‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 78 sur 134 · A M. D ANDILLY · texte numérisé non relu

A M. D ANDILLY

A POMPOSNE.

Si vous avéspris à bon escient les diverses libertés innocentes que j'ay prises en escrivant à M' de Saint Nicolas depuis qu'il vous est aile' tenir compagnie, j'ay fait un effet contraire à mon intention et je ne suis pas innocent dans vostre pensée. Quoyque vostre présence me soit souhaittable par dessus toutes cboses et que j'aye un parfait repos dans vostre conversation, je ne suis pas si sujet à mes appétits que de les vouloir contenter au préjudice de vostre tranquillité. Je sçay respecter les desseins et les résolutions de ceux que j"bonore, et quand je parle sérieusement, je mets toujours leure intérests devant les miens. Je suppose tousjours qu'ils ont raison en ce qu'ils veulent, et quand je serois quelquesfois persuadé du contraire, je ne m'émaucippe jamais jusques là que de les reprendre dans leurs actions et moins encore de leur faire des reprocbes. Je vous dis cecy a(in que vous connoissiés que je n'ay escrit aucune des cboses que vous avés veues soit sur une solitude, soit sur les nouvelles de Brisac, à dessein que vous les creussiés, mais seulement à dessein que vous en feussiés diverti, et que cela vous arracbast pour quelques momens au cbagrin qu# je sçay qui vous accable. Et il m'a semblé niesme par quelques responses de M' vostre frère que cette manière de jeu ne vous desplairoit pas, et que vous me provoquiés à le continuer comme une espèce d'amusement agréable. Il sera à l'avenir de vostre prudence et de vostre autborité de me prescrire la sorte dont vous trouvés bon que j'en use et je vous asseure

Vaugelas, c'est-à-dire la traduction de Quinle- Curce, ne pnrut qu'en j653.

que vous serésobéi en tout avec une extrême punctualilé.

Vous me faittes rougir et me jettes en confusion lorsque vous me dittes que je n'aye point de mescontentement de vous. A cela je ne vous respondi-ay autre cbose sinon que vous ne vous souvenés pas de l'extrême sujet que j'ay d'en estre satisfait, ou que vous croyés que je sois devenu un autre bomme. pour vous imaginer que je puisse jamais m'oublier tant que de ti-ouver rien à dire à ce que vous ferés. Mais c'est un trop grand et trop sérieux esclaircissement pour une cbose qui parle d'elle mesme et que sans doute vous n'avés point de besoin que je vous conjure pour vous la persuader.

Je passe aussy h l'autre point de vostre lettre, où vous loués si excellemment ce merveilleux homme qui nous a récompensés si largement de nos pertes et qui a remis nostre réputation et nos affaires à un si baut j)oint.' Je n'ay point encore veu la lettre qu'il vous a escritte sur son bcureux succès, mais j'ay encore plus le désir de voir celle que vous avés faille pour lui respondre et qui doit estre quelque cbose digne de luy et de vous.

Si M" ■ de Longueville ' me meine à Coulonuuiers, j'iray passer une soirée à Pomponne, oii nous nous entretiendrons amplement. Cependant je prie Dieu qu'il vous console et conserve et suis inviolablement à

vous.

De Paris, ce i" janvier iGSg.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, vous m'attristes quand je vous entens parler de vos cbagrins, et ma Iris-

' Le duc de Weyniar.

- La future duchesse de Nemours.

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tesse est craulant plus grande cpe je voy qu'ils procèdent dune cause trop ve'ritable, et que ce mal n'est qu'une snitte d'un autre plus grand mal. Et certes je ne sçay qui pourroit conserver sa belle humeur dans une incommodité aussy fascheuse que celle de ne dormir point. Pour moy je ne connois point jusqu'icy de supplice cruel comme celluy là, et si je voulois punir rigoureusement le plus injuste de mes ennemis, je ne le condannerois point à de plus grande peine.' Si l'on nous a dit vray, la malice affricaine ne creut pouvoir bien maistriser le pauvre Re'gulus que par cette torture,* et il y a des relations de quelques tirans à qui il suflisoit pour assouvir leur inhumanité de coupper les paupières de ceux dont ils se vouloient venger, seulement parce qu'ils jugeoient que cela leur osteroit le repos.^

Qu'avés vous fait à la nature pour vous tyranniser ainsy , ou plustost que n'avés vous point fait par les rares ornemens que vous lui avés adjoustés par voslre art, pour mériter qu'elle vous favorisast plus au moins dans la santé que tout le reste des hommes?

Cela est estrange que vous trouviés en elle un Phylarque perpétuel*, et qu'elle soit plus o])iniastre à vous persécuter que ne Ta esté rinjustice des mauvais moines. Je me tiendrois heureux si dans vos maux je me pouvois persuader de vous servir de soulagement et de vous les rendre supportables. Mais pourquoy ne le croiray-je pas puisque vous voulés que je le croye? Pour faire le modeste, démentiray-je en mesme temps vostre amitié qui agit si sincèrement avec moy , et vostre éloquence qui est niaistresse de nostre créance, et qui ne souffre point que l'on doute quand elle veut persuader. Je loue donc Dieu, Monsieur, de ra'avoir choisi pour instrument utile à l'adoucissement de la douleur que vous sentes dans vos amertumes, et prens plaisir de voir par voslre exemple et par celuy de nostre adorable Romaine*, qui se loue de mes soins comme vous, que je suis un médecin des belles âmes sans avoir pris attache de la Faculté. Il est vray que ce médecin n'est guères plus sain que ses malades et qu'il auroil besoin d'un soporatif " encore plus puissant

' Balzac répond à ce passage dans la lettre XIX du livre XIX (page 778 de rin-folio): «Mes nuicls sont mauvaises, et les vostres ne sont pas bonnes : ce n'est pas le moyen de me consoler. Mais je vous advertis de plus que mes jours ne valent rien, et que je n'ay que de passables moments. n La lettre, datée du 12 juin i638, doit être reportée au la janvier

- Les critiques s'accordent ù croire que les historiens romains ont singulièrement exagéré, pour ne pas dire entièrement imaginé, les tourments qui auraient été infligés à Régulus. Le silence de Polybe et de Diodore de Sicile sur les circonstances de la mort de Régulus autorise à regarder les récils d'Aulu - Gelle et de Valère- Maxime comme des récits en grande partie fabuleux. Rappelons ici que, dès 17.38, Louis de Beaufort {Dissertation sur l'incei-titude des cinq

premiers siècles de l'histoire romaine) avait admirablement discuté tous les témoignages de l'antiquité relatifs au supplice de Régulas (p. 288-298 de la réimpression de 1866). Beaufort lui-même déclare qu'il a été devancé, dans cette discussion par «le fameux M. de Grenlemenil,î5 dont nous retrouverons le nom dans la présente correspondance.

