‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 80 sur 134 · À M. L'ABBÉ DE SAINT-NICOLAS · texte numérisé non relu

À M. L'ABBÉ DE SAINT-NICOLAS

À POMPONNE

J'entretins M' de Montreuil sur le sujet

historiques. Lellres de Bahac, n" XXXVTII, en y ajoutant la mention de : Madame la comtesse de Maure, sa vie et sa correspondance, par Edouard de Barthélémy (Paris, J. Gay, i863, 1 vol.in-12). •^ M"' de Belesbat était Marguerite Hurault de l'Hospital , sœur cadette de M"" de Choisy. Elle figure dans une piquante anecdote racontée par Tallemant des Réaux dans V Historiette da Mareschal d'Estrées ( t. I , p. 388 ) , et aussi dans un injurieux couplet cité par M. P. Paris ( î6î(/., p. 892).

te.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

de l'Evesché de Toul dans les fermes que je trouvay les plus propres pour faire que, s'il les rapporloit à son amy, il n'en [)eust rien tirer, ny à présent ny à l'avenir, qui ne fut à vostre avantage, et, entre autres choses, je luy dis que vos amis, à qui cette affaire n'estoil pas si indifférente qu'à vous, oroioient que la mort du R. P. ' avançoil plustost la chose en vostre faveur qu'elle ne la reculoit, et que, désormais, l'intérest du Roy, qui est tout entier à vous faire Évesque , ne seroit plus balancé par l'intérest d'un particulier, que quelques uns croyoienl capable de l'emporter sur le premier. Il m'enlendit et en tomba d'accord.

Par ce que vous me mandés du cardinal Bichi, je reconnois qu'il n'a point d'ordre de traitter cette affaire à la Cour', puisqu'il est si mal informé des choses, et ce n'est pas une conjecture qui soit fort avantageuse à vostre concurrent, s'il vous plaist de la bien peser. Pour ce qui regarde le brave homme . il est accommodé, et, à ce que j'apprens par M' vostre frère, qui a entretenu amplement Richeti la dessus, c'est un accommodement qui luy garde tous ses avantages auprès du Roy, mais im peu aux despens de M. Da

[ ]. S'il ne vous le devoit escrirc comme

original, je vous en dirois icy le menu.

Le Cavalier m'envoya avant-hier un page me dire qu'il me verroit le soir, et, ne l'ayant peu, il y vint hier matin, un quart d'heure api'ès que je fus sorti pour aller à l'hostel de Soissons, de sorte que je n'en ay encore rien sceu par luy. Je ne scay à quoy

il lient que je n'ay nulles nouvelles de Basle ny de Hollande, et que je suis réduit à les lire et à ne les pas croire dans la Gazelle. Si AP Silhon me trailte ainsy la semaine qui vient, je me mellray tout de bon mal avec luy. J'ay grande impatience que vous ayés les avis de Rome sur la prise de Brisac. La lettre que M. le duc de Veimar a escritte à M' vostre frère est très-bien faitte et est sage et cordiale. Je l'ay fait voir à M"" la Marquise qui en a jugé comme moy. On doute que ce soit luy qui l'ait escritte et dictée. Je suis très-humble serviteur de toute vostre Irouppe.

Do Paris, ce 1 5 janvier iôSq.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieui-, vous jugés du Caro et du Mariji en maislre et après ce que vous en dittes. il y auroit de la témérité à en vouloir parler. Vous traittés seulement un peu trop favorablement le dernier, ce me semble, en luy donnant limagination au point de perfection que l'autre avoit le jugement \ Car comme 'avoue qu'il estoit aussy Imaginatif que l'autre judicieux, je ne puis tomber d'accord que ses imaginations fussent toutes des bonnes et bien souvent il m'a fait compassion dans les efforts qu'il a fait pour se donner la réputation de dire sur une matière tout ce qui s'en pouvoit dire. Mais peut estre l'entendes vous ainsy et que vous n'avés

' Joseph.

^ Le cardinal Alexandre Bidii , d«'jà menlionn<'' dans celle correspondance.

* Chapelain répond à la lellre XVIII du livre XIX, improprement datée, comme nous l'avons déjà remarqué, du 29 mai i638, et qui doit èlre du 29 décembre de celle même année. Celle lettre confenail le passage suivant : fia

ne suis pas si grec à Florence, que je puis.<!c voir distinctement Tatlicisme d'Annibal Caro. Je m'en doute néanlmoins, ol mes soupçons confus ne s'esloignent pas de vostre parfaite connoissance. . . Je ne vis jamais deux esprits si dilTérens . . . [que ceux de Caro et du cavalier Marin]. . L'un estoit toul imagination , et l'autre tout jugement. . .V

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pas prétendu, en luy attribuant cette partie, i-espondre de sa bonté et de son excellence. Sa vertu estoit dans le lyrique, et quand il en est voulu sortir, il s'est tousjours trouvé au dessous de ce qu'il s'estoit persuadé et qu'on attendoit de luy. Quand il m'a estimé le Garo , j'ay reconnu que ça esté sur l'estime des autres , comme vous voyés tant de gens qui font, n'usant que de la raison d'au- Iruy et n'estant que des échos des paroles qu'ils n'ont pas conceues.

Je suis bien aise d'apprendre que Viclorius est vostre inclination'. Gela m'augmente l'opinion que j'avois de son mérite, et que je n'avois que sur le rapport de quelques experts, car je ne sçay comment il s'est rencontré que je n'avois guères leu de ses ouvrages. Geluy néantmoins que je vous ay envoyé, et que vous devés avoir receu à cette heure, ne m'a pas semblé tel que vous le deussiés mettre au dessus de tous les autres latins modernes, s'il n'a voit rien fait de mieux. Je voy bien du bon sens, de la litté-

rature en abondance et un stile net et du bon temps; mais, si je ne me trompe, les grâces n'y sont pas et ce je ne sçay quel tour d'iionneste homme qui rend les lettres de Gicéron et les vostres si agréables. Le Bembe , le Sadolet et le Gasa à mon goust l'emportent autant sur luy en la vénusté * ou, pour mieux dire, en l'agrément, que nos délicats courtisans l'emportent sur les sçavans de l'Université. Vous me règlerés de ce que j'en dois croire, pour ce que je ne Tay ny tout leu ny assés posément, pour en faire un jugement dont je voulusse respondre. Ge que vous me ditles de ses sentimens pour Ovide et pour Virgile ne sont pas des preuves pour luy et ces gousts particuliers ont je ne sais quoy du Quiet ' qui dégénère cpielquefois eu pédanterie.

J'ay à vous dire du Suburbicaire '' qu'avec toutes les louanges qu'il a données à l'Académie dans son Traitté de l'Éloquence ^ il n'a peu éviter qu'on ne l'accusast de l'avoiivoulu jjlasmer, et il est malaisé que quand

1 Balzac (lettre XVIII du livre XIX ) avait dit : «Pour Vidorius, c'est un homme à qui je veux beaucoup de bien, quoiqu'il n'en ait guères dit d'Ovide, et qu'il ne soit pas mesme entièrement satisfait de la latinité de Virgile. . . n

- Vénusté est un mot du xvi" siècle, que l'on trouve notamment dans les Essais de Montaigne, dans les poésies de Joachim du Bellay, dans le Traité de l'éloquence de Guillaume du Vair. Ce mol, qui signiûe élégance gracieuse, comme celle que l'on attribuait à Vénus, plaisait singulièrement à Ménage, qui (Vaugelas nous l'apprend) «a fait tous ses efToi ts pour faire passer prosateur et vénusté. n Le P. Bouhours, comme le rappelle le Dictionnaire de Trévoux, raillait Ménage au sujet de sa prédilection pour le mot vénusté, qui, de notre temps, a été employé par Chateaubriand et par quelques écrivains de l'école romantique. ' Voir, sur le mépris de Guyetpour Ovide, la page 4i5 des Mélanges historiques. Lettres de Balzac, n° XII.

