‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 83 sur 134 · À M. DE VOITURE · texte numérisé non relu

À M. DE VOITURE

A PARIS

Monsieur, quand le demy jugement de la Princesse Julie contre les Supposés de i'Arioste ne seroit ny équitable ni souverain et que je ne croirois pas m'y devoir sousmettre avec le respect qui est deu aux sentimens d'une personne si accomplie, je ne laisserois pas de le recevoir avec beaucoup de joye, puisqu'il m'a donné le moyen que je cherchois il y a longtemps de m'acquitter de ce que je vous dois. C'est ce qui me fait précipiter le payement de noslre gaigeure et vous envoyer cette paire de gans devant que vous l'ayés bien gagnée , ne pouvant me résoudre à perdre une occasion si favorable pour mon dessein et craignant que si j'attendois jusqu'à la fin, les secondes pensées de nostre juge ne corrigeassent les premières et ne m'ostasseut, en me faisant justice, le moyen qu'elle m'a donné de vous la faire. