À M. DE LIONNE
Monsieur, un si précieux souvenir <pie le vostre mériloit un remerciment qui fut fort exquis, etj'avois prié M' de Voilure de vous
' Balzac écrivait à Chapelain sur ce sujet (lettre lll du livre XX, déjà citée) : ^ie vay travailler tout de bon pour noslrc incomparable Marquise, et vous luy pouvez dire, d'avance, que j'espère lui conter merveilles de sa Rome et de ses Romains. ^
- Balzac (Icllre I du livre XX, déjà citée) exprime ainsi sa reconnaissance à Chapelain : (tCe n'est pas d'aiijourd'huy que vous me faites du bien. Tout ce que j'ay d'Annibal Caro, je le tiens de vous, et la mesnie main qui me régala autrefois du volume de ses lettres, m'a estrenné celle année de sa traduction d'Arislole. Tellement que nous faisons vous et moi ce que nous avons coustunie de faire: vous donnez et je reçois. Béni soit mon bienfacteur, ou mon bienfaiclcur, puisque M' de Vaugelas le veut ainsi, et que, pour si peu de chose , il ne faut pas se mettre mal avec ses amis, n
' On lit {ibid.) : -L'Enéide italienne vous
sera rendue aussi saine et aussi entière qu'elle est partie de voslre cabinet, el quand telles hostesses séjournent chez moy, elles n'y reçoivent aucun mauvais trailemcnl.T Voir ci-après la lettre de Chapelain (du 11 mars 1639)011 Balzac est félicité d'avoir si bien soigné le livre, qu'il parait plus neuf que jamais.
' Voici comment Balzac juge ces deux épilaphes (ibid.): vDes deux épitaphes que vous m'avez envoyées, l'une, à mon advis, est moins mauvaise que l'autre; mais ni l'une ni l'autre ne sont bonnes, et cela ne s'appelle pas escrire en latin. Vous avez veu celle vérité avant moy; mais vous ne l'avez pas déclarée si franchemcnl. Vous sçavez pourtant bien que, comme il y a des fous furieux, et qui sont habillez en sages, il y a aussi des sottises sentencieuses, et qui ont l'apparence d'aphorismes. Le monde se laisse piper le plus souvent à ce faux esclaLr?
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
le faire dans sa response', sachant bien que s'il en prenoit la peine, vous amùés sujet d'en demeurer satisfait. Mais contre son inclination officieuse, il m'a refusé celte assistance, et a voulu que je payasse par moyraesme , sans considérer que je serois mauvais payeur. Et il est facile à juger que si quelque chose a peu obliger une ame aussy humaine que la sienne à me faire paroistre cette dureté , ce n'est que la seule jalousie. Il a creu sans doute que si je vous parlois par sa bouche, vous prendriés les mesmes sentimens pour moy que vous avés pris pour luy , et que vous aymeriés également ceux qui auroient employé une mesme élo- (juence pour se mettre bien auprès de vous. Ce n'est pas, Monsieur, qu'il n'ait beaucoup de bonne volonté pour moy et qu'il ne désire mon avantage; mais c'est qu'il vous regarde comme un de ses biens qui n'entrent point dans la communauté des amis. Vous luy tenés lieu d'une maistrcsse ou d'une com'onne qui sont , comme vous sçavés, des pièces incommunicables et pour lesquelles on s'est de tout temps permis de perdre toute sorte de respects humains. Il ne se peut résoudre à partager avec personne un thrésor qui luy est si cher et, pour se confirmer dans cette humeur, il se persuade qu'elle vous passera pour un tesmoignage de son estime. Cette avarice est un défaut que vostre vertu a produit en son esprit, qui d'ailleurs est le moins intéressé et le
plus généreux du monde , et certes je ne sçaurois le blasmer d'un si beau vice dans lequel je pense que je tomberois moy mesme sij'estois aussy riche de vostre bienveillance que luy. Je luy envie seulement celte possession, mais sans dessein de l'y troubler, l'ayant à si juste titre, ny de vous demander place en vostre affection que beaucoup audessous de luy; c'est-à-dire que je consens que vous le considériés comme le plus aymable des hommes, et me contente que vous me regardiés comme celuy qui est le plus, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 16 février 1689 ".
À M. DE BALZAC
À BALZAC
Monsieur, j'ay cherché M' de Voiture pour luy monstrer l'endroit si agréable de vostre lettre qui regarde sa pénitence. A son défaut je l'ay fait voir à M"' la Marquise de Rambouillet qui l'a foi't estimé et m'a dit que vous estes tombés en mesme sentiment ou peut s'en faut , M' de Lizieux et vous. Car dans la lettre qu'il a rescritte pour response avec sa modestie ordinaire, elle m'a fait entendre qu'on luy avoit appris que ce bon Prélat, en termes latins élégans, avoit dit qu'il avoit couvert ses péchés de fleurs.