'' La Mothe le Vayer. M. Livet, qui a cité ce passage {Histoire de V Académie, t. I, p. 378), renvoie, pour le mot suburbicaire, à une lettre de Balzac du 6 février iGSg. Je n'ai pas trouvé une seule lettre, sous cette date, dans l'in-folio de i6()5. En revanche, je puis renvoyer à une autre lettre de Balzac, du 1/1 septembre i0/i3 {Mélanges historiques, n" III, p. /i 1 2), où La Mothe le Vayer est appelé «le philosophe du faubourg Saint-Michel".

=< Voir surtout les pages 2 58 et 2r)9 du tome 111 des Œuvres de François de la Mothe le Vai/er (édition de I75()). Voici l'échantillon des louanges données à l'Académie par le futur académicien : '.(Le respect que je porte à cette illustre Académie, que les soins de M. le Cardinal viennent d'ajouter aux plus grands ornements de la France , m'enipècheroit d'établir mes sentimens avec tant de liberté, si je pouvois m'imaginer qu'une si célèbre compagnie fût pour ne les pas approuver. . . "

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

lennemy du Car sera revenu de sa campagne , où il est encore pour reculer les soldats de son parc aux chevaux, nous ne soyons somrae's et interpellés de nous joindre tous contre luy et de repousser à frais communs l'insulte faite à nostre confrère '.

Vous jug-erds de la sagacité de nostre héroïne" par cette petite espreuve d'avoir esté deviner M' de Gon fades pour le sujet de vostre longue et belle lettre de vostre dernier volume. Je sçay mille fois plus de vos nouvelles qu'elle, et je vous avoue pourtant que cela ne m'estoit jamais venu en l'esprit. M' l'Abbé ^ est bien heureux d'avoir esté la cause d'une si belle lettre que vous luy avés escritte la dernière. J'en donneray la copie que j'ay trouvée incluse à W Voiture qui est de retour et qui rend conte encore aux ministres de sa légation.

Pour vostre paquet je suis tousjours en queste de quelque voye seure par laquelle il puisse faire un voyage heureux, et j'y employé tout ce cpie j'ay de sens et de crédit. Si le conte Martinozzi *, qui est icy de la part du G' Antonio \ veut estre honneste homme, il s'en chargera et vous délivrera d'inquiétude, mais je n'oserois encore vous

respondre de luy, quoyque j'aye des gens en campagne pour me le gagner. C'est tout ce qui s'y peut faire puisque vous ne voulés pas qu'on en charge le courrier, et que vous respectés la bourse du seigneur Jean- Jacques ^ qui peut estre le présenteroit en moins bonne humeur, s'il luy en coustoit quelque chose.

^P Descartes est tousjours hollandois et il y a plus d'un an qu'on en a ouy nouvelles. L'abbé de Saint-Gyran est tousjours habitant du donjon du bois de Vincennes et il ne se fait rien ny pour ni contre luy, de sorte qu'on juge que sa prison est pluslost une précaution qu'une condannation. \P de Grasse se plaist dans son hermitage et se desplaist à la Cour, ce qui me fait vous dire que, de cet hy ver ny de l'autre, [il] n"est pas taillé de conférer avec le Père Général. Par ses dernières lettres, il me prioit fort de vous asseurer de son service. M' Silhon a fort avancé son trailté du Conseil de guerre, mais je ne sçay quand il l'achèvera', car, après moy, il n'y a point d'homme si affairé que luy à Paris.

On m'a dit de M. de Gombervillo qu'il pourroit bien encore rhabiller son romant *'

' Voici la tirade dont Chapelain croyait (iiie Gombcrville ne manquerait pas de se plaindre ( Œuvres de François de la Mothe le Vayer, édition de 17Ô6, p. 209) : «Et n'a-t-on pas donné depuis peu au public de bien gros volumes, où Ton a eu la curiosité de se passer de l'une de nos plus ordinaires conjonctions, dont on avoit conspiré la perle? Je sai bien qu'ils ne laissoient pas d'estrc écrits fort élégamment. Mais n'est-ce point abuser de son loisir, de s'astreindre à des choses qui ne font que donner de la peine inutilement? El n'y a-t-il pas bien de l'injustice à vouloir obliger les autres d'épouser des senti mens si peu raisonnables ? . . . n

* La marquise de liambouillet.

' L'abbé de Boisrobert.

'' Le comte Gérôme Marlinozzi , genlilbomme

romain, avait épousé Laure-Margucrile Mazarin, sœur cadette du cardinal Mazarin, et en avait eu Anne-Marie M;irtinozzi, qui, le -ja février i6'i4, fui mariée au Louvre avec Armand de Bourbon, prince de Conti. On lit dans la Gazelle du a6 février 1689 (p. 1 j6) : ffHier le comte de Martinozzi envoyé par le cardinal Antoine Barberin, neveu de Sa Sainteté, pour se conjouir de la naissance de M^' le Daulln, fut présenté à Sa Majesté à Versailles par le sieur de Cbavigni, secrétaire d'Eslat.«

'^ Le cardinal Anionio Barberini.

^ Boucbard.

' Silhon l'acbeva-l-il jamais? Ni biographes ni bibliographes n'oni jamais mentionné ce travail.

* Le roman de Polcxandre, si souvent modifié par son auteur.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

et luy donner une nouvelle scène. C'est ce que nous sçaurons mieux dans trois semaines ou un mois. Corneille est icy depuis trois jours ' et d'abord m'est venu faire un esclaircissement sur le livre de rAcad(^mie pour ou plustost contre le Cid, m'nccusant et non sans raison d'en estre le principal autheur. 11 ne fait plus rien et Scudéry a du moins gagne cela , en le querellant , qu'il l'a rebuté du meslier et luy a tary sa veine. Je l'ay autant que j'ay peu reschaulTé et encouragé à se vanger et de Scudéry et de sa protectrice en faisant quelque nouveau Cid qui attire encore les suffrages de tout le monde, et qui monstre que l'art n'est pas ce qui fait la beauté. Mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre, et il ne parle plus que de règles et que des choses qu'il eust peu respondre aux Académiciens , s'il n'eust poinl craint de choquer les puissances, mettant au reste Aristote entre les autheurs apocryfes ' lorsqu'il ne s'accommode pas à ses imaginations.

Scudéry a fait un Amour Ujmnnùiiie qui fait grand bruit, quoiqu'il y ait dans la constitution et invention de notables défauts '.

1 Ce passage a élé reproduit par M. Taschereau {Histoire de Corneille, p. g'i)- Le biographe remarque , à celte occasion , que la correspondance de Chapelain nous fournit les plus précieux renseignements historiques.

- Ce mot est déjà dans les œuvres de Christine de Pisan.

•^ D'après le Catalogue des œuvres laissées par les académiciens, dressé par l'abbé d'Olivet, L'amour tyrannique (tome II, page 53 i de l'édition de 1 858 ) aurait paru en Tannée 1 6.38 ( m-h"). Mais d'après le Manuel du libraire, l'édition originale de celte tragi-comédie ne parut qu'en t6/io, précédée d'un discours sur la tragédie par J. F. Sarrasin, sous le masque do Siilac d'Arbois. M. J. Ch. Brunet ajoute que L'amour tyrannique obtint un grand succès, et que cette

Mondory est confisqué sans remède" et il n'a plus que le droit de vétéran sur le théâtre.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce i5 janvier 1689.

Monsieur Bourbon m'envoya, il y a quaire jours, les vers latins qu'il a faits pour estrener Leurs Éminences , et me lit prier par son homme de vous en faire tenir un exemplaire de sa part que vous trouvères icy. Si vous m'en mandés vos sentimens, je vous dirai avec nostre franchise ordinaire si les miens sont semblables. Mais, quoy que vous en jugiés , je vous prie qu'il y ait un article favorable sur ce sujet dans la response que vous me ferés, afin qu'au moins vous luy rendiés civihté pour civilité.