^ Balzac (lettre déjà citée) dit, à ce sujet: «Les veilles sont quelquefois sans douleur, mais quand les douleurs ne dorment point, c'est estre vérilablement entre les mains des Carthaginois. C'est endurer le martyre sous les tyrans, dont me parle vostre lettre. C'est vivre comme je vis.»

'■' On sait que Phyllarque était le pseudonyme du P. Goulu.

^ La marquise de Rambouillet.

*' M. Liltré n'a cité, sous le mol soporalif, que deux phrases de Voltaire.

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que celuy que vous de'sirés pour l'eposer. La condition de ma vie est particulière et je ne croy pas que personne l'ait jamais receue au prix que j'ay fait. La nature en ce qui regarde le sommeil ne m'a pas esté plus équitable qu'à vous. Elle m'a seulement oste' plus qu'à vous le sujet de me plaindre d'elle. Gela est obscur sans doute, mais il se faut expliquer. Vous dormes mal et rarement et toutesfois il arrive des temps que vous donnés et qu'au moins durant ce temps là vous passés quelques heures tranquilles. 11 en est tout autrement de moy. Je dors toutes les nuits; mon sommeil est ordinairement de six heures avec peu d'interruptions, et avec tout cela depuis que je suis au monde, je n'ay pas reposé un moment et mon corps ny mon esprit n'ont point conjointement jouy de ce bénéfice général que j'appelle les vacations de la nature et dont il n'y a d'exception que pour moy. Mon dormir, en un mot, est pire que vostre veille, car vous veillés au moins avec tout vostre jugement, et vous employés toutes vos insomnies à de belles et raisonnables pensées, au lieu que je dors du seul jugement , et que mon imaginalive ' est tousjours esveillée , qui m'occupe tout le temps de mon mauvais sommeil de grotesques images et de mouvemens d'esprit desreglés qui me laissent bien plus rompu et macéré^, quand le jour vient, que si je n'avois pas clos les paupières. Voila l'exercice de toutes mes nuits, et le beau rafraischissement que donne au travail de mes jours celte mère marastre conmiune. Ne vous semble-t-il pas que je luy ay beaucoup d'obligation de par-

tager ma vie entre la raison et la folie , et , à vous dire le vray, entre mes resveries et les actions des Pazzerelli^ jene mets aucune différence. Qnisque suos palimur Mânes \ Il faut prendre patience et surmonter nos infirmités en nous y accommodant. Je vous ay parlé de la mienne historiquement et non pas en forme de plainte, plustost pour vous consoler de ce que vous souffres, que pour vous obliger à prendre part en ce que je souffre.

Quant à la marquise de Sablé, j'ay eu tort de vous avoir révolté contre elle. J'ay appris, depuis ma lettre, qu'elle envoya ce mauvais papier pour mauvais à Ihostel de Rambouillet et seulement pour voir si on le trouvoit aussi mauvais qu'elle '. Ce sont les propres termes de la Princesse Julie qui a trop de courage pour mentir et qui ne m'a rendu ce tesraoignage que pour rendre juslice à son amie. Et pour moy qui ne suis pas moins amateur de la vérité qu'elle, jay creu vous la devoir dire en cette occasion, et réparer le mal que j'avois fait, pensant bien faire.

Vous m'avés bien consolé de me déclarer le sujet du discours que \P fOllicial me veut envoyer. Je l'attens sinon avec grande impatience, au moins avec grande expectation et me prépare à voir de nouveaux miracles. Vous me resjouissés bien aussy de me dire combien de diverses matières vos discours seront composés. Cette variété sera mei'veilleusement agréable, et toutes les professions y trouveront de quoy se contenter. Je ne doute point que tout n'y soit accompli et que vous n'en ayés esioigné toutes

' Imaginative , qui est un mot du xt' siècle, se retrouve dans Molière et dans Bossuet, mais la plupart des contemporains de Chapelain ont préféré le mot imagination.

^ Atténué, réduit comme on l'est par des aus- It^rilés prolongées. M. Littré n'a cité de l'emploi

du mot macérer pris dans ce sens qu'un exemple tiré du Panégyrique de sainte Thérèse, par Bossuet.

-^ Pazzerello en italien veut dire polit fou.

* Virgile, /EneiiL, lib. M, vers 763.

^ L'énigme dont Balzac était le sujet et la victime.

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les pierros de scandale. Nëantmoins mon amitié' exige de moy que sans nécessité, je vous prie de prendre garde surtout à ceux qui traittent de la théologie, et je vous avoue que, quand vous auriés converti la controverse sorbonique en controverse poétique, je l'aynierois bien autant et y verrois moins de péril et de contrainte. Il n'y a nulle difficulté à limpression des éloquentes responses que vous avés faittes aux calomnies et aboyemens de Phylarque ' et je pourrois alléguer de nouvelles raisons, outre celles que vous m'eslallés si agréablement dans

vostre lettre pour confondre ce qui

vous en vouloit desconseiller, si les vostres n'esloient plus que suffisantes et si je ne vous avois desja que trop entretenu.

Je verray avec un extrême plaisir vos nouvelles méditations sur l'abbé comique, etc. , et je vous prie de ne vous contentei' pas de me les avoir promises. Il ne se présentera point d'occasion seure pour envoyer vostre volume à Rome et il n'y a que ce moyen ou celuy du Courier (jui est une ruine.

11 y a quelque chose à dire à la civilité que vous me faittes sur la liberté raisonnable dont vous usés avec moy sur ces petites occurrences et pour ces services de néant. Si j'estois un peu plus austère, vous en auriés une réprimande, et certes vostre scrupule choque un peu la noblesse de nostre affection qui nous rend nos affaires communes aveo cette seule différence que nous prenons plus de plaisir à faire celles de nostre amy que les nostres propres.

Il y a dix jours que je vous envoyay le Victorius que je vous avois promis, mais pour ce qu'il va pai^ le messager à cause du volume, ce sera bien tout si vous le recevés avec cette lettre. Je vous envoyé le premier livre de la rhétorique du Caro qui est ce que j'en ay seu recouvrer. Vous le garderés, s'il vous plaist, en attendant qu'on vous puisse faire voir l'ouvrage entier qui est une belle chose.

Je suis, Monsieur, vostre.

De Paris, ce i" janvier lû'iç).

Je ne croy pas que tous les libraires des anciens ensemble, non pas mesme le Tryphon, valussent vostre secrétaire* en matières de transcriptions. Voicy quatre vers assés froids que quelque homme de l'université sans doute s'est avisé de faire sur la prise de Brisac importantissirae\ Les Espagnols appellent cette année celle des sièges levés. M. Voitui-e est de retour aujourd'hui de Florence. J'ay rajusté les deux derniers vers des douze que vous me demandastes , et dans la chaleur où j'en suis encore ils me satisfont assés. Vous en jugerés plus seurement :

Et que dans nos escrits, ainsi que dans nos leniples , Les neuf sçavantes sœurs consacrent ces exemples '.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je respondis avant hier à la vostre dû xx décembre incontinent après

' La Relation à Ménandre qui fait partie des Dissertations morales et chrestiennes , où elle est suivie d'une autre apologie : Les passages deffendus.