J'ay demandé encore à cette incomparable Dame la lettre au mesme M"^ Voiture sur les
' Celte réponse est celle que l'on trouve dans les Œuvres de Voiture (p. 2 Sa de Tédilion de M. Amédée Roux, p. 821 du tome 1" de l'édition de M. A. Ubicini). En voici les premières lignes écrites avec cet aimable enjouement qui valut tant de succès au correspondant de M"' de Rambouillet et de M"' Paulet : « Monsieur, quoique vous m'ayez donné les plus mauvaises heures que j'aie eues en tout mon voyage , et que personne ne m'ait si mal traité à Rome que vous, je vous assure que je n'y ai point veu d'homme que
je désirasse tant de revoir, ni que je servisse si volontiers. Il arrive peu souvent qu'en ruinant une personne on acquière son amitié. Mais vous avez eu celle fortune-là avec moi , et vostre génie est en toutes choses si puissant dessus le mien, que je n'ai pu me défendre de vous d'une façon ni de l'autre, et qu'en me gagnant mon argent, vous avez encore gagné mon cœur, et vous estes rendu maistre de ma volonté. 15
^ Le même jour, Chapelain écrivait (f ^a) à M. de Chives, officiai d'Angouléme : f?J'ay
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
senteurs que vous aimés et l'ay surprise pour ce qu elle ne se souvient point qu'il luy en ait jamais escritte aucune sur ce sujet '. Elle m'a promis pourtant de repasser toutes celles qui sont de luy dans sa maison, et, si elle rencontre celle que vous demandés , de vous en faire faire une coppie. A la première veiie, j'en parleray à Tautheur et il sera malaisé qu'il vous la refuse, vous honnorant tousjours beaucoup et ayant plaisir d avoir occasion de vous en donner des tesmoignages.
J'ay rcceu puncluellen)ent au temps que vous le raandiés le Discours sur vostre guerre avec le Prince des feuilles. Je l'ay leu d'un bout à l'autre en le dépaquetant et l'ay leu avec le ravissement qui suit tousjours la lecture de vos ouvrages. Il m'a semblé admirable, mais non pas nouveau partout, car il y a sept ou huit ans que vous m'en fistes voir une partie, qui dès lors me transporla, de mesme. Si j'ay bonne mémoire ; vous y aviés fait une description allégorique de son Empire et de ses sujets qui est une pièce exquise, et qu'il est fascheux que vous n'ayés pas trouvé à propos de l'insérer icy. Vous me ferés faveur de me Icnvoyer séparée, afin qu'elle puisse avoir sa louange au lieu où l'on juge mieux de tout ,
receii et leu et admiré le Discours de M' de Balzac que TOUS m'avés envoyé. Il me fut rendu le i li au soir, et, dès le soir mesme, je le dévoray avec le plaisir que vous pouvés penser. Je ne vous le loue point, parce que cela s'en va tousjours sans ilire... Ces jours passés, il a fallu coucher de tout le crédit d'une des puissances [sans doute le chancelier Séguier], pour donner entrée seulement dans l'Académie à un homme qui se nomme Esprit et qui n'en manque pas. 55 Chapelain dit au prieur de Chives, qui lui avait demandé de faire nommer Balzac conseiller d'État, que c'est là chose très-difficile, et il parle des T. bassesses qui sont nécessaires pour s'eslever. ..v; njoulnnl , du reste, (jue l'ahhé de Cerisy a promis
etpourveu quelle ne s'esgare point en chemin, je vous respons qu'il n'en arrivera point de scandale.
J'ay desja notifié aux quatre amis que vous me nommés qu'ils peuvent prentire un jour pour en entendre la lecture, et M' Lhuillier, à qui je l'ay dit parlant h sa personne, m"a monstre qu'il s'en tenoit fort vostre obligé et m'a juré de plus que vous ne vous souveniés jamais de luy qu'd n'en ressentit une joie extrême.
Les nouvelles que je ne vous |)eus mander, la semaine passée, sont que M' le Duc de la Valette a esté crié à trois briefs jours au moins à deux, et demain samedy doit estre le troisiesme, avec deux aydes de camp dont lun s'appelle d'Escart et l'autre Landresse. Il y en a qui en adjoustent encore un nommé Pressac. Après ces formes je croy que Ton procédera au jugement qu'il ne faut pas attendre favorable, veu les horribles charges que Ton dit qui sont contre luy et le peu de disposition qu'a le Roy à la clémence eu cette cause '.
