vostre intérest en est tout hors , du consentement de tout le monde, en telle sorte que vous pouvez dire qu'en gaignant beaucoup de réputation , vous n'avés perdu que de l'équipage qu'un autre plaindroit comme une

perte grande et signalée, mais que voslre cœur ne vous permettra pas de considérer. J'attens avec une impatience extrême les nouvelles de vostre guérison de laquelle désormais dépend le repos de mon esprit. Je me sens extrêmement vostre obligé d'avoir voulu prendi'e la peine de ra'instruire avec vostre propre main de la chose comme elle s"est passée, mais c'est avec quelque scrupule que cet eflbrt d'alfection , en Testât où vous estes , n'ait fait tort à vostre santé qui m'est si chère. Je prie Dieu qu'il vous la conserve et pour le présent ne luy demande rien davantage comme celuy qui suis véritablement. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 18° septembre iG38.

J'avois oublié à vous dire que j'ay escrit au marquis de Montauzier à Colmar de quelle sorte vous vous estes conduit en cette occasion, et Tay prié de le faire savoir dans l'armée de M' de Veimar, ce qu'il fera sans doute.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, le pauvre M' de Vaugelas nous justifie bien ce que disoit Tun de nos vieux maistres que les Dieux vendent aux hommes bien chèrement Tavantage de la vie, car c'est seulement pour vivre et non pas pour vivre à son aise qu'il se tue de travailler et pour Tordinaire inutilement. Cela est cruel qu'une aussy bonne personne qu'il est et aussy pleine de vertu

' La Gazette (numéro du i3 septembre, page 519) signale la belle conduite du marquis de Gesvres à Fontarabie. Montglat n'a pas manqué de rendre hommage à la valeur déployée par le marquis de Gesvres dans une des journées qui précédèrent la levée du siège, la journée

du 8 août {Mémoires, tome I, page 955). Voir encore V Histoire du règne de Louis XIV, du P. Griffet (tome III, page i/i3). De tous ces témoignages, il résulte que le marquis de Gesvres mérite tous les éloges que lui décerne Chapelain.

nm

LETTRES DE JEAPs CHAPELAIN.

soit réduite à mener une vie de solliciteur, de questeur d'avis, et mesmes de de'nontiateur de crimes, jusques à faire connoislre qu'il luy est impossible de subsister dans la vie qu'en poursuyvant des hommes à mort '. C'est de quoy nous luy avons fait plus d'une fois la guerre au palais d'Artenice et de Julie, et toutesfois en le plaignant, et c'est de quoy nous l'avons veu s'aguerrir sans démordre plustost que de se résoudre à périr par trop de retenue et de compassion d'autruy. Enfin cette conduitle l'a empesché jusqu'icy de donner du nés en terre, et l'espérance de l'avenir le fait riche au milieu de sa pauvreté. H n'y a point d'homme à qui je souhaitte meilleure fortune qu"à luy. et certes, puisque la philosophie luy manque, et que son gem^e de vie l'engage dans le monde , il a besoin que la fortune vienne à son secours.

Je me suis estonné de voir dans vostre lettre que vous ne sceussiés pas lavanlage qu'a M' Sirmond pour le mieux estre. Si

est-ce que, devant vostre dernier voyage à Paris, il estoit historiographe de France à douze cens escus d'appointement à prendre sur la généralité de Paris. Auriés-vous bien ignoré cela, et, si vous l'avés sceu, auriésvous creu qu'un establissement de cette qua- Uté ne fust pas capable de remplir un poète politique! 11 faudroit que vous le jugeassiés pressé d'une faim bien canine pour nestre pas assouvy de ce morceau. Et vous voyés qu'il s'en tient pour bien rassasié , puisqu'il n'escrit plus ny prose ny vers qui estoient autresfois les marques de son appétit. On le resveille bien quelquesfois sur cette tacilurnité^ mais il s'en excuse sur sa bile et trouve par son conte qu'il n'y a guères de saisons qui luy permettent de travailler avec contention. En récompense il substitue son fils en sa place \ qui fait rage d'épigrammaliser *. Ces jours passés, il le mena à Saint-Germain avec toute sa famille et luy fit présenter au Roy le thème qu'il avoit fait sur la proche naissance de M' le Daufin.

' Balzac (lelire VIII du livre XIV, p. iGj de i'in-foi. , lettre datée du sq mai i638 et qui doit rèlre probablement du 29 septembre de la même année) s'écrie : «Mais est-il possible que le cher. . . soit un dénonciateur de crimes, soit un demandeur de conGscalions, et qu'il veuille vivre de la mort d'autruy? II faut qu'après cela, le sucre devienne amer, et que les moutons se facent loups, et que toute la nature se change. Il a beau alléguer pour sa justification:

. . . Quid non morlalia peclora cogis Dira famés , durisque urgens in rébus egesta»?

je ne scaurois approuver ces sales moyens d'allonger la vie, et ce n'est pas manquer de philosophie, comme vous dites, c'est manquer d'humanité ! Ces miiîérables ont fait leur dernier vœu de coyonnerie à la Cour, et ne sont plus capables ni de vertu , ni d'honneur, ni de liberté . . . "^

- TacitMiiiité, qui est déjà dans ïlntei-nelle consolacion et dans les traductions d'Amyot, est

aussi dans le Roman comique de Scarron et dans les Caraclhes de La Bruyère.

^ Pellisson (t. I, p. 228) parle ainsi de ce garçon : «Il a laissé un fds, qui doit, à ce que l'on dit, faire imprimer quelques-uns de ses ouvrages, particuhèrement des vers latins. ^ Jean Sirmond fit, en effet, imprimer un recueil des poésies paternelles, lesquelles avaient auparavant paru en feuilles volantes : Joannis Sinnondi carminum libri dtin, quorum pnoi- heroicorum est, pottei-ior elegiarum, Joannis Sinnondi ^lii studw airaqite nuncprimwn in lucem edili. (Paris, Edme Martin, i65i, in-6°.)Le recueil est dédié à la reine Christine.

* M. Littré donne comme un mot récent, comme un tméologisme,') ce mot employé par Chapelain près de deux siècles et demi avant la publication du Dictionnaire de la lanf^ue française. Les épigrammes du jeune Jean Sirmond n'ont pas été conservées, et aucun critique, que je sache, ne les mentionne.

Il y fut bien receu pour la considération du pèi-e et de l'oncle, qui est auprès de Sa Majesté , ce que vous sçavés , et qui use saintement de la charge qui iuy a esté donnée '.

Nostre docteur' a l'esprit beau et l'éloquence vigoureuse, mais la ténuité' de son jugement l'emporte dans l'action plus violemment que ne le furent jamais les Gracques, et je ne connois point d"homnie qui ait plus besoin de flageolet que Iuy ". L'homme qu'il querella chés moy est celuy qui vous envoya, il y a quelque temps, de ses ouvrages, très-digne de vostre amitié et très-indigne de la haine de Fautre, duquel Dieu nous vueille bien délivrer. A vous dire vray, cette action me représenta presque celle de Hercules furieux et me fit connoistre que les orateurs estoient quelquesfois aussy bien agités de fureur que les poètes '".

i Le P. Jacques Sirmond était confesseur de Louis XIII depuis le mois de décembre do l'année 1687, où il avait remplacé le P. Caussiii.

•^ Le docteur Ogier, dont il a été question dans la lettre CCIl.

' Ténuité, qui est dans les œuvres d'Ambroise Paré, n'a été rencontré par M. Litlré dans aucun auteur du xyn'^ siècle. Le savant philologue n'a pu recueillir ce mot que dans deux écrivains de la seconde moitié du siècle suivant, Buffon et La Place.

* On raconte de Caius Gracchus ( voir Cicéron , De oraiore, lib. III, cap. lx) qu'd faisait cacher derrière lui, lorsqu'd parlait en public, un musicien habile qui lui donnait le ton sur une flûte d'ivoire, et l'empêchait ainsi de trop baisser la voix ou de s'abandonner à des éclats trop violents. Aulii- Celle {Nuits uniques, lib. I, cap. xi) veut qu'où ne croie que la moitié de ce récit : «Il n'est pas vrai, dit -il, «comme le grand nombre se l'imagine, qu'un musicien jouant de la flûte se tenait derrière le dos de Gracchus pendant quil parlait, et, par ses difi'érenis accords, tempérait et excitait tour à tour les mouvements et l'action de l'oraleur. . . Les auteurs mieux instruits sur ce fait rapportent seulement

M^ Voiture me vint, hier au soir, dire à Dieu pour Florence et pour Rome, et me pria fort de vous baiser les mains de sa part. 11 est paresseux et négligent, mais il est constant et sincère aniy.

Jereceus, un peu après, un paquet de Rome en response de la lettre que j'escrivis à M' Bouchard lorsque je Iuy envoyay vos livres et vostre lettre. Je vous l'envoyé avec la lettre qu'il vous addresse toute ouverte, comme je l'ay trouvée, quoyqu'il m'eust prié de la fermer après que je i'aurois veue. Vous jugcrés de son ouvrage et verres ce que vous aurés à Iuy i*espondre sur le touf^. Je l'ay couru et il m'a diverty. Je ne trouve pas son épistre à son Éminence une pièce trop exquise', mais peut-estre est-ce que je n'ay pas eu le loysir de la considérer. Il m'avoit prié de la garder quelque temps

qu'un homme, caché dans les environs, l'avertissait de modérer les éclats trop bruyants de sa voix, en tirant d'une courte flûte un accord lent et grave. C'était là tout; et je ne pense pas que, pour s'animer à la tribune, le génie naturellement passionné de Gracchus eût besoin d'aucune excitation extérieure, n

5 Balzac (lettre VIII du livre XIX, p. i65) répond ainsi à ce passage : «Le docteur qui fit chez vous l'Hercule Furens, et le flageolet que vous Iuy ordonnés pour modérer l'impétuosité de -son action dans la dispute, sont véritablement des pièces rares et que j'ay quelque envie de vous desrober pour un des chapitres de mon Barbon.^^

" Chapelain écrivit à ce Bouchard le 21 septembre (f° .38o) pour lui accuser réception de son recueil déjà cité sur Peiresc. Il y loue les vers latins d'Alexandre Pollino, qu'il trouve excellents, ceux du Doni, qui lui paraissent pum et simples, ceux de M. Grammont «purissimes, bien tournés, en un mot très-beaux, s'il ne s'estoit point tant estendu sur une seule pensée. ï> «Pour les Italiens, ajoute Chapelain, ils ne font honneur ny à celuy qui loue ny à celui qui est loué."

' Pour se rendre compte de la dilTérencf qui

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

devant qiie de la donner au messager. Il ne m'a pas semble que je deusse retarder d'un moment le contentement que cette lecture vous doit apporter.

Javois desja envoyé ma lettre chés Rocolet lorsqu'on nous apporta la nouvelle de la naissance de M' le Daafin qui n'a rien eu de moy de peur de ne faire plaisir à personne et de desplaire en n'en parlant pas asse's éloc[uemment '. Personne ne s'est remué pour cela sur le vray Parnasse et le trépied de la Pythonisse n'en a point esté esbranlé.

Je suis, Monsiem-, vostre, etc.

De Paris, ce 19 septembre i638.