' Ce secrétaire s'appelait Totila. V'oir la note 3 de la page 435 des Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n" X.

■^ Ces vers sont trop mauvais pour mériter d'être transcrits.

* La leçon définitivement adoptée par Balzac {Œuvres, t. II, p. ^28) est celle-ci :

Adorons ces grands morts, ces antiques exemples,

Et portons nostre encens oîi l'on cherche vos Temples.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

l'avoir receue, les festes l'ayant fait demeurer plus longtemps sur les chemins que de cousturae, et je respons par avance à celle du XXVII ' que je viens de recevoir pour ce que je pars demain pour aller au devant de !\P' le duc de Longueville qui fera une pause à Goulommiers pour respirer de ses travaux*, quelques momens devant que de revenir dans le tracas de cette Cour. J'ay eu beaucoup de joye que mes senliraens sur nos historiens anciens se soient trouvés confoi'mes aux vostres ■\ Mais que voulus vous dire, Monsieur, d'instruction et de redressement de vos avis? Ne vous allés point mettre à parler de vostre sçavoir et de mes ignorances en des termes de si grande confusion pour nioy. Je vous dis toutes mes pensées et toutes criies sans réflexion, comme je les conçois ainsy qu'à mon confesseur, ou au moins qu'à mon confident, et plustost comme des péchés que comme des choses dignes de louange. En tout ce que je vous escris sur ces sortes de matières, je fay fescolier devant le niaistre, et hazarde tout sans garantir rien pour me faire régler et vous donner de l'exercice. Il

faut briser là et ne s'engoUér '' pas à l'ordinaire, vous faisant porter la peine de ma loquacité ^

Vostre surprise n'a pas esté plus grande lorsque vous avés leu dans ma lettre ce que Guiet a dit de vostre transformation °, que la mienne lorsque je l'appris de deux différents endroits. Ce n'est pas que je blasme les résolutions de personnes quoyqu'elles ne se trouvent pas conformes à mes sentimens. Je me contente dappliquer ma raison à mon usage et ne suis censeur que de moy mesnie , sans vouloir prétendre à faire de mon sens une règle universelle. Chacun a ses motifs et sa manière de discourir, que je serois présomptueux de croire moins bonne que la mienne, employée en un autre sujet que le mien. Mais ce qui causa ma surprise fut qu'il ne me sembloit point avoir reconnu en vous de ces craintes troublantes qui jettent les bonnes âmes dans les extrémités, comme si le christianisme n'avoit point de milieu pour ses vertus aussy bien que la religion de Socrate. Il me sembloit que nayant eu au plus que des fragilités, et tout vice noir ayant eu une exclusion perpétuelle de vostre

' L'in-folio de iG65 no conlicnl aucune lellre datée du 20 et du 27 décembre 1689. On y Irouve, en revanche (f° 806), deux lettres datées du 1 5 et du 29 décembre de cette même année, et qui ne sont évidemment pas de ces jours-là.

- La Gazette du 22 janvier 1689 annonçait (p. /jo) que le duc de Longueviile et le vicomte de Turenne venaient d'arriver à Paris.

^ Balzac avait écrit à Chapelain (lettre XXIX du livre XIX, p. 779 de i'in-foi.) : trJe vous remercie de la bonne justice que vous avés rendue, dans vostre dernière lettre, à nos amis de TAnliquil*.'. Pour moy j'en ay tiré de rinslruclion, comme de toutes les précédentes.-^ La lettre, loin d'être du 20 novembre i638. doit appartenir à la dernière quinzaine de décembre.

* S'engolfer, qui n'est ni dans Richelct ni dans Trévoux, est un mot du xvi' siècle. Je le

trouve notamment dans ie Journal des vayages de Charles-Quint et de Philippe son fis, rédigé par Jean de Vandenesse et publié dans les Lettres et papiers d'Etat du cardinal de Granvelle : rLe mercredy [19 octobre i5ii], au poinct du jour, sa dicte Majesté s'engoulfa, navigeant tout ie jour et toute la nuicl.. . -

■ Le mot loquacité est dans le Dictionnaire de (^otgrave, mais il n'a été recueilli ni dans le Dictionnaire de Richelel ni dans celui de Trévoux.

* Balzac avait dit (lettre citée plus haut) : ;• Je vous advoue que ce que vous me mandez de monsieur . . . , m'a un peu surpris. Il sçait plus de mes nouvelles que moy-mesme, et il faut qu'il soit le très grand, et le très bon tout ensemble, puisqu'il me béatilie de mon vivant et de son autliorité privée. 7>

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cœur, vostre vie estant noble et innocente, il n y avoit point de lieu de recourir pour se bien remettre avec Dieu aux remèdes extraordinaires, qui tuent ou qui guérissent, qui mettent un homme entre les anges ou parray les brutes '. Si vous i'aviés fait j)ourtnnt, j'en serois demeuré d'accord el aurois creu que vous i'auriés deu faire. Mais puisque c'a esté l'imagination de quelque songe creux et que les choses en sont dans leurs premiers ternies, j'en loue Dieu, et me réjouis avec vous de ce que vous estes content de vostre sagesse aussy bien que moy, et m'en resjouis d'autant plus qu'elle m'est plus conmiode de la sorte, et qu'elle m'édifie beaucoup plus que si vous l'eussiez rendue plus subtile. Il vous souviendra que c'est une belle chose que l'égalité et la constance dans la vertu et que ces exhaltalions sont toujours suspectes ou dall'ectatiou ou de folie. Vostre courage me satisfait infiniment et cette généreuse indépendance dans laquelle vous vous estes mis sans autre prétention que de mériter le ciel par une vertu saine et désintéressée.

Je ne passeray point d'occasion propre pour faire porter vostre paquet et je la re chercheray mesme. M' Lhuillier est vostre sincère amy et je m'aperçois qu'il ne me rend de visites principaleuient que pour avoir le plaisir de parler de vous et de voir ce que je luy puis monstrer de vos lettres.

L'autheur de YAndrogyne' est un Provençal qui vaut bien quatre François de ceux qui se piquent le plus de bien dire. Il y a dans sa traduction une infinité d'excellens vers et il faut avouer que c'est une belle pièce. Il est malaisé que dans un si long ouvrage tous les vers soient égaux. Je le voudrois voir chés luy et dans quelque pièce de son invention \ On m'a dit qu'il a fait de mauvaises comédies '. Cela arrive pour la pluspart que ceux qui descrivent bien font mal parler, et animent mal les passions qui est la vraye et essentielle poésie, et dont si peu de gens sont capables, qui a fait de Virgile un Dieu, et où la pluspart des autres ont esté moins qu'hommes.