À M. LK MARQUIS DE MONTAUZIER

EN ALSACE

Monsieur, je reçois présentement vostre paquet du 9 A décembre et vous en accuse la réception, sans eslre asseuré de vous envoyer guères de responses à vos lettres que

pièce fut réimprimée en iG'i3, in-ia, et en i645, in-/4°. M. Taschereau, qui cite (page 98 de son Histoire de Corneille) la phrase de Chapelain sur L'amrmr tyrannique, cite aussi cette péroraison de la pompeuse apologie de commande faite par Sarrasin : rNous jugeons que celte tragédie est au-dessus des attaques de l'envie, et par son propre mérite et par une protection qu'on serait plus que sacrilège de violer, puisque c'est celle d'Armand, le dieu lutélaire des lettres. 1)

" M. Litlré fait observer que, dans le langage familier, un homme confisqué, c'est un homme dont la santé, la fortune est dans un mauvais état, ou qu'il est entièrement perdu pour le monde, et il cite, à l'appui de cette explication, deux phrases de Guez de Balzac.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

mon valet va porter où elles s'aildi'essent, par ce que, dans hait ou dix heures, le courrier de Basle doit partir. Celles que vous m'avés escrittes mont donné de la joye , de la tendresse, de la douleur et de la compassion. Je n'ay peu voir la réduction de Brisac sans un contentement extraordinaire, non seulement pour Tintérest public, qui me touche fort, mais encore pour le vostre particulier, qui me semble notable dans cette prise, laquelle vous donne un pied ferme dans vostre Gouvernement et m"oste ta juste appréhension que j'avois, que vous ne le perdissiés d'heure en heure avec la vie et la liberté. Mais, d'autre costé. les misères que vous y avés souffertes jusques à cette heure et que vous croyiés y souffrir à l'avenir, m'apportent une telle peine desprit, qu'il s'en faut peu que je ne sois aussy affligé que devant un succès si considérable, l'espérance duquel ra'avoit dicté toutes ces mauvaises galanteries qui vous ont obligé à mappeler cruel , quoyque je vous les eusse escrittes plustost à dessein de vous resjouir que de vous attrister, et plustost pour vous faire connoistre mes souhaits que pour vous faire croire que j'estimasse vostre retour en vostre puissance.

Et certes je suis hien esloigné d'avoir des pensées si criuiinelles pour une personne qui m'est si chère que vous, et cène seroit jamais par vous que je voudrois commencer à estre inhumain et desraisonnable. ^ ous ne serés jamais un sujet de raillerie pour qui que ce soit ' , mais moins en ce temps

qu'en aucun autre et moins que pour personne du monde pour moy qui, dans Testât 011 vous estes, croy que vous ne pouvés esmouvoir que l'admiration de vostre vertu et la pitié de vos souffrances. Je vous demande pardon de m'estre si mal expliqué et de vous avoir fait juger par mes paroles plus désavantageusement de mes intentions qu" elles ne méritent. Je vous parle tristement dans cette lettre et pour le passé et pour l'avenir, venant d'apprendre par l'homme d'affaires de M°" vostre mère qu'il n'y a guères d'espérance que nous vous voyons de cet hyver icy. C'est bien un véritable mal que celuy là et qui nous empeschera bien de vous escrire des lettres jovialles et divertissantes. Si vous avés prétendu vous vanger de ma cruauté, faittes estât que vostre vengeance est faiste et que j'en suis puni par là au delà de ce que vous le désirés. Vous vous en appercevrés h l'avenir par nos despesches plaintives, et je vous avoue que jay perdu maintenant plus de la moitié du plaisir que me donnoit la prise de Brisac,

Je porleray au conte d'Etlan vostre lettre et celle que M' son cousin vous a escritle . et. s'il respond. je vous envoyeray ses responses. Il me semble que ce cousin est bien homme d'honneur et qu'il accomplit hien les présages que je fis de luy au siège de la Rochelle, après un entretien que j'eus avec luy dans la salle de Laleu. Je plains sa forlune à la proportion de l'estime que je fay de son esprit et de son courage, et

' La prédiction de Chapelain aurait été démentie d'une façon éclatante, si, comme l'ont pensé tant de critiques, mais comme l'a nié energiquemenl .\r Victor Cousin, on devait voir Montauzier dans VAkeste du Misanlhope. C'est ici roccasion de rappeler que, selon une ingénieuse conjecture de M. P. Paris, Chapelain aurait bien pu poser pour le personnage de

Pliilinte, l'ami du genre humain. Le coramenlaleur de Tallemant observe (t. 111, 'p. aS-'l) quir Chapelain était le grand ami de Montauzicr- Alceste-i, et que la pièce est remplie de traits qui pouvaient fort bien être à fadressc de celui que ie cardinal de Richelieu appelait l'élogiste général, et que Voiture surnommait Ve.icuseur de toutes les fautes.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

me resjouis qu'il ait connu ce que vous esles et qu'il vous ait de l'obligation.

Je suis honteux du conte que vous ni'avés voulu rendre du sujet des plaintes de vos habitants de Schelestat. M' Poleme et M' Silhon verront de quelle sorte vous avés receu leurs avis , et sans doute en augmenteront la haute estime en laquelle ils vous ont. Jattens, après demain icy M^' de Longueviile à qui je feray voir l'endroit de vostre lettre qui le regarde, et quoyqu'il ne laisse rien à dire pour l'obliger à vous continuer la passion que je s^ay qu'il a pour vostre vertu, je ne pense pas me pouvoir empescher d'y adjouster quelque chose du mien que vostre modestie desrobe lousjours de vostre rae'rite.

Au retour de M' le marquis de Gesvres, je l'entretins des choses que vous estimés si peu et qui ont esté estimëes de deçà. Il ne se peut dire la joye qu'il eust de vostre gloire. Vous le plaindrës maintenant en

' M. V. Cousin a très-bien raconté cet épisode de l'histoire de Louis XIII (M'"" de Haulejhrt, 3' édition, p. 62-66), Voici quelques extraits de son récit: «Il [Louis XIII] entra dans une bien autre colère lorsqu'il apprit qu'il avait auprès de l'aimable dame d'atours un rival bien plus redoutable [que le duc de Liancourt] dans ie plusjeune et le plus brave capitaine de ses gardes. Potier, marquis de Gèvres, le fils aîné du comte de Trèmes. C'était un des jeunes seigneurs delà Cour qui donnait les plus grandes espérances. Son service de capitaine des gardes lui faisant rencontrer souvent la belle Marie, il en était devenu éperdumenl amoureux, et sachant bien à qui il avait affaire, il avait soutenu ses ardents et respectueux hommages de propositions qui n'étaient pas faites pour être repoussées. . . 11 [Louis XllI] envoya un exempt de ses gardes se plaindre au comte de Trèmes de ^a conduite de son 61s, qui, étant à son service et recherchant une personne du service de la Reine, osait le faire par des voies secrètes et sans en avoir obtenu la permission de Leurs Majestés. Il décla-

CHAPELAIIV. — I.

l'ëcompense, car au lieu de trouver ses avantages dans ses actions , le Roy ayant reconnu qu'il avoit pensé à rechercher M" de Hautefort en mariage et s'en estant fasché, pour ce qu'il ne luy en avoit point demandé la permission, il a esté obligé de quitter la Cour et se retirer à Monceaux, où il eusl un ordre exprès de l'espouser ou une autre dans le Carnaval'. Enfin, après plusieurs allées et venues. M' de Tresme et luy ont signé qu'il ne penseroit plus à ce mariage, et par ce moyen il a veu Sa Majesté qui l'a receu en grâce \ Et s'en i^etourne néantmoins à son petitGouvernenient pour ne [)lus approcher de Saint-Germain de trois lieues, et en elFet , sa fortune est eschouée et il passe poui' disgracié, quoyqu'il puisse continuera voir le Roy et qu'il en ait eu de bonnes paroles. Je luy feray voir l'endroit si obligeant de vostre lettre demain au soir qu'il me doit venir voir devant que de s'en aller et j'ose vous promettre qu'il le recevi^a comme il doit.

rail d'ailleurs qu'il ne s'opposait pas à ce mariage, mais sur un ton que le comte de Trèmes comprit fort bien. Se prêtant, en fin courtisan, à celle comédie, c'est lui qui s'éleva contre ce mariage, et le jeune capitaine des gardes dut signer une déclaration où librement il renonçait au dessein qu'il avait eu. Gèvres s'y serait-il arrêté après la mort de Louis XIII, s'il avait eu le temps do revoir à la Cour Marie de Hauteforl plus brillante que jamais et si une mort glorieuse ne l'avait pas emporté au siège de Tliionville , quand il allait devenir maréchal de France ?5i Au moment où tout ceci se passait, M'"" de Haulefort avait vingt-trois ans.