Il ne faut pas douter que le bon naturel de .M' le cardinal de la Valette et l'amour qu'il a pour sa maison ne l'arfligent extrêmement de la voir dans le précipice \ M' le duc de Candalle, sur le point d'aller
de s'occuper de l'affaire. Chapelain, dans ce môme billet , nous apprend combien li^s pensions de ce temps claienl le plus souvent illusoires : r La pension de M' de Vaugolas est une pension . c'est-à-dire rien, quand il plaist à M' de Bullion, et il luy plaist presque tousjours.') M. Livct a donné quelques extraits de la lettre à M. de Chives {Histoire de l'Académie, 1. 1, p. 370).
' Voir la dernière phrase de la lettre suivante et la note qui correspond à celle phrase.
* Voir, sur le procès du duc de la Valette, les détails si précis donnés par le P. Griffet ( Histoire du règne de Louis XIII , t. III , p. 181-191 ).
' Le bon naturel du cardinal de la Valette ne doit pas être trop vanté. Voici contre lui l'acca-
LETTRES DE JEAN C-HAPELAIN
à Venize, où on le pressoit de se rendre, est tombé malade, et, dit-on, à la mort'. Si l'on adjousle à cela , l'attaque qu'a eu ces jours passés M' le Duc d'Espernon, qu'on nous a dit qui l'avoit pensé emporter', voilà bien du dueil en une seule famille et un •grand exemple de la condilion des choses humaines.
Au reste j'avois eu quelque tentation de traiter l'affaire dontM' l'Official m'avoitescrit deluy à moy, sans vous en parler qu'au cas que je visse certitude à l'amener à bonne fin. Mais pourquoy dissimuler avec vous qui avés l'ame ferme dans les événemens et qui me descouvrés tousjours jusqu'au fous de vostre ame? La pensée que iM' de Chives a eue pour vous est digne de latTection qu'il vous a tousjours portée, et quoycjue mon impuissance et l'humeur des gens dont il se faut nécessairement servir rende la chose plus douteuse qu'il ne se l'imagine , je ne laisse pas de la croire faisable. ïl est vray qu'il faut bazarder quelques complimens à M' le Chancelier et estre encore assés bon
courtisan pour se résoudre en tout cas à les perdre. Ce n'est pas que je voulusse qu'il y eusl rien d'approchant de ce dont il s'agit dans vostre lettre, car comme ce mouvement n'est pas de vous, j'ay commencé ma sollicitation sur ce pied, et j'ay fait entendre que ce n'estoit qu'un souhait de ceux qui vous ayment. Je voudrois seulement, puisque vous déviés recueillir la bienveillance de M' le Chancelier, par quelque honneste cajollerie, pour luy faire penser sérieusement au payement de vostre pension , que pour cela et pour cet autre intérest encore . vous prissiés la peine de luy escriie sui' quelque sujet qui luy peust plaire, sans dire un mot ny de l'un ny de l'autre de ces intéresls, et l'occasion en est excellente dans le mariage qu'il fait de sa cadette bien aymée avec le prince d'Enrichemont, petitfds de M' de Sully'. La matière est ample et embrasse beaucoup de chefs qui vous donneront beau champ , et si je suis bien informé, vous ne le sçauriés toucher en une partie plus tendre ny plus sensible". Vous y
bianl léuioignage du P. GrifTet {Histoire du règne de Louis XIII , L lil, p. i83) : «Le cardinal de ia Valette , toujours esclave de la faveur, abandonna totalement son frère, pour plaire au premier ministre. i La lettre à Richelieu, du 17 janvier 1G39, que reproduit (même page^ l'impartial historien, ne justifie que trop des paroles aussi sévères, et la platitude des termes y est en parfaite harmonie avec la platitude des sentiments. On se demande, en présence d'une telle pièce, si le cardinal de la Valette fut le moins du monde calomnié par celui qui lui infligea le surnom ignominieux de cardinal valet.
' Au moment où Chapelain s'inquiétait ainsi de la maladie du fils aîné du duc d'Epernon, le duc de Candalle était mort déjà depuis six jours (11 février). M. Bazin ( Histoire de la France sous Louis XUI, t. III, p. 19) indique par erreur le 1 5 février. La date du 1 1 est donnée par les auteurs les plus exacts , notamment par Guil-
laume Girard (Histoire de la vie du duc d'Êper non, p. 571). Voir encore le Moréri de 1759. au mot Valette {La).
^ Voici ce que rapporte à sujet G. Girard (p. 571) : «Soit que le ressentiment des rigoureux traitemens qu'on lui faisoit souffrir, ou que les seuls (sic) infirmitez de son grand âge lui causassent la maladie dont il fut atteint, il tomba dans une des plus aiguës et des plus dangereuses qu'il eut jamais ressenties. Pendant quatre mois il fut travaillé d'un rhumatisme qui le rendit perclus de tout le corps, et cela fut accompagné de douleurs extrêmes.?!
^ La belle Charlotte Séguier fut mariée , le 3 février 1689, à Maximilicn - François de Béthune, deuxième duc de Sully, pair de France, prince d'Enrichemont et de Boisbelle. marquis de Rosni, etc.
'' Dans la lettre II du livre XX (p. 788 de l'in-folio), Balzac désavoue le prieur de Chives,
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
aviserés et maviserés après, afin que j"agisse selon mes lumières et petite puissance. Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 18 février 1689 '.
À M. DE BALZAC
À BALZAC
Monsieur, vostre lettre ma rendu mon opinion première touchant le mérite de Victorius dans les lettres et les oraisons que je
vous en ay envoyées ^ En attendant le messager, je rouvris en plus d'un endi'oit et voulus voir quelles grâces exquises avoient piqué vostre goust si délicat en cet autheur, et vous i'avoient fait désirer avec tant d'impatience. Dès lors, je vous en manday un mot de mon sentiment, s'il m'en souvient bien , et je vous avoue que je ne vous dis pas encore tout ce que je pensois de cette pureté languissante et elumbe ^ qui ne me sembloit pas digne de la curiosité des maistres et qui, tout au plus, avoit esté suppor-
demande grâce pour la chaleur du zèle de cet ami, déclare qu'il n'y a point de robe plus séante à un philosophe que sa vertu , et répond en ces tenues au conseil que lui donnait Chapelain de flatter le père pour gagner le chanceUer : cJe voudrois de bon cœur avoir escrit à Monsieur*^*, mais il n'y a point moyen que j'escrive. Je ne sçaurois rien obtenir sur ces sortes de matières, de ma Rhétorique, ni de mes Muses; et si je sçavois un faiseur de complimens et d'épilhalames, j'en achélerois de luy à une pislole la ligne, quoyque les pistoles ne se facent point en mon village. C'est à dire. Monsieur, que je n'en puis plus, et vous m'advouerez d'ailleurs qu'il n'y auroit guères d'apparence que je fisse dos ci\ililés sur le subjel d'un mariage, puisque je manque aux devoirs do l'humanité, et ne donne rien à mes vieilles passions sur le subjecl de la mort de *^* [M. le duc de Candalle]. " Cette lettre, datée du 27 janvier 1689, est sans doute du 97 du mois suivant.
' Deux jours plus tard, le 19 février. Chapelain (fol. i6 et 68) écrivait deux lettres aux châtelains de Buzet. Je ne tire rien de la lettre au marquis de Flamarens, simple lettre d'afl'airos, mais je résumerai la lettre à la marquise. Chapelain lui dit qu'on parle bien souvent d'elle à rhôlel de Rambouillet : -rJ'ay veu , ajoute-l-il , M"" de Clermont. M'"" ses filles et M'"' Paulet qui se sont tenues fort obligées de Tordre que vous m'avés donné pour elles. La dernière m'a promis de faire sçavoir à M""' la comtesse de Maure et à M"' de Bellebat , Testonnement où
vous avés esté d'apprendre qu'elles n'avoient point receu vos lettres. Cet été, vous verres M"' de Bellebat en Gascoigne, où elle accompagnera son frère aisné, et M"' Paulet m'a dit qu'entre ses joyes, elle met celle de vous voir.. . J'av aussy trouvé toutes les lettres que vous avés escrites de deçà sensées et civiles, et qui semblent ne vous donner pas de peine, qui est la dernière perfection des lettres. Je recommande à M"' Bouchardière de vous bien aymer et assister, n
- Chapelain répond ici à la lettre XXI du livre XIV (p. 77 i de fin-folio) : '•J'ay tousjours beaucoup d'amitié pour Victorius , bien que je sois contraint de vous advouer que j'ay peu d'estime pour les lettres et les oraisons que je viens de lire. C'est du vin qui véritablement n'est pas gasté, mais qui n'est qu'à huit deniers le pot, pour user des termes du feu bon-homme Malherbe. Il ne fait point de solécismes; il n'est point barbare ; il est mesme citoyen romain , mais il est de la lie du peuple, et n'a rien qui le fasce valoir, que le lieu de sa naissance. Vous ne sçauriez croire combien il faut de résolution, pour quelquefois aller d'une page à l'autre; hre tout le Uvre n'est pas un moindre travail , que de passer toutes les landes de Bordeaux à pied et sans compagnie.- Cette lettre est datée du 6 juillet i638 : elle est du 6 ou 16 février 1689.