Saint-Araand s'est sanctifié par l'entreprise de son Moïse dont il fait un idille hé-

' Ciiapelain se souvenait ici de ce passage de Montaigne {Essais, 1. 111, ch. xui) : «Ils veulent se mettre hors d'eulx et eschapper à l'iiomme, c'est folie : au lieu de se transformer en anges , ils se transforment en bestes." M. Ernest llavel, dans son édition des Pensées de Pascal (i86G, t. 1, p. 100 ), a rapproché de la fameuse phrase : «L'homme n'est ni ange ni bête," le passage de Montaigne et ce passage de Balzac {Socrate chres^ tien) : ^ L'homme est fait d'un Dieu et d'une bêle qui sont attachés ensemble."

- Assurément Chapelain veut parler de l'ouvrage intilulé : l'Hermaphrodite, poème où l'événement d'une fable est descrit avec tous les orncmens de la poésie; imité du Preti, par N. de Rampalle (Paris, Pierre Rocolet, 16.S9, in-^°)- Sous la plume de Chapelain le mot Androgyne se sera substitué au synonyme Hermaphrodite. Sur Rampalle et sur ses poésies, on peut voir la Bibliothèque françoise de l'abbé Gonjet (t. XVII,

p. Il 0-1 1.3). Si ce critique avait lu plus attentivement les lettres de Chapelain , il n'aurait pas dit (p. 1 10) de N. de Rampalle : "J'ignore d'où il étoit,75 alors que le. correspondant de Balzac alTirme que c'était r-un Provençal-. Rampalle a été plusieurs fois mentionné dans les Mélaugei historiques. Lettres de Balzac (p. 691, 752, 7(33).

^ Parmi les ouvrages de Rampalle énumérés par l'abbé Goujet, je n'en vois guère qui soient de son invention : ses idylles sont toutes traduites ou du moins imitées soit de l'italien , soit du latin. Ce qu'il y a de plus original dans tout le bagage poétique du sieur de Rampalle, c'est une satyre contre la poste, en stances (Recueil de Sercy, t. IV, p. 212-993).

* Ces mauvaises comédies ne sont citées nulle part, mais on trouve dans le Manuel du libraire,' au mot /?a*ftpa//e, l'indication d'une tragi-comédie [laBelinde, i6.3o) et d'une tragédie {Dorothée, i658).

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roïque îoul l'empli de descriptions, et belles en vërité, mais il tombe lorsqu'il faut faire parler, si bien quil entretient l'imagination et ne remue point les entrailles. A ce que je voy les bouffons de vostre carnaval vaudront bien les nostres.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De P;iris, ce 3 janvier lôSg.

À M. L'ÉVESQUE DE GRASSE

À GRASSK.

Monsieur, et puis plaigne's vous de ma négligence et dittes que je vous laisse manquer de consolation dans vostie éloignement. Je ne vous escris pas seulement sans que vous m'ayés escril, qui est un effort assés extraordinaire, mais je fais esci-ire M"' de R[ambouillet] et vous envoyé sa lettre qui est pour vous une grâce que je ne scay pas comment vous rëcompcnsere's. Sans feinte et sans artifice j'en eslois là resvant à ce quft je vous dirois pour remplir le reste de la page quand M' Camusat m'a apporté la vostre du xini de décembre. Nous vous allouons ' vos excuses et les tenons pour bonnes, et voulons croire que la faute est toute des messagers quand nous passons une semaine sans recevoir de vos nouvelles'. Vous nous ferés la mesme justice, s'il vous plaist. Je ne croy pas que les Espagnols vous facent tant de mal que vous le craignes. Ils auront à craindre d'ailleurs sur la mer Méditerranée, et nous serons plus forts de galères l'esté prochain que nous n'avons encore esté. Je resjouiray l'hoslel de Ramblouillet] et particulièrement M' la Marquise quand je lui diray la résolution que vous avés prise de faire un nouveau cantique de la Vierge et certes il y a [sic, pour va] de vostre répu-

tation. Je suis bien aise que vous entrés dans mou sentiment pour le voyage dont est question. Il vous seroit indifférent que ma philosophie eust succombé aux assauts d'une aussy grande vertu que celle d'Arténice. mais vostre jalousie auroit un juste fondement, si sa vertu avoit perdu de sa sévérité pour ma philosophie. Encore ne sçait-on ! Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 7 janvier 1689.

À M. BOUCHARD

À noME.

Monsieur, je n'ay pas seulement receu vos lettres du xv novembre par M' ^'oiture, mais j'ay eu encore grand entretien avec luy sur vostre sujet. Vous devés eslre fort satisfait de la bonne relation qu'il m'a faitte de toutes les excellentes parties que Dieu a mises en vous et estimer plus les louauges qu'il vous donne, que si toute l'Académie l'rançoise vous avoit paranymphé. Car comme il a une délicatesse d'esprit qui parmi nous na pas sa pareille, et qu'il faut qu'une chose soit bien accomplie pour ne le choquer pas, nous avons remarqué que, sans cstrc envieux, il est chiche d'éloges et trouve souvent mauvais ce qui est dans l'approbation du comnmn. Le bien qu'il ma dit de vous en toutes choses vous doit tenir lieu de titre pour la confirmation de vostre estime, et désormais sur sa parole vous devés avoir bonne opinion de vous, sans craindre de passer pour vain.

Je vous rens grâces de ce que vous m'avés meslé dans les compliments que vous avés faits à ^r l'abbé de Retz sur la faveur qu'il vous avoit faitte. Vous connoisti'és dans la suitte du temps combien il mérite d'estre

' Terme du palais.

' Une semaine! Or

voit combien était active

la correspondance entre l'évéché de Grasse et l'hôtel de Rambouillet.

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honnoré mesme sans y estre obligé par ses courtoisies. Nous n'avons point d'homme de son âge qui ait joint à la haute naissance et à la grandeur de courage tant de probité et de beau sçavoir ', et je le regarde comme une personne à qui, sans injustice, la fortune ne peut refuser les places que M" ses oncles tiennent et ont tenu dans ^Eglise^ Je ne doute point que vous ne luy donniés vos soins avec plaisir et que vous ne véneries en luY par avance la pourpre qui ne luy peut manquer'. Les paroles avantageuses ([u'il vous a tenues de moy sont des effets de sa grâce plustost que de mon mérite. Aussi m'en crois-je plus son redevable et m'estime plus obligé à l'en remercier. Vous me renrlrés, s'il vous plaist, ce bon office auprès de luy et luy dires que je croy qu'il m'aynie, quoyqu'indigne, comme l'on ayme les choses qui sont à soy.