- il. V. Cousin a retrouvé le texte de cette déclaration dans la collection Du Puy (n°' 548, 54 C), 55o) : «Le Roi m'ayant fait l'honneur de me laisser la liberté de continuer le dessein que j'ai ci -devant eu de rechercher en mariage M"" de Haulefort, je déclare à présent que je n'ai aucune intention de parachever ledit mariage. Fait à Fontainebleau, le lo janvier 1689. Signé : Gesvres. «

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

iVr de Balzac sçaura aussy les propres termes dont vous usés pour luy rendre sa civilité', et quant aux de'ités de Ramb[oiiiiletJ et de Mezières, elles auront conununication de tout. Les premières me monstrèrent , il y a trois jours, les deux responses que vous aviés faittes à leur (sic) lettres et, en ve'rité, pour un guerrier, vous estes un grand escrivain et jamais Ge'sar n'y fit œuvre'. La partie du corps que vous n'aymés point y estoit présente ' et fut contrainte d'avouer (jVie c estoit de très belles lettres.

Je suis trompé si M' le marquis de Pisani ne vous escrivit il y a quinze jours ou trois semaines, après luy avoir fait la guerre à feu et à sang de ce qu'il consoloit si mal ses amis absens et des amis de vostrc sorte. Il s'excusa assés bien à moy de ses négligences de Piémont sur sa maladie et ses parties de guerre, mais ses paresses de Paris sont inexcusables, et qu'il face tant qu'il voudra pour cela, il n'en passera jamais pour beau.

Je suis. Monsieur, voslre etc.

De Paris, ce 16 janvier iCSy.

À M. L'ÉVESQUE DE GRASSE (GODKAL

À GRAiîSE.

Monsieur, je ne vous donneray point mon amitié en eslrcine pour ne me faire pas ce tort, que de vous laisser croire que je ne vous l'aye pas donnée jusques icy. Vous n'en aurés que la confirmation, encore crois-je (ju'il est superllu de le fiiire puisque vous

me connoissés assés constant dans mes résolutions, principalement dans les bonnes, et que vous sçavés que je n'en fis jamais de meilleure que celle de vous aymer et bonnorer. Mais, en tout cas, si vous estiés devenu soujîçonneux parmi des fourbes, et que vous eussiés besoin de nouvelles asseurances pour un bien qui vous est desja tant acquis, je vous les donne nouvelles et entières qu'à jamais je vous serviray et que mon affection passera au delà de ma vie. Je ne vous dis point ma fidélité, puisquil n'y a point d'affection où la foy manque, si ce n'est de ces affections de Court dont vous savés bien que ma philosophie et mon courage ne sont point capables.

Pour l'habileté que vous joignes à celte autre partie que j'avoue en moy, je ne vous conseille pas de la croire fort grande, surtout si vous me failles de voslre conseil, de peur qu'il ne vous en prenne mal et quon suy vant mes avis , vous ne suy vies un mauvais guide. Je vous donneray lousjours mes conseils conditionnés^ et, en vous les donnant, j'cnlendray tousjours que vous en serés le juge.

J'ay envoyé vostre lettre à M'"' de \\[ambouillet], ne la pouvant porter moy niesme à cause d'un second rheume qui m'est venu renfermer dans mon logis. J'approuve fort (]ue vous faciès parler David sur la fin de voslre ouvrage*. C'est un Prophète et qui peut parler de l'avenir avec bienséance. 11 n'y a nulle dillicullé de parler de foblation ' que le Roy a faille de son royaume

' C'est-à-dire : n'en fit autant.

^ Celte partie du corps — en d'autres lernnes, du cénacle do l'hôtel de Rambouillet — était Voiture, que Montauzipr détesta (onjours, comme les contemporains ont eu soin de nous l'apprendre, Taliemant des Réaux notamment, lequel a dit en son lanjjage {gaulois {llistoriettes, t. H; p. 52:i): 5! Les chiens de M' de Mon-

lauzier et les siens n'ont jamais trop chassé ensemble, n

^ Conditionnes dans le sons do ronditionnels , c'est-à-dire qui dépend do certaines conditions, qui est soumis à certaines clauses.

* Le poëme sur la naissance du Dauphin.

^ Chapelain avail d'abord écrit o6/ig-a(jo«, mais il a elTacé ig.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

à la Vierge '. C'est à celte heure une sainte mode qui est venue de liiy faire présent des Estais quand on est empesché à les conserver des usurpateurs. M' de Bavière, qui tient le duc de Veiniar poin- tel, depuis le Roy, a aussy ofl'ert le sien à la mesnie Vierge, et le Roy de Pologne, il y a huit ou dix mois, fit un ordre nouveau des Chevaliers de la Vierge avec bulle de Sa Sainteté pour la défense de sa couronne contre les Turcs et les protestans. 11 est vray que ce dernier n'a pas tenu et que Tordre a esté estouffé à sa naissance. Je ne croy pas pour de bonnes raisons que vous déviés parler de l'un ni de l'autre, et il suflira que vous touchiés fortement la dévotion du Roy en ce don et les vertus que vous trouvés le plus à propos de célébrer en luy.

Je suis, Monsieur, etc.

De i^aris, ce ao janvier 1689.

Vous Irouverés avec ce mot une lettre d'un huguenot dont Dieu vous réserve la conversion ^ Je croy vous avoir mandé ses meiveilles à Brisac.

CCLin.

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je suis persécuté dun ihume qui se pourroit appeller maladie si nostre philosophie ne nous apprenoit point à adoucir nos maux aussy bien par les termes que par

' Voir la Déclaralion du roi Louis XIII par laquelle il met le royaume de France sous la protection de la Sainte Vierge, du 10 février i638 (Paris, i638, ia-8°).

- Ce huguenot était le marquis de Montauzier, qui ne devait pas, en effel, larder à devenir catholique, converti bien plus par le charme de la princesse Julie que par l'éloquence de i'évèque de Grasse.

' Ce mot inexplicable provient d'un lapsus

la patience. J'en parle modestement quand je vous dis que ce n'est (pi 'une incommodité, car il y entre de la fièvre et de la veille, que jestirae pire que la fièvre. Néantmoins je ne vous conseille pas de vous en affliger, pour ce que mon régime donne de certaines bornes à ces inondations, et je sçay aussy bien à im jour près quand elles doivent cesser, que le prince d'Orange quand il doit eslre maistre d'une place qu'il assiège. Je voudrois me pouvoir imaginer la mesme chose du mal qui vous tourmentoil lorsque vous m'escrivistes vostre dernière lettre , et croire qu'il vous a présentement quitté, comme vous avés raison de croire qire je seray délivré de mon rheume lorsque vous recevrés ma l'éponse.

Je vous envoyerois encore plus gayement que je ne fais les derniers vers que M' Bourbon a faits pour dancer [sic) ^ ceux qu'un M' Pinon , parent de nos amis, luy avoit addressés afin d'en tirer quelque louange. Ce n'est pas de sa part que je vous les envoyé , car ce n'est pas luy qui les a imprimés, et nous avons cette obligation à l'ambitieux qui les a fait naistre, et qui ne les a fait naistre que pour les publier avec d'autant plus d'impudence, ce me semble, qu'il a bien voulu qu'on vist par les siens qu'il les avoit mandiés, ayant peut estre leu dans l'épistre à Lucilius que qxd semel verecundia, etc.