À M. L'ÉVESQUE DE GRASSE (GODEAU

À GRASSE

Monsieur, la perte que nous avons faille de M de Sainl-Cliartres est incomparablemenl plus grande que nous ne pouvons vous la représenter, mais il faut vouloir ce que Dieu veut, et trouver son repos dans la sousmission à ses ordres. Il vous esloigne de nous, il afflige M"" la marquise de R[ambouillel] d'une maladie qui est pire que la mort, il tire à luy M' de la Trousse et M' de Saint-Charlres , il permet que la France se

consume par une des plus grandes guerres qu'elle ait eues sur les bras depuis le commencement de la monarchie. Toutes ces choses ne se font pas pour néant, et il y a apparence que .c'est pour nous avertir continuellement que nous ne sommes pas en terre pour y avoir du plaisir, et qu'il faut attendre noslre félicité dans une autre vie.

Le prélat dont vous me parlés n'est pas sage et, quand je ne l'aurois pas reconnu, il y a plus de deux ans, en plus dune occasion, cette dernière où il s'est rendu dénonciateur contre un des plus hommes de bien du siècle*, contre la bienséance et la charité, me feroit dire fort hardiment qu'il n'a pas au moins la cervelle bien faitte, et c'est l'espargner de n'en dire que cela. D'autres disent que c'est un ressentiment et une vengeance qui est bien pis que d'esU-e léger du cerveau.

Je plains la perle que nous avons faille au grand combat de vostre mer\ mais il esloil mal aisé quelle fui moindre attaquant des ennemis si puissans. Si nous ne sommes fort malheureux, cette victoire soulagera l'Italie aussy bien que vostre coste, puisque cet armement estoit destiné à fortifier les Espagnols en Piedmont.

M' Esprit a six cens francs de M' le Chancelier par l'enti-emise de M' de Serisy \

existe entre une appréciation envoyée directement à rauteiir et une appréciation adressée à un indifférent, on n'a qu'à rapprociicr de cette sévère phrase, la phrase toute contraire de la lettre citée dans la précédente note : «L'cpistre à M' le cardinal est fort belle . . . 1

' CLapciain se ravisa bientôt, comme on le verra dans une des lettres qui vont suivre.

- L'abbé de Saint-Cyran. Pour le prélat accusateur, dénonciateur, voir la note 3 de la lettre

^ La victoire navale remportée |)ar le général ■ des galères françaises est du :> septembre.

' Tailemaiit des Réaux { Historiettes, tome V.

page 277) dit : «L'abbé de Cerisy, qui estoit chez M. le ChancelUer, 6t en sorte que le Chancellier le prit-^î De son côté, l'abbé d'Olivel {Catalogue de Messiettrs de l'Académie, tome I, page 289) s'exprime ainsi : «M. le Ciiancelier Séguier voulut l'avoir : il lui donna la table et cinq cens écus de pension ; il lui procura de plus une pension de deux mille livres sur une abbaye, et le brevet de conseiller d'État." Chapelain, mieux informé que ne devait l'être, près d'un siècle plus tard (1729), l'abbé d'Oiivet, a probablement indiqué le véritable chiffre de la pension d'abord accordée à Jacques Esprit.

Il ne vous Ta escril qu'afm que vous le conside'riés davantage. Ce n'est que vent et pre'soniption. Il fait courre ce billet partout.

M' Bouchard m'a mandé de Rome que vous m'envoycriés l'oraison funèbre qu'il a faitte , à l'honneur de M' de Peyresc , dans l'Académie de Rome, plusieurs cardinaux présens. Le garçon parle bien lalin et ne fait pas deshonneur à la nation de delà les monls.

.le suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, en 20 septembre iG38 '.

