‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 73 sur 134 · CC\XV · texte numérisé non relu

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À M" LE DUC DE LONGUEVILLE

EN LOHRAIRE.

Monseigneur, tous les jours vous faittes des actions merveilleuses et justifiés bien ce qu'il y si long temps que je dis, qu'il ne vous faut que des occasions pour faire des choses extraordinaires. La Cour ne se peut lasser d'admirer qu'en une saison comme celle cy, avec des trouppes médiocres et des officiers divisés, il ne vous ait fallu que quatre jours pour desfaire une armée et prendre une ville importante de force. Oii vous y donne la gloire de relever l'honneur de nostre nation que les disgrâces de cette année avoient fort abbatu et de renqjlir les ennemis de la terreur qu'il donnoient à nos armées. On dit que si Brisac se prend, M' de Veimar et l'Europe, dont la liberté dépend de la conqueste de celte place, vous en auro)ît la principale obligation tant à cause des puissans secours que, de temps en temps, vons avés envoyés sur le Rhin, que pour les glorieuses diversions que vous avés faittes par vos continuelles victoires, en sorte que ny par le passé le duc Charles , ny i)résenteraent le duc Savelli n'ayent peu conduire à Brisac l'assistance qui luy estoit nécessaire pour son salut. Ce sont toutes louanges, Monseigneur, que vous croyés bien que j'entens volontiers, et que je fais volontiers entendre aux autres.

Mais, entre les personnes qui y ont pris le plus de part, vous ne serés pas marry que je vous die que M"" la Princesse ne l'a cédé à qui que ce soit, et son soin a passé jusqu'à vouloir que vous le sçeussiés. La mesme M"" de Ramb[ouillel] , qui est la plus illustre de vos trompettes et qui fait valoir avec

^ Renée-Julie Aubry ou Aubery, qui fut mariée en 16^9 avec Louis de la.Trémouille, duc de Noirinoutier.

- Une grande partie de cette lettre a été reproduite par M. Livet dans ses Précievx el Précieuses (p. ig).

/il.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

tant de soin tous vos bons succès , me manda hier, de sa part, que je vous fisse sçavoir combien elle avoit eu de joye de vos avantages, et la consolation qu'elle tiroit de voir vostre vertu heureuse. Elle me pria encore de vous asseiu:'er que M"" la Princesse ne la sm-passoit point dans le désh- de vostre gloire et qu'il n'y avoit personne en France qui se resjouit plus qu'elle de vos bons évènemens.

Toutes nos nouvelles sont les vostres et celles de M' le duc de Veimar que vous sçavés longtemps devant nous. L'arrive'e de la Reyne , mère du Roy, s'est confirmée par les dernières lettres d'Angleterre. Le Roy est ailé deux journées au devant d'elle et l'a receue avec des magnificences extraordinaires. La Reyne, parce qu'elle est grosse, n'a bougé de Sainte-Jame (sic), aux fauxbourgs de Lonch'es, avec toutes les dames angloises, où la Reyne, sa mère, est venue prendre le principal appartement *.

On confirme encore que M' le Duc de La Valette y a pris pari, mais l'on doute qu'il aille en cette Cour, et la plus commune opinion est qu'il attend un vaisseau de guerre holandois pour aller trouver le Prince d'Orange.

Je prie Dieu qu'il vous conserve et demeure inviolablement. Monseigneur, vostre, etc.

De Paris, ce a 5 noveuibrc i638.

A M" L'EVESQUE DE GRASSE (GODEAC

Monsieur, vous nous avés tenus près d'un mois en peine de vous par le retardement de vos nouvelles. Vous donnerés ordre à l'avenir que ce désordre n'arrive plus, s'il vous plaist, car pouvant nous escrire tous les huit jours, nous ne sommes capables de patience que pour quinze , et quand vostre silence passe jusqu'à trois semaines, elle nous eschappe et nous murmurons. Désormais que nous vous croyons en seurelé des Espagnols, nous craignons que quelque rheume ne vous attaque et ne vous oste l'usage de la parole qui seroit un grand dommage pour ceux qui ont les oreilles raisonnables et que le connuerce de la barbarie n'a pas du tout stupéfiés. Je loue que ce qui vous a empesché de nous escrire si long temps n'ait esté que paresse ou affaires ordinaires. C'est en eslre quitte à meilleur marché que je ne pensois.