J'attends vostre jugement succinct sur le tout aussy bien que des précédents.

Un jeune garson nommé Bonair'' m'est venu demander aujourdhuy la copie de la

calami, cl le bon sens du lecteur le remplacera facilement par le mot que Chapelain avait eu l'intention d'écrire.

'' Ce Bonair ou de Bonair est ie personnage dont ie nom revient si souvent dans les lettres de Balzac à Chapelain publiées dans les Mélanges historiques. Voir surtout les pages hoh, /109, /i5i , etc. C'était, en i6/i3 et années suivantes, le chargé d'affaires à Paris de Balzac, qui l'appelait familièrement le petit ami.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

dernière lellre que vous ave's escritte à M' lAbbé de Gbastillon pour la faire voir à M"" de Viilesavin ', et, pour me la tirer plus facilement des mains, il m'a dit qu elle travailloit fort pour vous faire dresser de vostre pension et que, dans huit jours, il vous en manderoit des nouvelles. Je trouve son discours fort sensé et je l'ayme de l'affection qu'il me lesmoigne à vostre service. Il m'a monstrd deux lettres que vous luy ave's escriltes, une vieille et une nouvelle dont il se pare avec modestie , et pour la dernière quil m'a fait voir, si je l'en veux croire, c'est par une faveur extraordinaire et sur l'opinion qu'il a de ma sagesse et de ma discrétion, jointes à la passion qu'il a sçeu que j'avois poiu' vostre mérite. Eu vérité il est joli garçon et il faut qu'il vaille quelque chose de s'empresser de si bonnes sortes dans vos intérests. Je lay fort exhorté à vous continuer sa bonne volonté et ses soins et à vous servir mesme malgré vous, puisque ce ne peut estre de vostre consentement.

Il m'en est venu un autre plus brusque et moins cérémonieux, de vostre part, qui d'abord ma interrogé, si je n'avois pas eu de vous une lettre d'avis de sa venue à Paris . et, sur ce que je luy ay dit que celle lettre ne m'avoil point esté rendue, il m'a fait paroistre qu'il s'en estonnoit, veu l'amitié estroiltequiest, dit-il, entre vous et l'ordinaire communication de lettres latines que vous avés ensemble, outre que vous luy aviés promis formellement de m'escrire sur son sujet ))ar la poste et qu'il me trouveroit tout préparé quand il arriveroit icy. Mais il m'asseura que j'aurois bientost cette lellre

et cependant me pria de l'aymer. 11 y a quinze jours que cela se passa entre nous chés M' Conrart oii il me vint relancer, ne m'ayant pas rencontré à mon logis. Aujourdhuy il ma fait l'honneur de me venir revoir et n'a pas manqué à me demander si je n'avois pas receu lavis dont il me parla l'autre fois. J'ai peur de vous avoir fait une querelle avec cevoysin en lui respondant la vérité, car il me dit qu'il vous en feroit de grandes reproches et nous enlrasmes en conversation. Je connus qu'il estoit parent de feu noslre amy de Cognac % et si je ne me trompe, je pense qu'il est scavanl de la mesme manière, c'est-à-dire à ne pas prendre lousjours le bon style et le bon parly. Il me fit entendre que, convenant avec vous en toutes choses, il ra'avouoit qu'il ne se pouvoit accommoder à vostre sens, que Cicéron fust un bon aulbeur, et. après ni'avoir infiniment plus estimé Plante, il me dit que [de] Cicéron encore les épistres ad Aiticum luy plaisoient incomparablement plus pour le stile que ne faisoienl les Oraisons. Quoyque ce fust chés moy je ne pus nouriir son erreur par ma conq>laisance, et lui dis humblement que force honnestes gens n'estoient pas de son opinion. Je ne vous ay point fait celle narration pour vous en desgouster, mais seulement pour vous dire comment cet esprit s'est apparu à moy en altendant que vous mesclaircissiés s'il est bon ou mauvais, que je sache si je dois aller au devant de luy jusqu'à la porte ou si je luy dois dire une autres fois que je n'y suis pas. Tout cecy demeure, s'il vous plaisl, entre nous, et vous ne luy en tesmoignerés aucune chose'.

' C'était Isabelle Blondeaux, femme de Jean

Plielippeaux, seigneur de Viilesavin, qui avail été secrétaire des commandements de Marie de Médicis. Voir, sur celle dame, la noie 2 de la page 639 des Mélanges histonques. Lettres de Balzac, n" LXWIII.

- Jacques Favereau , dont nous avons déjà trouvé ici le nom.

^ L'original visiteur de Chapelain notait autre que ^[. de Bellejoye, dont il sera question dans les lettres suivantes.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Avec les vers de M' Bourbon je vous envoyé la harangue que M'"^ le Prince a faitte à Bordeaux contre M' de la Valette, laquelle en vérité est sanglante et digne d'estre gardée, veu l'esclat. Et certes c'est une chose assés estrange qu'on ait bien voulu que le peuple la vist imprimée si long temps après le coup.

Je suis. Monsieur, voslre, etc.

De Paris, ce 92 janvier 1689.

.Madame la Marquise de Ramb[ouillet] m'a tesmoigné une extrême passion de voir vostre Discours de l'ancienne vertu devant que de mourir, dit-elle, comme si elle croyoit ne devoir pas vivre encore longtemps \ Je voijs conseille de luy donner ce contentement le plus tost qu'il vous sera possible et plustost comme une esbauche si ce ne peut estre comme un ouvrage achevé , et vous ne doutés point de nostre fidélité.

À M. DE MOlNTAUZlER,

E.N ALSACE

Monsieur, c'est une chose bien dure pour tout ce que vous avés d'amis et de serviteurs à Paris, de voir le peu de disposition qu'il y a de vous y tenir ce carnaval, et de se consoler avec vous par vostre présence de la peine que les vostres leur ont donnée, toute cette campagne dernière. J'ay grande honte de m"estre ainsy laissé attrapper à l'espoir de vostre retour de deçà, que je vous avoue que je tenois infaillible, soit

que vous vainquissiés , soit que vous fussiés vaincus : le premier, pour en venir recevoir la couronne , le second pour venir chercher vostre seureté. Maintenant je ne sçay si nous nous devons l'esjouir de vostre victoire, qui nous est si funeste, et s'il ne vaudroit pas mieux que vous eussiés perdu, puisqu'on ce cas nous vous eussions gaigné. Si vous eussiés mis entre vos conditions en celte Cour, lorscjue vous vous chargeastes de prendre Brisac, que vous ne le fériés point si l'on ne vous permettoit , après , de nous venir voir, nous ne serions pas à cette heure en cette peine, car on vous auroit tout accordé pour un si grand bien.

Voicy comme parle une lettre de M' de Balzac que je viens de recevoir, par oii vous verres que tout le monde est de mon sentiment pour le désir de vostre retour, et il m'a bien fait plaisir de m'en escrire de la sorte : rr Je voudrois que nostre Marquis eust accompagné vostre Duc et qu'il peust passer rhyver avec vous, car quoyque Paris me soit Allemagne, n'estant pas moins absent de l'un que de l'autre, j'aurois pourtant l'esprit soulagé de sçavoir qu'il se délasse quelquesfois dans vostre cabinet et que vous luy faittes conter en seureté les dernières merveilles de son histoire \i Ce qui m'en a pieu davantage, c'est que cecy est un motu proprio et qui n'a point esté excité par le compliment que je luy fis, ces jours passés, de vostre part, qui ne peut estre arrivé qu'à cette heure chés luy.