I Le 26 septembre, Chapelain continue (f 385) la discussion sur les vers de Balzac relatifs aux aïeux de la marquise de Rambouillet, et ajoute : (fAu reste, vostre dernière lettre nie rcsveilla sur la naissance de I\F' le Daufin et m'inspira le sonnet que vous trouvères dans ce paquel. Si vous le jugés digne d'estre monstre à M" le duc de la Rochefoucauld et prince de Marsillac, vous leur en pourrés envoyer une copie par occasion. C'est nn tribut que j'ay donné au Roy à vostre sollicitation... Je vous avoueray que je ressens jusques dans le fond du cœur la honte cl la perte que nous avons soufferte à Fontarabie, et toute la gloire que le marquis de Gesvres s'est acquise dans les diverses attaques de la place, et depuis dans la desroule de nos gens, quoyque j'en aye une consolation particulière, ne m'en adoucit point la douleur qui m'en est demeurée. Nous avons, outre le malheur public, à plaindre encore celuy de M' le duc de la Valette sur lequel il semble que l'on vueille faire tomber de deçà les principales fautes qui ont causé celte disgrâce, en faveur de M^' le Prince qui a beaucoup de partisans à la Cour. Il est vray que le Roy et Son Éminence, à ce qu'on dit, luy gardent un {sic) oreille, et ne se laissent point préoccuper au bruit et à la passion des intéressés. Il est de vos amis et je suis son serviteur. Je serois très-marry que ceste tache luy fut imprimée par son malheur ou par ses ennemis. Mais qui que ce soit qui ait causé ce mal, il ne luy faut pas moins que tout le purgatoire pour le réparer, et il sera mal aisé que je puisse luy vouloir jamais beaucoup de bien, s'il se découvre.-' Trois jours

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, ce que je souffre vos louanges n'est que pom- vous monstrer que je suis patient et que je suis capable de souffrir vos censures. Je ne suis pas si vain que de croire qu'il me soiteschappé en courant aucune chose que vous voulussiés bien avouer pour vostre. Mais parce que vous avez l'art de la transmutation des métaux oratoires et

après. Chapelain s'adresse en ces termes (P -^87) fà M' le premier président de Tolozen (Jean de Berlier, baron de Montrabe, nommé premier président du parlement en iGSa et mort en 1663): r La favorable audience que vous voulusles bien donner au premier livre de la Pucelle, peu de jours avant vostre départ de cette Cour, esloit une grâce c[ui suffisoit toute seule pour m'acquérir entièrement à vous, sans qu'il fust besoin de celte seconde que vous me venés de faire . . . Comme vous estes un homme lout extraordinaire, je ne trouve point estrange que vos faveurs le soient aussy. . . Je vous parleray seulement du mérite de M' vostre père dans la poésie latine [ Philippe de Bertier, seigneur de Montrabe, président à mortier au parlement de Toulouse et un des plus savants hommes de son temps, mort en 1618, après avoir pubHé, en 1608 , un recueil intitulé: Pithanon, Diatreba duo et, en 1610, un poème latin où il chante les saints dont les reliques sont conservées à Toulouse] , et vous avoueray ingénument qu'il m'a surpris, ne faisant point de difficulté de prononcer autant que j'ay droit de le faire qu'il a peu d'égaux, mais qu'il n'a point de supérieur, et que c'est une espèce de miracle qu'une personne de sa condition qui esloit chargée de tout l'honneur de son parlement et continuellement occupée dans les affaires, dont le génie est si différent de celuy des Muses, se soit peu desrober si heureusement au tribunal delà justice pour monter sur le Parnasse... Je ne voy dans son bel ouvrage que pureté, que nombre, que pompeuse douceur, qu'élévation facile, enfin qu'esprit et slile véritablement poétique, r

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

que d'une estincelle vous pouvés tirer un grand feu, si vous ave's trouvé quelque semence dans mes paperasses dont vous pensie's tirer quelque chose en la cultivant, je vous en abandonne la propriété et ne seray point marry de voir mes embrions desbrouillés par vous et rendus des animaux raisonnables \

Quant à M' de Vaugelas, Ibistoire est qu'estant admis pour un quart dans une confiscation d'importance, mais qu'il falloit obtenir sur un homme qui ne vouloit point estre pendu, comme il la poursuyvoil.