J'ay songé plusieurs fois si le voysinage de Thurin ne vous tenteroit point lorsque vous scamés que M' le Cardinal de La Valette n'en bougeroit de cet hyver. Et certes je voudrois qu'il fut à propos que vous luy donnassiés la consolation de vostre visite en la prenant vous mcsmes. Mais considérés si, outre l'abandonnement" de vostre Diocèse

' L'auteur d'un bon livre récemment publié sur Marie de Médicis dans les Pays-Bas (jjrantl in-8', 1876), M. Paul Henrard, dit (p. 626) : «Dans les derniers jours d'octobre, la reine s'embarqua près de La Haye et, après avoir lutté pendant sept jours contre les venl.s et la iempèto, qui la rejeta même jusque dans TEscauf, elle aborda enfin à Gravesend. Le roi Charles I" vint à sa rencontre et l'accompagna jusqu'à Londres; elle y fit le 5 novembre une entrée solennelle et s'installa au château de Saint -James préparé pour la recevoir. 'i

* }i\. Liltré {Dictionnaire de la langue Jrnnraise) n'a cilé, sous le mot ahandonnemenl , aucun écrivain plus ancien que Bossuel, Fléchior, Pellisson, Bourdalouc, La .Molhe-le-Vayer, Molière. Dans le Dictionnaire historique de la langue française publié par l'Académie française (t. 1 , 1 858 ) , on trouve d'autres exemples tirés de Saint-Évremond, de Jacqueline Pascal, de Nicole, du cardinal de Retz, do M°" de Sévigné, d'Agrippa d'Aubigné. de saint François-de-Sales et même du Roman de la Rose.

LETTRES DE JEAN GHAPELAIIN

sans apparente ne'cessité , on ne vous imputeroit point d estre sorty du royaume sans permission. Car je doute que vostre condition ne vous mette en rang de ceux qui en ont besoin pour sortir de nos limites. Vous y ferés la reflexion selon vos lumières et ne regarderés ce que je vous dis que comme un doute qui m'est né dans l'esprit et qui pourroit aisément n' estre cp^i'une vision.

Je resjouiray bien M"" la Marquise de Ramb[ouillet] quand je luy feray voir dans vostre lettre que la sienne vous a esté rendue, et je me deschargeray d'une obligation bizarre dont je m'estois chargé envers elle pour la seureté de sa despesche qu'elle ne vouloit point absolument qu'elle se perdist en chemin. On gaigne des deux costés à estre le courretier' de vostre commerce, et je trouve des remerciraens dans vos lettres et dans sa bouche qui valent bien la peine que je prens.

Pour la question si vous employerés le vieux Cantique de la Vierge dans vostre Poème , ou si vous en ferés un tout nouveau , il n'y a que la seule forme des Stances qui vous puisse déterminer. Un seul Poème ne peut mesler les diverses versifications à mon avis sans faire faute. Si donc les Stances de vostre Cantique et celles du Poème ne sont pas semblables, je vous condanne d'autant plus d'en fau-e un nouveau qu'il sera aysé à celui qui a fait trois ou quatre dilférens benedicilés, et qu'il y auroit lieu de soupçonner, en ne le faisant pas, que sa fécondité seroit espuisée.

Quand vous ferés vos largesses de vos eaux et de vos huilles odoriférantes^, j'entens qu'il y en ait pour moy une pe-

tite bouteille, si petite qu'il plaira à i\P de Sesi.

Je suis , Monsieur, vostre , etc.

De Paris, ce 26 novembre i638.

CGXXVII.