Je mets entre celles qui me peuvent apporter plus de consolation et de gloire l'inclination que vous avés donnée pour moy à M" Bracciolini et Mascardi. Après le jugement désintéressé que je vous ay fait il y a long temps d'eux et de leurs ouvrages, ils croient bien, quand vous les asseurerés de

mon dessein , que c'est sans dessein de les cajoler et que je suis véritablement à eux. Le premier m'a fait un bien que je ne puis assés reconnoistre en m'envoyant la belle chanson que j'ay trouvée dans vostre paquet et qui nous donne un si magnifique abrégé de sa vie. Il est vray que je puis dire que je n'y ay appris que fort peu de chose, quoyqu'elle soit pleine de diversités, ayant desja remarqué par la lecture de ses œuvres une bonne partie de ses avantures, en telle sorte que j'eusse peu estre plus qu'à demy son historien. Et, afin que vous m'en croies, je vous tliray que je m'estonne que dans ce beau narré, il ait voulu oublier le premier de ses poëmes, je veux dire // Sdegno amoroso''. lequel, au jugement des habiles, fait la quatriesme des excellentes bergeries italiennes et qui me semble plus admirable que toutes, veu l'âge où il la conceut et la laissa voir '. Ce n'est pas, à la vérité, une pièce qui dispute pour le nœu et le desnouement avec le Pasiorfido' ni la Filli di Sciro\ mais elle est meilleure que YAminie \ et, pour les sentimens et la belle versification, elle les égale toutesfois, de manière que je ne fay point de difficulté de vous dh-e qu'il luy a fait un peu

'•■ Chez le futur cardinal de Retz, le beau sçavoir remportait de beaucoup sur ia probité.

- Pierre, cardinal de Gondi, évèque de Paris, de 1069 à 1598; Henri, cardinal de Gondi, évèque de Paris, de 1098 à 1622; enfin Jean- François de Gondi , archevêque de Paris , de 1 62 3 à 1GÔ2.

" La prédiction de Chapelain se réalisa treize aus plus tard (février 1 653 ).

* V Amoroso Sdegno , favola pastorale , parut à Venise en 1697, in-12, et reparut à Milan, la iHême année, avec de nombreuses corrections de l'auteur.

^ Bracciolini avait trente et un ans en 1097, mais l'ouvrage avait été composé bien avant celte époque.

^' Le Paitor fido de Battista Guarini fut im -

primé pour la première fois en 1 690. Celte tragicomédie pastorale avait été représentée à Turin en i585, à l'occasion du mariage du duc de Savoie avec Catherine d'Autriche.

' La Filli di sciro de Guidubalde Bonarelli de la Rovère (né en i563, mort en 1608) parul pour la première fois à Ferrare, en 1607, in-h". Cette pastorale fut ensuite réimprimée presque autant de fois que VAminta elle Pastor fido.

*> Rappelons que VAminla fut jouée devant ia cour de Ferrare, au printemps de 1 578 , et qu'elle fut publiée à Venise, chez Aide, en i58i, in-S". Je ne crois pas que les critiques italiens donnent raison à Chapelain, préférant la pastorale de Bracciolini à celle de Torquato Tasso, qui, pour la plupart d'entre eux, reste, au contraire, incomparable.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

de tort de la désavouer ou de ne s'en estre pas souvenu '.

Je m'estonne encore qu'il n'ait point parlé de sa Bulgaréide, à qui, si M. Maynard m"a dit vray, il ne reste que d'eslre mise sous la presse'. J'ay encore une petite peine d'avoir veu, dans cotte belle chanson, qu'il ait f'ail son H éraclis' j)oslérieur à son Sclierno degli Dei '', qiioyqu'au commencement de ce dernier, il face mention du premier comme d'une chose achevée. Par ces observations, vous jugerés si je sçavois desjà de ses nouvelles et si j'eusse peu parler de luy avec fondement. Cette dernière pièce qui m'esclaircit du l'este me semble une de ses meilleures productions et j'y remarque [en] un âge avancé sa veine de jeunesse, c'est-à-dire coulante, nombreuse et fleurie, en un mot digne de sa l'éputation et du grand maistrc qu'il a servy de tout temps et (jui honnore encore sa servitude par le cas que j'apprens qu'il en fait\

Obligés moy, je vous prie, de lui bien lesmoigner le ressentiment que j'ay de la faveur qu'il m'a faille en me donnant ce bel ouvrage et en me le donnant mesme avant celuy à (jui il s'adresse. Je sçay peser le mérite et les circonstances de celte libéralité pour sonhaitter de m'en pouvoir revancher digne-

ment. Mais comme cela ne se peut je me contenteray de ce qui m'est possible.

Vous trouvères avec cecy un sonnet que la naissance de nostre jeime prince m'a inspiré. Je vous prie de le luy présenter de ma part pour un essay de ma reconnoissance et une marcjue de l'hommage que je rens à sa vertu. Le sentiment que j'eus d'abord, après la lecture de vostre Oraison'^ est le mesme que j'ay encore à cette heure. Je n'ay point veu de plus pure latinité, d'exordc plus au sujet ni plus obligeant pour l'auditoire, de péroraison plus attachée à la matière ni de narration plus nette et moins languissante. Quelques-uns y eussent désiré de plus grandes figures et de plus grands efforts d'esprit. Mais je crains qu'ils ne jugent phislost selon leur goust que selon la nature de la chose, quoyque je ne condamne pas leur goiist tout à fait.

Voilà ce que vous en pouvés avoir de moy. et si je voy assés clair, quiconque vous en marquera davantage, ne vous peut faire (ju'un niauvais catalogue. J'ay opinion que M. de Balzac ne vous en mande autre chose dans les lettilîs que j'ay receiies de luy pour vous et qu'il y a trois semaines que j'ay fait mettre entre les mains de M. Iluloii afin de vous les faire tenir.

' C'étail, dit (iinguenc {Biographie universelle) ■, ç-iin ovivra^ie de sa jeunesse, et qu'il no voulait point faire imprimer, mais un ami prit sur lui do le publier, comme nous l'apprend l'imprimeur Ciolti dans ïAvin au lecteur de la première édition.»

- Mainard, dans sa lettre Cl (recueil déjà cité), donne force détails à Chapelain sur le poémo du r- sieur de Bracciolinyn. En voici quelquesuns : r Luy [Bouchard] et moy [y] allasmes pour satisfaire au désir que vous avez d'estre informé du poëme épique qu'il a sur le mestier... La pièce dont je vous parle n'est commencée que depuis un an , elle est de vingt chants et d'autant de vers que la Jcrnsnlem du Tasse, el l'aufeur nous

la fait voir achevée. Six sepmaines de correction la mettent en estai dt; sorlirau jour : je ne sçay si mes oreilles m'ont Irompé; à mon goust les chants que j'en ay ouy réciter sont dignes d'eslre estimez . . . ^

■^ Chapelain veut parlerdo In Crocerac/jnisUila, j/oema ernico (Paris, i6o5, in-8"), dont le héros est l'empereur Iléraclius reprenant la vraie croix au roi de Perse, Cosroès, qui s'en était emparé à Jérrisalom.