^ B'elumbig, '•éreinté», et au figuré, fr faible, débile, énervé. n Elumbe n'est dans aucun de nos dictionnaires et peut-être même dans aucun de nos auteurs.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
table pour entrelenir un modeste commerce avec ceux à qui ces épistres s'addressoiont. Néantmoins à bien considérer les choses, ce n'est pas à luy ni à la froideur de cet ouvrage que vous devés demander raison du temps que vous avés perdu à le lire. Si ma mémoire ne me trompe point, il n'a esté mis en lumière qu'après sa mort, et je veux croire pieusement que si ce n'a esté contre son ordre, au moins ça esté contre son dessein. Gela estanf, nous nous devons prendre à ses héritiers de celte publication et blasmer leur ignorante vanité qui a prétendu luy adjouster une gloire nouvelle en les imprimant, sans voir que par ce mauvais ofllce ils faisoienl connoislre sou foible. Or, Monsieur, je ne le descharge pas autant que je puis de ce blasme sans sujet. En sa cause, je plaide la mienne, et prévoyant ce qui pourroit bien arriver à l'avenir dans mon domestique, je croy esli"e obligé de le plaindre plustost que de l'accuser de l'injustice qu'il a receue du sien. Après plusieurs faux bons que m'avoit fait ma mémoire dans mes affaires particulières, et dans les matières qui donnoient fondement à la correspondance que je garde pai" les lettres avec mes amis, il y a huit ou dix ans que je me résolus à tenir registre de la pluspart de celles que j'escrivois pour me servir de livre de conte et de raisons et auquel je recourrerois dans la nécessité, lorsque j'esprouverois la mesme infidélité en cette mauvaise gardienne de mes pensées ; dès lors, je pris pour maxime de n'avoir point de valets qui ne sceussent escrire afin d'estre soulagé de la transcription de mes bagatelles et les instruisis à mettre de suitte dans des cahiers chiffrés les despesches comme elles venoient, avec les dattes des lieux et du temps oii elles estoient faittes , et les noms et la demeure de ceux à qui elles estoient addressées. Depuis cet ordre, insensiblement je me trouve un fort gros volume
qui, je l'avoue, dans l'usage qu'il est destiné, est une des plus utiles pièces de mon mesnage et m'a desja rendu mille services d'importance. Maintenant, comme j'en ay besoin jusqu'à la mort, et que je ne le puis brusler avant cela, sans bazarder de faire préjudice à mes affaires, avoués moy aussy que j'en recevrois un bien mauvais de luy, s'il se laissoit voir après moy comme une chose que j'eusse faitte pour estre exposée à la veue des peuples. Cependant j'en cours la fortune et j'en frissonne quelquesfois de crainte , ne me [>ouvanl bien asseurer que cela ne sera point.
L'Ode de M' le Cardinal que vous avés tant louée, la réputation que vous avés donnée à la Pucelle, mesme devant que de sçavoir si elle méritei-a de voir le jour, et une trop bonne fortune qui a accompagné ma foiblesse et mes bonnes intentions font croire à ma famille que je suis un grand personnage, et comme ils ne sont pas gens de lettres , ou qu'ils ne le sont que de fort médiocres , je crains fort qu'un jour, quand je ne seray plus , ils ne s'imaginent que tout ce qui sera de moy soit égal et qu'un homme qui escrit bien une chose et en une matière , ne puisse jamais que bien escrire en toutes. J'auray beau avoir défendu de laisser voir à qui que ce soit ce qui n'estoit gardé que pour moy seul; ils se persuaderont peut estre que c'est une modestie affectée, ou, s'ils me veulent bien traitter, ils croii'ont que c'est une délicatesse de Virgile, qui vouloit brusler son Enéide parce qu'elle n'avoit pas eu sa dernière main. 11 s'y pourra mesler de la sollicitation des avares libraires qui cherchent leur proffit plustost que la gloire des autheurs, et pourveu qu'ils imposent au public par le titre et sous un nom connu, ne se soucient pas de le diffamer à la longue. Cela se voit par les lettres qu'on a imprimées du Tasse de son vivant et après sa mort, et par celles
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
que nous avons de Sperone ', qui n'a peu éviter par la de'claration qu'il ût durant sa vie , qu'après sa mort ses nepveux ne donnassent tout ce qu'ils en peurent recueillir de luy, avec certaines autres pièces qui ont bien rabbatu de l'honneur que sa plume luy avoit acquise.