M' l'abbé de Boisrobert ', entre les mains duquel ce criminel prétendu s'estoit jette, luy en fit des reproches en pleine Académie , se plaignant qu'il vouloit oster le l)ien et lo vie au plus homme de bien qui fust en Normandie. Nostre amy respondit qu'il lo prioit de croire que c'esloit le plus meschanl homme du monde, sur quoy quclcpi'un de la trouppedit agréablement, comme en admirant la chose, qu'il falloit bien que les ineschans Normans fussent les pires de tous les démons, puisque le meilleur estoit le

pire de tous les hommes. L'abbé insisloit pour le desconseiller de faire cette poursuitte , en disant que l'affaire ne valoit rien du tout et que l'homme estoit très-bien. Nostre amy repartit quil le prioit de l'excuser parce qu'il estoit très-asseuré que l'affaire estoit très-bonne et que l'homme ne valloit rien du tout. Cette conférence fut une des meilleures choses qu'ait produit cette assemblée. On s'en resjouit du consentement des parties et, depuis, nous en avons tourmenté nostre amy au palais des héroïnes^ sans qu'il s'en soit scandalizé. Le pis que j'y trouve pour luy est que l'affaire se trouve mauvaise et le Normand homme de bien, si bien qu'il en a essuyé la raillerie, sans y avoir rien profilé. Par ce narré vous voyés que nostre amy ne laisse pas d'estre un bon homme, encore qu'il se soit rendu persécuteur des chresliens.

Je croyque le S^'JioGiacomo B[ouchardj est do ce nombre des bons, car sa malignité est la dernière chose que je m'imagine en un homme. Mais je n'ay garde d'estre de vostre avis pour cette générosité que vous

' Chapeiain répond en cet endroit au passaf^e (cité dans la note 9 de la lettre (JGV) où Balzac annonçait qu'il voulait emprunter à son ami ses plaisanteries pour en enrichir le lîarbon.

^ Le 97 septembre i638, Cliapelain écrivail à cet abbé, qui était alors à Magny, une lettre (f° 386) où il le priait d'intervenir auprès du cardinal de Richelieu en faveur de M. de Jonquières, lequel désirait obtenir une audience de Son Eminence que Chapelain appelle «noslre maislre commun'). Il y retrace une petite biographie de ce gentilhomme -beau-frère de M. Conrart, de Tune des bonnes et anciennes maisons de Picardie. Suyvant le chemin que luy ont tracé ses anccstres, depuis vingt ans il a tousjours porlé les armes pour le Roy et a encore quatre de ses frères dans le service. 11 est homme de crédil dans son pays et possède un bien qui sousiient sa condition avec esclat. Ses emplovs

ont esté divers et ses bonnes actions aussy, entre lesquelles Tenlreprise sur la ville de BelTord en Alsace, qu'il conduisit et fit réussir, n'est pas de

petite importance. Depuis le régiment quil

a longtemps commandé dans Montbelliard , s'eslant ruiné, on luy a offert une compagnie dans le régiment de Bretagne que S. E. met sur pied. . .n M. Livet ( Ifistoire de l'Académie, (orne 1 , page 368) a publié quatre autres lignes de celle lettre : trrAcadcmie languit sans vous, et nous nous apercevons extrêmement de vostre absence. Mais nous n'oserions vous trouver à dire, sachant que vous estes utile auprès de la pprsonne de nostre maistrc commun. . . . '1 M. Livet a aussi reproduit {Histoire de l'Académie, page 369, sous le titre de : Séance Académique , le récit de la discnssion entre Boisrobert et Vaugelas.