A 31. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, comment s'accorde vostre sincérité avec les louanges que vous me donnés et principalement pour des desbauches descritures qui se tiendront tousjours suffisamment honorées quand elles seront entendues et qui vont toujom's vers vous non seulement sans estre retouchées, mais encore sans estre releues? Je ne sçay ce que je vous ay barbouillé dans mes précédentes qui ait peu tirer de si avantageuses paroles de vous, mais je sçay bien que ce ne peut estre cju'une chose médiocre que je ferois mieux , quand je me précipite, que quand je travaille à loysir. Cependant, vous croyant au point que je fais, vous vous mettes au hazard de me gaster et de me faire entrer en bonne opinion de moy mesme, c'est à dire en présomption. Je n'aifecte point icy la modestie et ne vous sollicite point par un discours artificieux à me confirmer les éloges que vous me donnés afin de m'en parer dans le monde et d'en faire le fondement de ma réputation. Je vous parle ex animo et afin que vous ne croyés pas estre fou ny extravagant et que j'ay pour l'ordinaire les communes notions de la raison qui m'empeschent de tomber en de lourdes fautes. Mais ces notions ne sont que communes et me retiennent dans le rang du commun pour

' Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux rappellent, sous le mot courtier, qu'ffon disait autrefois couratier. n

^ Les orangers elles jasmins de Grasse, depuis long temps célèbres , fournissaient en abondance,

autrefois comme aujourd'hui, les parfums les plus délicats. Godeau donnait à son ami des eaux et des huiles de senteurs, comme Balzac lui envoyait tous les ans quelques rames du plus beau papier d'Angoulème.

LETTRES DE JEA^ CHAPELAIN

les ouvrages de l'esprit et pour roruenient du langage, de sorte que, Lors ce sens passable qui me conduit au bien de bonne foy, qui rechercberoit en moy autre chose me ti'ouveroit court et se troiiveroit court aussy. Qu'ave's vous dit , Monsieur, quand vous niave's jugé capable d"escrire nostre histoire en tout ou en partie puisquo vous .je dis vous à qui seul pourroit appartenir de le faire, ne Icnlreprene's pas et aymés mieux laisser la France sans un historien que de vous mettre sous cette charge'? Quelle audace seroit la mienne d'eslever mon ambition jusques la et de me flatter de Tespërance que les honesles gens auroient du plaisir à me lire 1 L'histoire, selon mon jugement, perd le crédit à proportion qu'elle abonde en éloquence, et devient pièce de théâtre au lieu d'estre pièce de cabinet. Les événemens et

les motifs exactement véritables luy fournissent la matière de son édiûce. Lordre du temps et le jugement de louvrier luy donnent la forme. Le langage en est l'instrument, mais avec une telle restriction, quil n'y passe pour bon que quand il apparoist qu'on n'a pas songé qu'il fust considérable . et que l'on ne s'en est servy que parce qu'on ne s'en est peu passer. Elle a une certaine gravité austère et je dirois presque (étriqué^ qui luy semble seule digne de la vérité qui se présente presque toute nue , et comme elle ne doit estre que foccupation d'un honnne vieilly dans les affaires, elle retient encore cela de l'aagede celuy qui l'entreprend, qu'elle croiroit se deshonorer que de se farder et de rechercher les embellissemens qui ne sont pardonnables qu'à la jeunesse. Les histoires dont la narration se pique d'agréable et eni-

' Chapelain répond à la letlro VU du livre XIX (p. 76^1 de l'in-fol.), laqiiolle dôbiite ainsi : «Si la Sagesse escrivoil des lettres, elle n'en oscriroit j)as de plus sensées, ni de plus judicieuses que les voslres. La dernière que j'ay receu est bien , à mon gré, de ce nombre là, et je ne me puis lasser de la hre, après Tavoir leue une douzaine de fois. Que vous eussiez bien réussi dans les raisonnemens politiques, et que c'est dommage que vous n'ayez voulu estre véritable, comme vous voulez estre menteur [c'est-à-dire poêle]! Nosire histoire toute enlière ne vous eust pas donné tant de peine, que vous en donnera celte petite partie que vous avez entrepris de l'alsifier. ..71 Celte lettre, datée du 16 mars i638, doit être datée (lu 1 6 novembre de la même année.