* Lo Scheriin degli Dei parut treize ans après la Croce racquistala (Florence, 1618, in-'i°).

^ Urbain VIII.

'' L'oraison funèbre de Peiresc déjà plusieurs lois mentionnée dans cette correspondance.

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J'ay encore, à propos de M. de Balzac, un asse's gros paquet de luy pour vous, mais que je n ay point voulu donner à la poste de peur de vous faire acheter ce qu'il vaut, c'est-à-dire un grand prix, car vous sçave's que les ouvrages de nostre orateur sont précieux. J'attens quelque autre abbe' de Retz , s'il y en a toutesfois quelqu'un encore aussi bon et aussi ge'nc^reux que luy, pour vous le faire tenir franc. Ça este' un grand mal qu'il m'ait este' rendu après le partement de M' Voiture pour Rome et luy mesme m'a bien lesmoigné du desplaisir de ne vous avoir pas rendu ce service à tous deux.

Je n'ay point veu ni ouï parler de la Virgine cometta ni de le Nozze dcgli Dei, et il faut que ces deux ouvrages ayent esté rendus à iM' l'abbé de Chaslillon ' lorsqu'il estoit en Picardie avec Son Érainence ducale. A la première veue je luy en parleray, comme aussy de vostre Oraison , pour tirer de luy l'avis que vous désirés de l'accueil que luy a fait Son Éminence et encore à vostre traduction'. Pour cette dernière j'ay appris de M' Camusat que l'impression en est fort avancée, et ainsy il n'est plus question de vous en dire nostre avis. Mais elle sera sans doute à un tel point de perfection que nous n'aurions eu à vous en dire que des louanges , lesquelles par modestie vous avés mieux aymé reculer qu'avancer. Je feray auprès de vostre amy ^ le reste des offices que vous me recommandés, bien marry qu'il ne vous puisse plus servir qu'auprès de l'un de ces deux grands hommes', car. comme vous l'avés desjà sceu , le R. P. Joseph pour nostre malheur commun a quitté cette vie pour une meilleure, à la veille d'estre un de vos Princes, et, selon l'opinion de ceux qui

croyeut la promotion aux quatre temps, trois jours après l'avoir esté. Si nous estions intéressés, il le faudroit pleurer pour la perte que nous y faisons l'un et l'autre et moy plus que vous, pour ce que j'avois plus de gaiges du bien qu'il me vouloit. Mais il le fanl pleurer pour le dommage qu'en recevront les affaires publiques, ne voyant point d'hommes parm y qu'on puisse mettre en son lieu, qui ne soient inlîniment au dessous de luy en courage, en esprit et en travail et assiduité. Je ne sçay au reste si les avis que j'ay pris la liberté de vous donner touchant vos prétentions de deçà ° vous semblent sages et le sont en effet, mais je scay bien qu'ils sont sincères et cordiaux , et tels «jue je voudrois qu'on me les donnast, si j'estois en vostre place. Vous ne me faistes que justice de les tenir pour tels et je suis bien aise encore de vous voir l'esprit en l'assietle que vous me mandés et que vous ayés de si bons principes de vostre conduilte. En les suyvant, il ne vous peut arriver de mal et il vous peut arriver du bien que je vous souhaitte plus qu'homme du monde.

Le nom académique de M' Voiture est il Négligente, ou, si vous voulés, il Trascu^ mto. Jamais homme ne fut moins à l'Académie ({ue luy, et la vostre des Humoristes se peut vanter de l'avoir plus veu en trois jours qu'il a esté à Rome , que la nostre en quatre ans qu'il y a que nous l'y avons receu. Je vous dis cecy pour vous faire voir que vous vous estes mal addressé pour yçavoir des nouvelles de l'Académie et de ce que Ion y fait. L'homme à qui vous parliés fat un des premiers à dire qu'il ne falloit faire ny Dictionnaire ni harangue et à monstrer par son exemple qu'il ne se falloit charger d'au-

' Boisrobert.

~ La traduction du livre de Mascardi sur la conjuration du comte de Fiesque. Celte traduction parut en 1689, à Paris, in-8°.

■^ Encore Boisrobert.

* C'est-à-dire auprès du cardinal de Richelieu , auquel est dédie'e la traduction de Bouchard. ^ Au sujet des bénéfices qu'il sollicitait.

cune (le ces occupations. On ne laisse pourtant pas (le [larler asse's souvent sur de divers sujets dans les termes (jue (l(îsire re'Ioquence , et l'exercice ordinaire des Académiciens, aux jours d'asserablëe, est lexamen rigoureux des pièces de ceux (jui la composent, duquel on extrait des résultats pour la langue qui en seront un jour les règles les plus certaines. Nous avions re'solu de commencer le Dictionnaire aussy, mais pour ce que cestoil un ouvrage de tout le corps, les membres ne s'y portoient que lascliement, poui' ce ({u'ils n'en attendoient ni honneur ni récompense particulière, et les trois quarts regardoient ce travail comme une courvée. Ainsy il est demeuré suspendu jusqu'à une meilleure saison, et afin que vous voyés (pie je nestois pas des lascbes et que j'eusse bien volontiers donné ce bien à mon pais, je vous envoyé le plan que j'avois dressé de l'ordre de Son Eminence et par le choix de la Compagnie. j)our compiler' ce Dictionnaire en la forme la plus parfaitte et la plus utile qu'il se pouvoit, et je m'asseure que vous jugerés, avec le cabinet de M" Du Puy, que si nous avions suyvi cette méthode, nostre vocabulaire auroit (juelquc avantage par dessus les Grecs, Latins et Italiens ^ Vous n'en donnerés, s'il vous plaist, point de copie, et nous manderés ce que vous y trouvés de manque ou de mauvais, car c'est à un polyglotte ^ comme vous à qui l'on doit demander avis sur ces matières.

■' M. Livet, qui a reproduit toute la partie de celte lettre relative à Voiture et à l'Académie, dans son éditiou de l'ouvrage de Pellisson et de l'abité d'Olivet (t. I, p. 372), a lu coniplcler là où je lis compiler.

- Voir sur le Dictionnaire en général et sur le plan publié par Chapelain en particulier, les lonseignements que fournit Pellisson {Histoire de l'Académie, 1. 1, p. 1 o 1 - 1 1 o). Pellisson rappelle ([ue c'est sur le plan de Chapelain qu'on travaillait encore au Dictionnaire, au moment même

Je ne vous en donneray point sur lOde que vous me demandés , puisque mon sens n'est pas conforme au vostre, auquel je me sousmets en tout. Mais je vous avoue que hors la seconde strophe qui me semble fort belle, les deux derniers vers de la première et les sept premiers de la première antistrophe avec les deux derniers de la première épode, tout le reste me semble d'un stile dur, d'un vers contraint et peu lyrique et, par leflort des pensées forcées pour vouloir s'eslever au-dessus de l'ordinaire, dégénérant en obscurité. Il est vray que c'est une Ode pindarique \ et qui par conséquent doit avoir les défauts de ce genre aussy bien que les vertus. Je soubaitterois avec tout cela qu'il n'en eust que les vertus et je n'y vois guères que les vices. Faittes moy la faveur de bien considérer sa fin et tout ce parallèle de ciel et destoilles avec la Maison et les ({ualités de M. de Peyresc et je suis trompé si vous n'y trouvés une affectation vicieuse, et tirée parles cheveux ^ dont il n'y a point d'exemple dans la bonne antiquité. En un mot, sans que vous me l'eussiés dit, j'eusse bien vu que cestoit de la poésie d'un sçavant homme, mais non pas de celle d un poëte. \ ous me lérés plaisir de faire juger ce dill'érent en particulier par M. Bracciolini . du jugement du(|uel je n'appellerav point.