^ C'est-à-dire à rholei de Rambouiilel.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

pensés qui soit en liiy, après les bassesses que je luy ay veu faire pour obtenir quelque misérable bénéfice par la faveur des puissances mesmes de deçà. Je vous envoyé l'extrait dune lettre originale de luy à M' l'abbé de B[oisrobert] que j'ay parmi les miennes qui vous esclaircira de Tbounne et vous fera juger s'il traitte ses maistres de delà avec le noble orgueil qu'inspire la vertu à ceux qui la possèdent autrement que dans l'apparence. Ce que je vous en puis dire de ce que j'en conuois est que noatre amy, qui ne croit pouvoir vivre que de la défroque des pendus', est moins désireux de fortune que luy. Du reste, c'est un esprit très-beau et qui possède parfaitteuient les grâces de la langue latine et toscane, dans lesquelles ce qu'il fait réussit tout autrement que dans la sienne maternelle, quoy qu'il s'en ])ique et qu'il y ait escrit la conjuration des Fiesques sur l'original du Mascardi. Je luy fais peut estre tort, mais je vous avoue que japprébende pour sa réputation qu'il l'envoyé à son Éminence, à laquelle il la promet depuis trois ans, et qu'il n'en veut pas gratifier qu'à bonnes enseigues. Je l'ay toutes fois favorisé de mon petit suffrage auprès de nostre introducteur ^ et je voudrois pour l'amour de luy ou m'estre trompé, ou que l'on se trompast à mon avantage. Vous luy

Longueil ' et de Muret " dans le droit de bourgeoisie romaine. Je ne comprens non plus que vous le mespris qu'il fait du père Strada qui pourtant n'est point misérable et j'approuve bien que vous luy en faciès une fralerne '' qui l'oblige à s'en repentir.

Je n'ay point veu le livre de Mascardi dont je vous fais cas. Je sçay seulement en gros que c'est une espèce d'art historique fort estendu^ Mais d'avance je vous déclare quej'aymerois mieux qu'il eust fait un petit volume d'histoire pratique qu'un calepin des préceptes de cet art. Je sçauray par M' L'Huillier si M" Du Puy l'ont et le liray, puis vous en manderay mon sentiment. Pour moy puis[que] vous voulés que je vous en entretienne , je ne suis plus ny philosophe , ni poëte , ni sectateur des lettres et des lettrés '. La disposition des affaires publiques que j'ay avec un prince de très-grand mérite qui désire de moy des services hors de ma profession et [l'jutilité que beaucoup de mes amis absens de Paris tesmoignent trouver dans ma correspondance m'ont rendu un nouvellier et un faiseur d'affaire à vous faire pitié. En un mot , ce que je fais le moins est la Pucelle, dont je sens la conscience de mes amis chargée. L'hyver ne passera pas néant-

' Vaugeias.

- L'abbé de Boisroberl.

^ Chrislopbe de Longueil, prolesseur de droit à l'universilé de Poitiers, conseiller au parlement de Paris, né en tigo, mort en iBaa, a laissé un recueil de lettres {Epislolœ, iSaZi, in-i") dont l'élégante latinité resta longtemps célèbre.

* Sur Marc-Antoine Muret, né en 1626, mort en i585, voir la note 1 de la page i^fio des Mélanges historiques. Letlres de Balzac, n° XIX.

^ Sic. Je pense qu'il s'agit ici de quelque chose comme une fraternelle correction. Nous n'avons pas la lettre à laquelle Chapelain répond ici, mais nous avons la réponse de Balzac à celle-

ci (n" IX du livre XIX, p. 766 de l'in-fol.). On y lit : «La lettre du seigneur Jean-Jacques m'a plù extraordinairement, et vous estes trop bon de me fournir ainsi de ces divertissements agréables. Sa gueuserie me fait souvenir de celle de Paul Jove, qui demandoit encore plus ouvertement et plus lascbement que luy. . . •' Cette lettre, datée du 10 avril i638, doit être mise au mois d'octobre de la même année.

« Il a été déjà question dans celte correspondance du traité Dell' arle historica d'Augustin iMascardi.

' Dans cette phrase. Chapelain écrit une première fois ny et deux autres fois m.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

moins que je n'en ave achevé lellenienl qiiellenient le k""'' livre.

Je vous envoyay, il y a huit jours, un sonnet sur nostre enfant nouveau -ne' dont j'a tiens la censure \

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce a octobre i638 -.

À M. LE DUC DE LOISGLEVILLE

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