J'ai envoyé vostre lettre à M' le Conte d'Etlan avec l'autre, n'ayant pas peu luy

' M"^ de Rambouillet devait vivre encore plus de quinze années : elle ne mourut que le 2 décembre i665 et eut tout le temps de lire cl de relire le Romain et les autres dissertations politiques qui lui étaient consacrées, non-seulement dans les Œim-es diverses de i6hli, de i658, de 166^, mais encore dans l'édition dé-

finitive des Œuvres complètes de i665, l'achevé d'imprimer du tome II étant du 5 mai de cette année.

- Nous n'avons pas la lettre , ou du moins la portion de la lettre que reproduit ici Chapelain. Je dis la portion de la lettre, car, dans l'édition de 1 665 , plusieurs ont été tronquées.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

porter, à cause d\in grand rheume qui m'assassine. 11 est venu ce soir céans me tesmoigner les obligations qu'il vous a, et demain il me doit envoyer une lettre pour response qui vous fera ses remercimens.

Nous avons parlé de vous comme nous devions et vous nous avés fait faire une conversation importante.

Vous aurés, avec le paquet que je feray, la lettre que vous voulés qu'on vous renvoyé . encore que j'eusse mieux aymé, puisque vous l'estimés comme elle le mérite, que vous ne l'oussiés point voulu mettre une seconde fois au hazard des chemins et vous en eussions esté bons et fidelles dépositaires.

M^' le duc de Longueville a receu ce que je luy ay dit de vostre part avec joye et satisfaction très grande; m'a fort asseuré, et à force gens qui estoieut préseus, qu'il vous estimoit parfaittement et chérissoit extj'émemenl l'amitié que vous luy aviés promise. Il m'a commandé et recommandé que je vous asseurasse bien de la sienne et du désir (pi'il auroit de vous servir. Entre les louanges qu'il vous donne, il dit que vous luy aviés fait prendre Hleterans ' et qu'à vostre exemple tous les officiers de son armée y firent merveilles. La conversation ne linit pas sans que je luy disse celles que vous avés faittes tout fraiscbeuient aiqjrès de Brisac et que vous nous voulés l'aire passer pour des choses de petite conséquence.

M' de La Lane m'a veu et m'a monstre

' Bletlerans est aujourd'hui un chef-lieu do canton du dcparlement du Jura, arrondissement de Lons-lo-Saunier, à i3 kilomètres de cette ville.

- L'élégie doit être cehe qui ouvre le recueil des Poésies de Lalunc , élégie intitulée : Cléonte, désespéré des rigueurs d'Amarante, veut se donnei' la mwt. Le sonnet doit être celui qui est intitulé : Eloge de la beauté d'Amarante.

■'• Balkr, danser. M. Littré a cité, sous le mol laller, deux contemporains de Chapelain, La

un Sonnet de jouissance un peu plus libre que son Elégie quil vous doit envoyer avec la response à vostre lettre ■. Il n'y a point de prince si bien obéy que vous qui, à un moindre petit signe, faittes baller ^ les Muses à cent lieues de vous.

J'ay envoyé vostre lettre à M' fÉvesque de Grasse, mais je n'en crois pas avoir de response d'un mois. Escrivés nous souvent si vous voulés que nous ayons souvent de la joye et me tenés tousjours, Monsieur, pour vostre , etc.

De Paris, ce a3 janvier i63o-

À M. LE MARQUIS DE GESVRES

À M0>CEAIX.

Monsieur, j'ay receu avec une extrême joye les marques de vostre souvenir et je vous avoue que j'en avois besoin pour me consoler de vostre absence en Testât où la disposition des choses vous a mis maintenant. Jay receu aussy à faveur particulière le plan que vous m'avés envoyé de la Relation que vostre loisir vous convie à faire de l'entreprise de Fontarabie et le discours que vous fusles obligé de foire sur Testai du siège, lorsque M' TArchcve.squo do Bourdeaux vint dans vosire camp '.

Pour le premier, [sij vous faittes la Uelation conforme au projet, ce sera une pièce accomplie et d'une merveilleuse ins-

Konlaine et Guy Patin. Le Dictionnaire de Trévoux cite, sous le même mot, un autre écrivain du même temps, Sarrasin.

'' Cette relation serait-elle celle qui est ainsi mentionnée dans la llihliothèque lii.itoritjue de la France {article 21,900) : «Relation de tout ce qui s'est passé tant durant le siège de Fontarabie , qu'à la levée d'icelui, manuscrit in-fol. conservé dans la Bibliothèque du Roi, n° 9562 ?'^ Aucun des hiograplics du marquis de Gcsvres ne paraît avoir connu le travail du vaillant capitaine.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

truction pour le corps de l'histoire. Car, après l'avoir bien considéré, je Irouve qu'il comprend tout ce que l'on peut désirer, et je n'ay à vous dire mon sentiment que sur fort peu de choses.

La première est que vous fasciés la narration tonsjours en tierce personne, comme si ce n'estoit point vous qui la fist, mesme en toutes les choses où. vous avés commandé et agi \

La seconde de ne pas faire les conseils à part de la narration comme ils en sont séparés dans le projet, mais de les insérer chacun dans son lieu, selon les dattes et le cours de Ihistoire; outre qu'ils serviront à la clarté, ils y feront grand ornement, estant en leur place.

La troisiesme déparier aussy amplement et particulièrement, si faire se peut, de la prise du fort du Passage, des vaisseaux et de l'action de Serignan\ lorsqu'il le défendit, des parties de guerre de M' de Saint- Simon^ et du combat naval de M' deBourdeaux, que des avantages qui vous arrivèrent à Oyarson (?) Ernane (?) et depuis la desroule deçà la rivière conli-e les ennemis, afin que la Relation soit complette et qu'on ne croye pas que vous ayés voulu faire plus valoir vos actions que celles d'autruy.

Pour le langage, il n'y a rien à vous dire sinon que vous escriviés comme vous parlés le plus que vous pourrés dans les termes de l'art, sans superfluité et faisant vos périodes plustost courtes que longues, à cause que l'esprit de celuy qui lit conçoit bien plus facilement ce qui est resserré que ce qui est estendu.

Je vous renvoyé le tout, c'est-à-dire le Projet et le Discours qui m'a semblé trèsbeau et très-instructif avec des considérations fort dignes d'estre insérées dans la Relation', au lieu et à la datte qu'il fut fait. Si vous la voulés rendre parfaitle de tout point, vous y joindrés un plan de la ville , des quartiers de l'armée, de la coste jusqu'à Saint-Sébastien et de la terre jusqu'au Bourguet. Cela sert extrêmement à Tintelligence de la chose.

Je n'ay peu faire voir ny l'un ny l'autre de ces * papiers à M' l'abbé de Saint-Nicolas , quoyqu'il soit en cette ville depuis deux jours, car je ne l'ay veu que par rencontre et en compagnie. Jeluy ay seulement monstre vostre lettre et le lieu où vous me permettes de luy faire tout voir, dont il s'est tenu infiniment vostre obligé et m'a fort prié de vous asseurer tousjours de son trèshumble service.

W de la Poterie, son parent, revenu depuis peu de Guienne où il a entendu soixante et trois tesmoins sur l'affaire de Fontarabie, luy a rapporté sur vostre sujet que toute la province estoit remplie de vostre gloire et luy a dit des biens de vous qui vous doivent fort contenter. R m'a dit aussi que vous aviés en .\P Servient une personne fort acquise et que les dernières lettres qu'il a receues de luy ne sont pleines que de vos louanges et de l'amitié qu'il a pour vous. Ces tesmoignages vous doivent estre fort chers et plus en ce temps cy qu'en un autre, où les vrais amis ne se distinguent pas si bien de ceux qui ne le sont pas.

M' d'Andilly et M' de Saint-Nicolas ne cèdent à qui que ce soit en la passion de

' C'est ce qu'a fait ie maréchai d'Estrades dans sa Relation de la défense de Dunkerque (i65i-i652).

- Guillaume de Lor, sieur de Serignan, maréchal des camps et armées du Roi, gouverneur de Salses, etc.