Ne seroit-ce pas une chose bien rude pour le nom que vostre amitié et vos éloges m'ont donné, que Ion vist, après moy, ce grand nombre dembrions" et d'imaginations indigestes qui ont esté conceues et enfantées en mesme temps pour servir en une seule occasion et une seule fois entre deux personnes seules, et seulement pour ce que je n'ay pas la voix si forte qu'on la puisse entendre dïcy en Angouraois au delà les monts? Mon repos ne seroit-il pas cruellement troublé par les justes railleries que m'auroient attirées ces mal oÛicieux parens. en publiant des paroles non préméditées et non repassées qui avoient bien de la peine à passer poiu- intelligibles auprès de ceux qui estoient faits à mon jargon et qui ne cherchoient rien moins que les grâces de 1 éloquence? Ce seroil, au reste, un joli en-
tretien pour le public que le détail de mes négoces et le récit des diverses occasions que j'ay eu de raaffliger ou de me resjouii chaque jour et chaque heure de ma vie. Ce seroit une belle intention^ pour luy d'apprendre mes différents- intérests et ceux de mes amis, mes espérances et mes cramtes. la mauvaise foy de mes débiteurs, l'ingratitude de mes obligés, l'inconstance de quelques-uns de mes bien aymés. mes procès, mes nijjladies. mon revenu, ma despense et mille autres matières toutes ordinaires et toutes triviales dont sans doute mon bouquin est composé et farcv.
Je fais bien estât à la vérité d'apporter toutes sortes de précautions, aGn que ce désordre n'arrive pas, et que tout ce menu fralras * de mes populaires avantiures meure avec les sujets qui les ont produittes. J'excommuniray bien par mon testament et exhéréderay^celuy des miens qui sera cause d'un si grand scandale et prendray leur serment à tous d'enterrer le volume avec moy aiin que les mesmes vers le rongent, à qui je serviray de paslure*. Mais, en tout cas. si je suis mal obéy. si mes héritiers cher-
' Speroni Degli Alvarolli naquit à Padoue en i5oo et mourut en i588. Ses Leltere furent recueillies en 1606 (Venise, in-S"), et reparurent dans l'édition de ses œuvres complètes (Venise, 1 7^0 , 5 vol. in-i"). Voir, on tête du V volume, une excellente notice biographique sur Speroni , par Forcellini.
- Embryon , qui, au xiv' siècle, est dans Nicolas Oresme, n'a guère été employé, au xvn" siècle, que par Boileau (satire X ) , dans le sens propre , et par Voiture, dans le sens de petit homme. Les rédacteurs du Dictionnaire de Trévoux, auxquels j'emprunte cette dernière indication, ajoutent: a M. Amelot de la Houssaye a employé ce mot au figuré, en parlant des ouvrages d'esprit.- On voit qn'Amelot delà Houssaye a\ait été devancé, alors qu'il n'était encore qu'un enfant d<cinq ans, par io correspondant de Balzac.
^ Il semble d'abord qu'il faudrait Ure atteittioti , mais intention a ici son sens purement latin de contention, à' application, comme lorsque Rabelais parle des moyens employés par Ponocrale pour reposer son élève de rceste véhémente intention des esprilz- (liv. I, cbap. xxiv) que lui causaient ses l'Iudes.
* Sic. C'est évidemment un lapsus, car on n'a jamais écrit autrement que/a/ras le nom donné à un amas confus de choses. Voir les exemples tirés par M. Liltré de divers auteurs du \\% du xvi', du xvu' et du xviii" siècle, exemples parmi lesquels on remarque celui-ci qui vient du Chapelain décoiffé : wNe réplique point, je connais ton fatras. -^
' Exhéréder est dans la Satire Ménippêe et exhrrédation se trouve dans les Plaidoyers de Patru.
■^ Celte singulière clause ne figure pas dans le
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
chent de la gloire et du profit dans la publication de mon répertoire, je vous prie de vous souvenir que ce ne sera point de mon consGuten)ent et de rendi'e un tesmoignage authentique et asseure' que je ne l'ay non plus voulu, que je m'imagine que Victorius n'a pas eu intention quon mît le sien sous la presse, après qu'il seroit sorti du monde. Un certificat de vous sur ce sujet me mettra à couvert en la partie qui m'est la plus importante. On croira bien et avec raison que je suis un mauvais escrivain de lettres, mais du moins on verra que je l'ay connu et que j'ay esté bien esloigne' de penser en faire de bonnes. On blasmera le livre et on en plaindra laulbeur, et ceux mesmes qui le liront avec desgoust croiront que j'auroy esté encore plus mallraitté queux, et pesteront plus conire lespublicateurs' pour moy que pour eux mesmes.