Je suis espou vanté de ces /i 0 ou 5 0 langues dans lesquelles vous avés fait chanter la

de la composition de Y Histoire de l'Académie, à l'exception de ce qui regarde les citations.

' AI. Littré n'a cité aucun exemple de l'emploi du mot polyglotte.

'' M. Littré, sous le mol pindarique , n'allègue que Jean -Baptiste Rousseau et Millevoye.

\ Que l'on n'accuse pas Chapelain d'avoir employé une locution trop familière! Deux illustres exemples rappelés par M. Littré justi fient notre auteur : Pascal a parlé de figures qui semblent un peu trop tirées par les cheveux,

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mémoire de voslre héros'. J'ay peur que vous n'y ayés employé tous les dialectes d'Italie, et que vous ne m'ayés appresté à lire et à deschiffrer des vers en des idiomes que Panurge ne scavoit pas', comme qui diroit le Padouan, le Barganiasque et le Sicilien. Si vous estes demeuré dans les langues généralles, je ne sçay où vous avés trouvé des gens qui parlent et riment en Moscovite, Tartare, Japonois, Mexicain et Péruvien.

Postel, s'il revivoit, ne pourroit pas vous satisfaire sur une telle multitude^ et vous devés faire estât qu'après que je vous auray dit mon sens de trois ou quatre, je vous laisseray le reste à juger. Je vous répète encor icy que les hendecassyllahes du s' Alessandio Pollini sont dignes de l'antiquité et du siècle du bon Catule. Je n'en demande pas davantage pour estre peisuadé de son mérite, et je veux qu'il scache qu'il a un trompette de sa vertu en moy. Obligés moy de le luy tesmoigner et de Tnsseurer fort de mon service. Ma patente est longue, mais c'est pour les arrérages que je crains bien de vous avoir payés en mauvaise monnoye.

Je suis, Monsieur, voslre, elc.

De Paris, ce 6 janvier i63n.

À >I. DE MO:STAUZIER,

EN ALSACE

Monsieur, je vous mandois par ma dernière que vous n'auriés plus de lettres de moy et je m'estois proposé de ne vous plus escrire dans la ferme persuasion que la prise de Brisac seroit vostre liberté. Comme loutesfois nos ministres sont façonniers' et qu'ils sont aussy malaisés à faire signer des congés que M. de Bullion à ouvrir la bourse, j'ay veu que je pourrois bien encore nn coup vous dire de nos nouvelles et vous demander des voslres. Ce n'est pas que je ne sois las de tant escrire, sans sçavoir si mes lettres ont esté jusques à vous, ne recevant des voslres qu'en deux mois une seule qui n'accuse jamais la réception de mes paquets. Mais je n'ay pas le courage de manquer de cette consolation que vous dittes qu'ils vous apportent, et suis trop bon pour ne pas finir comme j'ay commencé.

Nous avons cent duretés à vous reprocher et mille avantages à tirer sur \ous eu matière d'amitié et de soin , mais ce ne sera quà Paris et dans le cabinet ou la chambre que vous scavés\ après que vous serés reposé de vos fatigues et que vous ne vous en

et Bossuet a dit : c'eût clé trop tirer les choses par les cheveux.

' Ce fut en quarante langues que furent exprimés les regrels causés par ia mort de Peiresc à la république des lettres dans le recueil intitulé : Momtinentitm Romamim i\tcolao Claudio Fubricio Perescio, senalori Aquensi , doctrinœ virlutisijuc causa Jactum (Rome, à l'imprimerie du Vatican, i638, in-/i°). C'est dans la partie du recueil intitulée Panglossia, laquelle s'étend de la page 8") à la page i «Q, que se trouvent 'i6 pièces en hébreu, en syriaque, en persan, en géorgien, en arménien, en éthiopien, en copte, en slavon, en russe, en polonais, en albanais, en japonais, en péruvien, etc., sans parler des pièces rédigées

dans les diverses langues de l'Europe anciennes et modernes. Le volume fut dédié par Bouchard à Urbain VlII.

- Tout le monde connaît le spirilnol récit de Rabelais (Gflrg-an(Hae( Pantagruel, \i\. Il,ch. i\).

^ Guillaume Postel, mort à Paris en i.jSj, fut professeur de langues orientales an Collège de France et passa pour nn des plus savants phili>logiies de son temps. Voir sur ce personnage V Essai sur la vie et les ouvrages de Floriiaond de Ptaijniond, df^à cité (p. 111-116).

'' Le mol façovràer est dans Molière et dans M'"" de Sévigné.

^ Le cabinet ou la chambre de l'hôtel de Rambouillet.

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souviendrés que pour vostre gloire. Pour ceste heure vous estes le beau et le bon sans défaut et sans tache, le de'sirë de Tun et de l'autre sexe, enGn le Dauûn du Maresls et de la rue Saint-Thomas '. Je m'imagine qu'il ne vous faudi-a pas beaucoup prier de partir de vostre Allemagne quand vous aurés un signé Louis , et qu'il vous sera aisé de vous résoudre à venir icy resjouir tous vos amis et amies. Vous les y ti"ouverés tous en bonne santé et prests à masquer ^ et à monter sur le théâtre. Le seul Maistre de camp ^ a un embarras criminel pour un logement de Tune de ses compagnies, mais nous espérons que vous trouvères cela accommodé à vostre arrivée et que de nul costé nous n'aurons nul sujet de pleurer. M' le lieutenant * a une galanterie nouvelle qui vous donnera grande matière d'exercer vostre férocité, car elle l'a rendu si particulier et si fort attaché à son petit quartier, qu'il ne fait plus nulle raisonnable visite, de sorte que chacun le pousse et en est horriblement révolté contre luy.

Vous trouvères avec ce mot une lettre de M' son cousin où il vous parle peut estre de son affaire. Jay receu la vostre du vviii do Colmar si tard que nous ne l'avons peu employer pour nouvelles auprès de M' le marquis de R[ambouillet] ny le persécuter de ce bon succès, mais cela avoit desja esté fait sur la nouvelle qu'en avoit apportée Grave ' sans qu'il sceust comment se défendre ni que répliquer.