^ Claude de Rouvray, duc de Saint-Simon, gouverneur de Rlaye, premier écuyer de Louis XIII, était alors âgé de trente-deux ans.

* Je corrige i'e'videnle faute de transcription : ses papiers.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vous honnorer et vous les trouvères tousjours égaux en la bonne ou mauvaise fortune. Je ne pense pas que j'aye beaucoup de peine à vous persuader la mesrae chose de nioy qui suis et seray toute ma vie, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 29 janvier 1689.

À M. DE BALZAC

À B;ILZAC.

Monsieur, je veux espérer que vostre (première lettre achèvera la consolation que celle cy, que je viens de recevoir, a commencé à m'apporler par la nouvelle de l'amendement de vostre maladie. Je ne puis nommer autrement l'incommodité qui vous fait plaindre, quoyque peut eslre elle ne vous retienne pas dans le lit, et qu'elle ne vous ait point obligé à assembler vosHypocrates pour la soulager. A un corps inlirme comme le vostre, les moindres atteintes de mal sont douloureuses et doivent eslre considérées comme de grands maux , et je les considère tellement de la sorte en vous , que j'en sens mesme le contre coup, quand ils vous attaquent, et j'aurois aussy bien besoin de me faire penser (sic) de vos |)layes, que ceux qui en ont receu quelqu'une à la leste sont souvent contraints pour guérir de se faire ouvrir le colté opposé. Guérisses donc. Monsieur, si vous voulés que je ne sois pas malade et si vous me voulés es[)argner la peine que me feroient encore les médecins.

M^' le duc de Longueville est revenu glorieux et trion)phant avec dautant plus de joye pour nioy, (jue comme le Roy et la France luy lesmoignent toute la satisfaction imaginable des grandes choses qu'il a failles cette campagne, il ma fait paroislre beau-

coup de contentement des petits services que je lui ay rendus de deçà durant son absence. Je luy ay parlé plus d'une fois, depuis son retour, de ces bons succès dans les teiines les plus obligeants et les plus véritables que j'ay peu , et il a receu ma bonne volonté humainement, quoyqu'avec une certaine pudeur (pii relevoit encore davantage son mérite et qui me semble n'estre ordinaire qu'aux vrays héros'.

Nous espérons que Monsieur le marquis de Montauzier fera un tour icy et que nous aurons de luy des relations de bouche de ses belles actions, plus amples et moins modestes que celles qu'il nous a envoyées par ses lettres. M"" sa Tante, vostre gouvernante ', a si bien secondé M°" sa Mère , dans la sollicitation de sou congé, qu'enfin elles l'ont obtenu, et il est parti si bien que nous ne doutons point qu'il ne vienne se raffraiscbir parmi ses amis, c'est-à-dire qu'il ne fasse trois cent lieues pour se reposer quinze jours avec nous. Il n'y sçauroit eslre guères davantage veu les préparatifs que font les Impériaux pour avoir leur revanche et tascher de reprendre Rrisac.

\ ous vous souveniés en mesuie temps l'un de l'autre, qui n'est pas un mauvais signr pour vostre amitié. Par ma dernière lettio je luy fis sçavoir en propres termes ce que vous me mandiés sur son sujet et je suis asseuré qu'il en aura une extrême joye.

J'ay rendu à M' de Voiture, hier qu'il vint céans, la copie de la lettre que vous aviés escritte à M' de Roisroberl et luy a y fait voir l'endroit de celle qui l'accompagnoit, où vous me ditles que pour la luy l'endre toute propie, il n'y a voit qu'à mettre vostre jeu au lieu de vos affaires. Il en rit abondamment et se mit ensuite à lire beaucoup d'autres lettres de vous, si bien que

' C'est ce que l'on a pu dire encore de Tu'renne et de Catin.il.

- M"" de Biassac, femme du gouverneur df

Angouniois.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vous fustes toute nostre conversation, 11 vil surtout l'endroit où vous luy alloués sa paresse pour bonne et s'en tint fort vostre obligé. En récompense du duplicata que je luy donnay de vosire part, il me chargea d'une copie d'une lettre qu'il avoit escritte le jour d'auparavant à M' de Lizieux ' , et me pria de vous l'envoyer me faisant entendre qu'il l'aymoit parce qu'il luy sembloit qu'elle avoit plus de vostre manière que les autres. Cela me semble plaisant que, comme de concert, sans néanmoins estre concertés, vous vous escriviés sans vous escrire, et soyés si bons niesnagers de vos lettres que vous les faciès servir en deux lieux.

Je croy vous devoir dire une nouvelle qui ne vous déplaira pas, aymant le bon M' de Vaugelas comme vous faitles\ Depuis huit jours en ça , j'ay entrepris de luy faire restablir sa pension et l'ay obtenu par l'intercession de M' labbé de Boisrobert lequel . sur les propositions que je luy ay faittos, et les raisons que je luy ay alléguées , a si bien gouverné son maistre, que la chose s'est achevée au grand contentement de ses amis. Pour engager Son Eminence à celte générosité, nous luy avons fait promettre que M' de Vaugelas composeroit le Dictionnaire, à quoy il s'en va travailler. Hier et aujourd'huv il a veu Son Eminence qui l'a caressé

et accueilly en telle sorte qu'il ne tient pas dans sa peau^.

La première fois que je reverray M' de Bellejoye,je luy feray connoislre que j'ayme tous vos amis. Je suis bien ayse de l'arrivée à bon port du seigneur Viltori \ M" du Puy en auront demain avis.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 3o janvier 1689.

À M. LE MARQUIS DE MOiMAUZIER,

EN ALSACE.'

Monsieur, je mets cette lettre entre les perdues, et l'escris non-seulement avec la créance, mais encore avec l'espérance que vous ne la recevrés point, y ayant beaucoup d'apparence que le congé que l'on vous envoya il y a huit jours, ne vous aura pas permis de demeurer seulement huit heures en Alsace. Je vous l'escris néantmoins en tout événement , afin que si par quelque malheur le paquet précédent ne vous avoit pas esté rendu, ou s'il vous avoit trouvé encore embai'rassé pour quelque temps dans vostre gouvernement, vous sachiés que vous estes attendu icy de tout le monde dans des impatiences inimaginables, et que vous ne pouvés larder davantage à vous mettre en chemin sans laisser croire

' Philippe Cospeau.

- Ce passage a été reproduit par M. Livel {Histoire de l' Académie française , t. I, p. 3 78). Six ans plus tard, il a été reproduit aussi par M. Sainte-Beuve, qui le croyait inédit {Moniteur universel du ai décembre i863; Nouvc-lles causeries du lundi, 3' édition, t. VI, p. 3^7).

^ M. Littré a cité {Dictionnaire de la langue française, t. III, p. 1026) celle phrase du brave Lanoue : «Le peuple romain en devint si fier, se voyant couronné de tant de victoires et trophées, qu'il ne pouvait quasi durer en sa peau.» Laissons ici la parole à M. Sainte-Beuve (p. 3^8) :

w C'est à celte occasion que Vaugelas fit cette réplique souvent citée, et que Pellisson nous a transmise. Le cardinal, le voyant entrer dans sa chambre, s'avança vers lui avec celte majesté douce et riante qui l'accompagnait toutes les fois qu'il le voulait bien, et lui dit: «Ehbien! Monsieur, vous n'oublierez pas du moins dans ie Dictionnaire le mot de pension. n Et Vaugelas s'inclinant de sa révérence la plus profonde, répondit : rr Non, Monseigneur, et moins encore celui de reconnaissance, n

'' Le volume in-folio de Victorius dont il a été déjà question.

AS

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

que vous aymës mieux la guerre que l"amour, ou que vous préférés i'amour des Allemandes à celuy des Françoises. Mais j'ay trop bonne opinion de vostre goust pour in'imaginer ce dernier , et quand la nécessité de vostre séjour sur le Rbin vous auroit rendu le rival de M' de Lorraine, je connois une personne de cette Cour qui ne vous pennettroit point de balancer entre la princesse de Cantecrois' et elle, maintenant que vous estes en liberté de nous revenir voir.