Je vous ay fait là une espouvanlable digression et dans laquelle il vous a bien paru que lintérest propre n'est jamais stérile de langage". Le mien s'est trouvé je ne sçay comment meslo à celui de Victorius et m'a fait vous enfiller cette longue kyrielle, sans
m'aviser presque que je l'eusse commencé. Je vous eu fay l'excuse que je vous prie de faire pour moy à la postérité, si ce que j'ay craint ai-rive, je veux dire qu'il m'importoit que vous sceussiés aussy bien qu'elle comment je prend cette matière et le peu que je contribue au mal qui en pourroit avenir. Mais, pour changer de discours et suyvre les autres chefs de vostre lettre, je ne suis pas de vostre avis pour ce qui regarde l'espargne de vostre encens, à les considérer dans les termes d'un bon politique. 11 est bien vray que le culte que les bons courages rendent aux Dieux est beaucoup mieux employé aux grands qu'aux petits , mais il n'est pas vray qu'il le soit aussy nécessairement aux uns qu'aux autres. Ceux de la premièi'C classe, satisfaits de leur propre grandeur, e( hors de l'appréhension d'estre mesprisés, reçoivent des offrandes des mortels et ne les exigent point. Ceux qui sont dans les ordres inférieurs , comme si le descry des sacrifices leur diminuoit quelque chose de leur divinité, les demandent avec rigueur et le ressentent lorsque l'on les négligea Je n'ay que faire de rapporter les
testament de Chapelain. Il est vrai qu'il avait préparé sa correspondance pour l'impression , et que le triage qu'il avait fail de toutes ses lettres aurait rendu bien inutiles les recommandations dont il entretenait l'ami qui devait le précéder de vingt ans dans la nuit du tombeau.
' C'est encore un latinisme, ce que Cbapcinin aime tant et emploie si volontiers. M. Litlré ne nomme pas un seul auteur qui ait usé de la traduction du moi public ator, mot qui n'appartient pas, du reste, à la pure latinité et que l'on ne Irouve, si je ne me trompe, que dans Sidoine Apollinaire.
^ Voici comment Balzac répond à ce passage (lettre VI du livre XX, p. 786 de l'in-fol.) : trJe ne me suis point efl'ravé delà digression que vous appeliez espouvanlable. Les billets des autres me paroissent longs, mais si vous m'escriviés des vo-
CHAPELAI.N. I.
lûmes, je les trouverois courts, et je n'ay gai de de me plaindre que vous me versiez les grâces à pleines mains. Tout ce que vous dites est considérable. La pluspart des Posthumes de l'esprit, ou sont bastards, ou peu dignes du nom de leurs pères, à qui d'ordinaire on rend des offices injurieux... Cela n'excuse pas pourtant la foiblesse ou la langueur de Victorius, car ses oraisons, qu'il n'a pas esciiles sans les avoir méditées, sont, s'il se peut , plus débiles et plus mortes que ses lettres. ..r La lettre, datée du 1 5 février 16.'! 9, est peut-être du i5 mars de la même année.
^ «Vous m'escrivez », répond Balzac, tries plus jolies choses du monde sur le subjet des grands et des petits dieux, et la distinction que Varron en a fait, dans sainct Augustin, n'approche point de la vostre. Je l'estime , sans en vouloir profiter, et puisque toutes les calamitez que nous
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
exemples de vengeances qu'ils onl exercées , quand on les avoit oubliés en des festins ou qu'on leur avoit manqué de quelques reconnoissances à celuy qui les a tous présens h l'esprit. Ce sont des petits glorieux qui sont sortis depuis peu de la bourbe de la lerre et qui ont fait fortune dans les cieux , qui se desfient tousjours de leur foiblesse et pensent continuellement à leur nouvelle qualité, ne se croyant divins que par les fumées qu'on leur envoyé et ne pardonnant point la moindre ombre demespris qu'on fait deux. A telle maniôre de gens, populace et canaille céleste qui ne s'estiment que bors d'eux mesmes, c'est-à-dire dans nos soins, nos révérences et nos oblations, je croy qu'il est très-périlleux de faillir de respect et de démonstrations extérieures. Quoyqu'ils ne soient pas fort puissans pour bien faire, ils le sont trop pour nuire, et on est tout estonné, quand on lésa faschés, qu'ils vous deslascbent' des monstres dans vos semailles et qu'ils vous pleuvent la peste dans les villes, rainant et ravageant' tout, de sorte que ceux qui se conduisent par les règles de la prudence ont un soin particulier de ne les pas irriter, et préférablement aux plus généreuses Divinités qui ne sont ny jalouses ny vaines, ils leur immolent des hécatombes
et les leur offrent , sinon du cœur, au moins des mains, achetant leur seureté par des devoirs si peu raisonnables.