Je suis, Monsieur, vostre. etc.

Do Paris, ce lo janvier 1689.

À M. L'ÉVESQUE DE GRASSE (GODEAL )

À GRASSE

Monsieur, voicy trois semaines consécutives que je vous donne des régales, dont je prétens que vous me demeuriés fort obligé. Le premier a esté une lettre de M' la m[arquisej de R[ambouillet]. Le second autre de M'"' sa fille, et le troisiesnie de M' le Marquis que vous trouvères dans ce ()aquel. Pour tout ce bien je croy avoir droit de vous demander une douzaine de rosaires, de petites oranges semblables à ceux [sic) que M' de Sesi a envoyé la première fois aux Filles de l'Hostel. J'en suis prié et conjuré par le bon M' de Chavaroche qui a eu cette commission de M* Dyeres * et qui en fait un point d'honneur. Si cette marchandise est chère, jenteiis que vous la faciès achepter par l'un des vostres à mon conte et je donneray ordre d'en remettre de deçà le prix entre les mains de M'Conrart, et cela, s'il vous plaist. sans réplique , car vous scavés que c'est aiusy que nous agissons. Si aussy elle est à bas prix et que nous puissions en charger nostre conscience sans charger vos finances , après que l'emplette en sera faitte, vous commanderés. s'il vous plaist, qu'on en face une boette bien juste et bien cachetée et qu'on prenne l'occasion la plus prompte et la plus seure pour l'envover après y avoir mis le port raisonnable, tel que le prenne (sic) les messagers en cas pareil , car connne cela ne presse point , il n'est pas besoin de l'envoyer par la

' Nous avons déjà vu que l'hôlel de Clermonl était au Marais et l'hôlel de Rambouillet près du Louvre.

* C'est-à-dire à se masquer pour jouer la comédie de société.

^ Pierre Arnauld.

* Le lieutenant Arnauld.

^ On a vu plus haut que M. de Graves avait

apporté à Paris, le a.j décembre, la nouvelle de la ])rise de Brisach.

'' Madame d'Hyerre était Claire-Diane d'Antennes, tille cadette de la marquise de Rambouillet : elle avait été nommée abbessc d'Hyernen i()36 et mourut en 1669. Voir sur cette religieuse Tallemant des Réaux { Historiette n, t. II. p. 696 et lt(}ô).

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poste. L'adresse en sera à M' Camusal, duquel on les tirera en acquittant le port avec soin et punctualitë.

C'est une belle chose que de demander à une personne de vostre sorte de ces offices familiers. Mais vous considérerés que cest en matière pieuse et que M' de Chavaroche et Yerre ' me'ritent bien que l'on passe par dessus quelques formalités. Par le premier ordinaire , après la réception de cette lettre , vous me ferés la faveur de me mander ce que nous devons nous promettre de cela.

Le mesrae \V de Chavaroche m'a dit aujourd'huy que fraischement encore M' le prieur de l'Enfourcheure a escrit à Sauvé qu il remettoil Taflaire d'Antibe à la disposition de M' la duchesse d'Aiguillon et que trouvant vostre procuration à Paris, lorsqu'il y arrivera, la chose se concluroit sans remise. Il y a long temps que M' Conrart vous doit avoir donné cet avis , et je croy qu'il aura maintenant la procuration nécessaire.

Je tesmoigneray à l'Angoumoisin - que son souvenir vous a pieu et que vous l'aymés tousjours. Vous pourries vous moins estonner que lAcaflémie fust muette en un si beau champ de parler comme celuy de la naissance de M^' le Daufin, s'il vous plaisoit de penser qu'elle n'est pas des mieux à la Cour, et que leurs Majestés ont l'esprit au

dessus de la poésie, do telle sorte que je croy avoir esté un des plus heureux hommes du monde, que mes quatorze vers en ayent receu un favorable accueil , quand M' la Princesse s'avisa de les leur faire voir.

Pour l'exercice de la trouppe^ il n'y a guère d'apparence de l'aller divulguer à un profane comme vous qui tournés ses mystères en raillerie , comme si vous n'estiés pas encore enrollé sur son tableau \ Vous n'en sçaurés donc autre chose sinon qu'elle s'assemble chés l'abbé de Chastillon naguerre de Boisrobert, que l'abbé de Bourzeys y préside, que l'abbé de Serizy n'y vient plus parce qu'on n'y harangue plus, et que fabbé de Chambon ^ n'y vient que pour jouir des privilèges et travailler ses Bretons à l'ombre de son commitlimus'' .

Je seray en estât de faire voir vers ce Carnaval le quatriesme livre de la Pucelle. En temps de paix nous irons plus viste en besoigne, c'est à dire bientost, car vous qui estes voysin de Barbai-ie, vous sçavés bien que le Turc nous vient obliger à faire la paix.

On sçaura à Pomponne que vous estes un complimenteur tant l'hermite ' que l'abbé " qui n'est pas encore Évesque et qui peut estre ne le sera jamais. Le carabin ' est criminel pour quelque désordre qui est arrivé entre

' Le monastère est ici nommé pour i'abbesse

' Balzac.

^ L'Académie française.

* On sait que Godeau fut un des premiers membres de l'Académie française : il faisait même déjà partie, dès l'année 162g, du petit groupe d'homme de lettres qui fut le noyau de l'Académie, groupe qui se composait, en cuire, de Chapelain, de l'abbé de Cérisy, du sieur de Serisay, de Giry, de Gombauid, de Habert, le commissaire de l'arlillerie, de MalleviUe, el enfin de Conrart, dont le logis fut d'abord le lieu de réunion de ces prosateurs el poètes.

* Daniel Hay, abbé de Cbambon, naquit à

Laval, le 28 octobre 1696, el y mourut le -jo avril 1671. C'était un frère de l'académicien Hay du Chaslelet. L'abbé de Chambon avait été reçu membre de l'Académie le 26 février i635 (p. 162 du t. I de l'édition de VHisloire de l'Académie française de M. Livet). Voir ce qu'en disait Chapelain à Colbert, en 1662, dans les Mélanges publiés par Camusat (p. 26/1 et 26.5).

^ Ce passage a été reproduit par M. Livet {Histoire de V Académie , tome [", pages .S 7 2 et 37.3).

' Arnauld d'Andilly.

* L'abbé de Saint-Nicolas.

' Pierre Arnauld.

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une de ses compagnies et l'intendant de la Justice de Picardie, M' de Gommartin '. Il a esté icy un mois sans pouvoir voir le Roy et part demain pour s'en aller à ses trouppes. M' la Marquise de Ranib[ouillet] est mieux qu'elle n'a esté depuis six mois. Je luy feray voir ce que vous dittes d'elle. Je vous honoreray tousjours et vous n'aurés jamais personne qui soit plus que moy, Monsieur.

vostre, etc.

De Paris, ce li janvier iGSg.

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