- Rabelais a dit dans son épître à Odel , cardinal de Chastilloit, en tèle du quart livre : «medicin chagrin, télrique.!i Le Dictionnaire de Hicheht donne do ce mol, que l'on chercherait vainement dans le Dictionnaire de M. Liltré, la définition suivante : « Ce mol est tiré du latin leiricm. Il signifie austère, refrogné : c'est un homme télrique; il a la mine télrique. Mais il ne se dit guère. 1 Dans le Ihclionnaire de Trévoux,

après avoir indiqué comme peu usilc le mot télricité, "humeur chagrine, sombre et noire, ^i on ajoute : «A l'égard de l'adjeclif télrique. rqui a l'air sombre, chagrin, de mauvaise humeur,'» j'ignore si on l'a dit autrefois; il est au moins certain qu'on ne le dit plus.-? Balzac (lettre XV du livre XIX, p-770 de l'in-fol.) discute ainsi la théorie de Chapelain : rJ'approuve fort l'idée que vous vous estes formée de voslro austère et télrique historien, et je n'aime point tant les ornemens que je veuille qu'ils oflTéminenl la virilité. Mais vous m'advouerez jiourtant que c'est une idée purement spirituelle qui .s'est apparue à vous en voslre cabinel , et qui ne se trouve point en la nature des choses. Donnez m'en un seul exemple en toute l'Antiquité Romaine... Vous ne sçauriez le faire. Monsieur, et je viens présentement de relire tout Tite-J.ive, cpii m'a semblé, s'il se peut, encore plus éioqueni que Cicéron. Pour Saluste, il pèche visiblement contre vos maximes, et ne se contente pas d'avoir de belles paroles; mais il en presie mesmo à Marins..." Celte lellre, datée du /i juillet i638, n'a pu être écrite que le li décembre de la mémo année.

ployé ce qu il faut pour le tlevenir,*u'est' |)liis hisloire pour moy cl ne me passe plus cpie pour poème et pour roman. Mais quand les ornenienls y seroient permis el qu'on pourroil faire de toutes comme Quinte-Curse a fait de la sienne, quand seroit on assés pleinement informé des choses pour estre satisfait de ses matéi'iaux et se mettre en besoigne avec l'opinion certaine de tenir la vérité, et quand on seroit encore persuadé de cela, comment se pourroit on résoudre à s'attirer autant d'ennemis pour cette vérité ingratie que M' de Thou s'en est fait'? Non, Monsieur, croyés moy, le plus court et le meilleur est de rimer comme je fais et de desguiser en mieux, si je puis, une partie esclatanle de noslre histoire sans offenser noslre prochain |)ar nos fictions et méritant niesme de Dieu par nos mensonges. On est plus longtemps à ajuster des syllabes, mais on est moins longtenqis à examiner des vérités. On trouve tout chés soy sans courre' le monde. On se divertit et si l'on ne se peut promettre de divertir une postérité délicate, du moins on jouit des applaudissemens des vivans qui ne s'y connoissent pas si bien, et la vie coule sans procès et sans querelle.

Mais je suis un bon honune de prescher ainsy rustiquenient sur ce thème au lieu de vous dire que je suis très satisfait de voir vostre esprit dans l'assiette où il est pour vos interesls de la Cour. C'est ainsy que l'on gourmande la fortune et que Ton se met au-

(IpssMS d'elle. C'est ainsy que l'on jouit de la liberté naturelle et que l'on fait la vie à laquelle on est né. Pour moy, je n'ay jamais tant senti la noblesse de l'ànie humaine que quand je n'avois nulle obligation à la Cour, et il marrive souvent du desgoust dcîs avantages que j'y a y trouvés par cette seule raison qu'ils m'engagent à une dépendance. Vous avés le siècle d'or en vostre maison que je vous envierois si vous ne le méritiés bien mieux que moy et si je n'estois parfaiLfement. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce a6 novembre i638.

Pour satisfaire à vostre curiosité, j'ay veu le Père Borbonius'' et luy ay demandé s'il avoit fait quelque chose pour celle naissance Delfinale^ Il m'a dit que non et que ces ouvi-ages vouloient plus de promptitude d'esprit qu'il ne s'en trouvoit à son âge. Puis, en secret, il m'a dit qu'il avoit commencé des vers pour Monseigneur le Cardinal qu'il appelle son tribut annuel, el qu'il luy présenteroit pour estrennes , m'adjoustant qu'il estoit en peine de trouver mon logis pour m'en envoyer lorsqu'ils seroient faits, afin de vous les faire tenir de sa part. Il y a lorme.

ccxxvin.

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