Je ne veux pas dire que M" . . . , soient des Dieux de cette farine, car il me semble qu'ils sont des bienfaisans, et tous ceux qui les connoissent mieux que moy^ m'en parlent avec beaucoup d'avantage. En tout événement néantmoins, si vous les tenés pour tels , il ne sera que bon que vous les encensiés pour destourner l'orage et pour faire qu'ils vous continuent leur faveur. Celuy qui m'a obligé à vous en escrire ', comme j'ay fait, m'a tesmoigné qu'il vous en faisoit donner l'avis comme d'une chose qu'il croyoit que vous leur déviés, je veux dire h leur amitié, qui n'estoit point médiocre et qui estoit fort considérée par tout plein de gens. Avec tout cela , soyés en liberté de mon costé, et ne pensés pas qu'en ne le faisant point, j'y trouve rien à dire.
J'ay leu à M. Bourb[on]. devant le sieur La Chan)bre et le conseiller dEstat Priésac, hier, jour de sa réception ', l'endroit de voslre lettre où vous louiés les vers latins que je vous ay envoyés. Il fut estimé et célébré comme excellent el le Père qui ne le veut point estre* s'en tint inliniment vostre obligé. Le sieur Coletet récent là mesme le
sçauroieiit envoyer ces moindres dieux, sont des calaniilez mclaplioriques, je demeure dans les termes de ma dernière lettre , et suis résolu d'estre impie, plustosl que d'adorer toute sorlc de dieux. Tj Celte lettre (n" V du livre XX) est datée du 20 février 1689; mais comme ce n'est qu'un fragment de la lettre citée dans la précédente note, nous devons lui donner la date approximative du i5 mars.
' Détacher n'est donné par aucun de nos dictionnaires.
- Ravageant tmit. C'est ainsi qu'il faut corriger, je présume, le conire-sens : pardonnant tout.
^ Chapelain écrivait à M. de Chivcs. le iG fé-
vrier i63f) : «A peine suis-je connu de Af. ie Chancelier. •^
'' L'abbé de Cerisy, le commensal du chancelier Séguier.
^ Peliisson {Ilisl. de V Académie, t. I, p. i55) dit que le jour où l'on reçut Esprit et La Mothe le Vayer, c'est-à-dire le t /i février, f: pour rempUr la seule place qui rcstoit du nombre de quarante, on proposa dans la même assemblée AI. de Dalzac, conseiller d'fislat, qui fut reçu huit jours après. T Cela s'accorde bien avec l'indication de Chapelain : trhier, jour de sa réception.^
^ Ce passage a été reproduit par M. Livel {Histoire de l'Acadènie, t. 1, p. 876). L'éditeur
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
compliment que vous luy faisie's, mais ce fust dans un coin, hors la portée des oreilles de tout le monde, pour éviter les conséquences', et cela ira de ce costé là comme vous le souhaittés.
Je n'ay point veu le petit M' Bonair depuis que je vous i'ay escrit. Si vous voulés que je luy encliarge le secret de voslre commerce, faitles luy sçavoir qu'il se laisse voir et je m'en acquitleray soigneusement. Il me semble bon enfant et bien digne d'estre exhorté à la Vertu dont il a de si bons principes.
11 y a quinze jours que vous (levés avoir receu le billet que m'escrivit M' de la Brosse, sur l'envoy de vostre paquet au sieur Giangiacomo ".
Je suis , pour ce coup , vostre très importun, mais tout ensemble, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 33 febvrier i63(j.
M' de Voiture n'a point passé à Turin en revenant de Florence, son voyage s'estant fait par mer sur une galère de rencontre qui venoit droit à Marseille , mais il vient d'apprendre par une lettre de M' le cardinal de la Valette l'extrême desplaisir où il est de la disgrâce de l'un de ses frères et de la mort de l'autre, car le pauvre M"^ de Candalle est mort , comme on le craignoit.
Pour la lettre de parfums, après bien i"esver, M" Voiture s'est souvenu qu'il l'avoit escrite à M' le m[arquis] de R[ambouillet] ^ en Espagne et il la luy demandera.