Revenés donc sans délay si vous n'estes desja parti et vous préparés à deux mois de bonne joye en la compagnie des illustres qui possèdent vostre estime et peut estre vos inclinations. L'Ambassadeur de M^' le Daufin est de retour de bien plus loin que vous nestes \ pour y trouver [moins de] moyens de satisfaction que vous n'y en trouvères, et il vous seroit lionteux que cet homme qui vous cède en tant de choses eust cet avantage sur vous.

Enlre les choses qui vous paroistront nouvelles à vostre arrivée, celle cy ne vous plaira pas peu, quand vous verres Saint- Ouin grandie de toute la teste depuis vostre

départ, et devenue presque aussy coquette et aussy niaise que sa sœur '.

Jaurois encore tout plein de choses à vous dire, mais je craindrois de les dire inutilement, et puisque vous devés tousjoiu's venir, il vaut autant les garder pour vous en entretenir à vostre bienvenue.

Jay fait voir à M' Silhon et à M' Poleme ce que vous me disiés d'eux dans vos précédentes, dont ils se sont tenus fort vos obligés.

Par l'ordinaire précédent je vous envoyay la response du Conte d'Etlan avec la lettre que vous ra'aviés envoyée pour Iny monstrer. Ce seroit dommage qu'elles fussent perdues \ Si j'eusse creu son retour si pront, je ne les eusse point hasardées par de si fascheux chemins.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De P.iris, ce 3i janvier i63t).

A M" L'EVESQUE DE GRASSE

À GRASSE

Monsieur, demandés et il vous sera répondu \ Je noserois pas dire bien, car cela

' Béatrix de Cusance, princesse de Canlecroix, naquit ie 27 décembre 1616, au château de Bolvoir, dans les monlagnes du Doubs, et mourut à Besançon, le 5 juin i(i63. Sa liaison avecle duc de Lorraine, Charles IV, remontait à l'année i636. A demi mariés en 1087, ils ie furent tout à fait le 20 mai i663. Sur ce mariage in ejtremis, comme sur toutes les circonstances de la romanesque existence de la belle Béatrix de Cusance, voir une étude spéciale de M. L. Pingaud , dans les Mémoires de la Société d'émulation du Doubs, 1870. Il y a eu un tirage à pari (Besançon, 1876, li3 pages in-8°). Tallemant des Réaux nous a conservé {Historietles , t. 11, p. 389) un bon mol de Théophrasle Renaudut sur M'"° de Cantecroix, qu'il appelait in femme de campagne du duc de Lorraine. Ce mot ,

comme le rappelle M. P. Paris (p. /120) , d'après les Mémiiire.i de Bussy, coûta cher, en 16^1, à un valet de pied du duc de Lorraine , lequel valet . l'ayant répété en riant, fut pendu, sans antre forme de procès, par l'ordre de la princesse de Cantecroix. Ne nous étonnons pas, après cela, de la dureté des beaux yeux de Béatrix dans l'admirable portrait que Van Dyck nous a laissé d'elle.

' Voiture, qui revenait de Rome.

^ Je ne trouve rien sur les demoiselles de Sainl-Ouin dans les Historiettes, dans les Mémoires et dans les recueils épistolaircs du temps.

' Je supprime le lapsus ; furent, comme un peu plus loin, je supprime un autre lapsus : fort mis devant retour, au lieu de son.

=* Allusion au mol de l'Evangile : Demandez el

tons recevrez.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

dépendra des matières, et vous en pourrie's proposer telle que je serois retts et ad melam non loqui, mais ce sera lousjours pronlement et laconiquement comme un homme qui ayme à expédier les aiïaires, et qui a besoin de tant de paroles , qu'il ne les sçauroit trop raesnager.

Vous vous trouvés donc bien de mes ga zetfes et vous me passés pour docteur en ce mestier. C'est de quoy je me resjouis bien fort, comme d'une vertu que j'ay de plus que je ne pensois. La consultation que vous voulés que je fasse avec mes astres pour deviner ce qui arrivera après la cheule du R[évérend]' n'est pas une question trivialle et vous ne choisisses pas trop mal les morceaux. Pour ce coup , vous n'en sçaurés autre chose sinon qu'il n'y a que Son Eminencequi puisse bien remplir cette

place, mais qu'estant infra se posita il la laissera à M' de Chavigny qui fera bien, mais sans doute moins que son prédécesseur qui ne faisoit que se jouer de ce qui liiy donnera beaucoup de peine '\ Tout le changement que cela apportera sera que la première promotion nous donnera un Cardinal, au lieu du mort, qui n'est pas trop amy du vostre \ si ce n'est que les coups qu'il a receus en Guyenne et en Provence Payent rendu indigne du chapeau *.

Vous avez deviné comme si la P[rincesse] Julie vous avoit communiqué son art divinatoire, lorsque vous avez creu que Brisac dans nostre parti me donneroit une grande joye. Elle ne pouvoit estre plus grande, car je crois que cette prise est une paix en herbe ^ et qu'enfin cette sacade® en fera venir l'envie aux Castillans malgré eux.

' Le P. Joseph.

- Léon Boulhiliior, comte de Chavigny et de Busançay, était alors âgé de trente et un ans. Ce fut un des agents les plus dévoués du cardinal de Richelieu, ainsi que son père Claude, dont il fut le successeur au département des afTaires étrangères. On voit que Chapelain le jugeait bien moins habile que le P. Joseph. Il semble que ce soit là l'opinion que l'on doive définitivement en garder.

^ Chapelain voulait parier de l'archevêque de Bordeaux, Henri d'Escoubleau de Sourdis, le constant adversaire du cardinal de la Valette.

* Voici comment Tallemant des Réaux, dans une note de son historiette intitulée : L'Archevesqtie de Bordeaux (t. 11, p. ,338), raconte les mésaventures du prélat : rrCe fut en ce temps-là [décembre i636] que le mareschal deVitry, qui estoit gouverneur de Provence , dans un démesié, donna brutalement un coup de canne à l'archevesque de Bordeaux , et fut mis pour cela à la Bastille, où il demeura longtemps. Cet archevesque se pouvoit vanter d'cstre le prélat du monde qui avoit esté le plus battu; car M. d'Espernon Tavoit desja frappé à Bordeaux [en 1 633]. Il faut voir la vie de ce duc, où cela est

tout au long.w Voir p. ItQ^ de l'édition déjà souvent citée dans ces notes. Guillaume Girard, employant un ingénieux euphémisme, prétend que le duc avança deux ou trois fois la main, et la lui appuya contre l'estomac, et qu'il toucha de sa canne le bord du chapeau de l'archevêque. On ne saurait mieux déguiser des coups de poing appliqués sur la poitrine et des coups de canne apjiliqués sur la tête. On sait que Henri de Sourdis mourut sans avoir obtenu ie chapeau.

^ Cette métaphore était-elle déjà connue avant Chapelain ? M. Litlré ne donne aucune citation qui nous autorise à le penser. Il n'a trouvé que cette phrase où Molière, parlant, dans l'École des maris, d'un époux destiné à être trompé, s'exprime ainsi :

Et ne rètre qu'en lierbe est pour lui douce chose.

Si une paix en herbe paraît ici chose nouvelle, on sait que la locution proverbiale : manger son blé en herbe, est, au contraire, assez ancienne et qu'on la trouve notamment dans Rabelais (livre III, chapitre ii.)

'' Chapelain écrit ce mot comme l'écrivait d'Aubigné dans le Baron de Fœneste. Saccade,

Le carabin ' est à ses quartiers d'hyver. Je luy envoyeray vostre lettre et je donneray aussy à M. de Monlauzier celle que vous luy escrive's quand il arrivera, qui sera dans quinze jours.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce h fc-bvrier 1689.

ceux.

À M. LE MARQUIS DE GESVRES

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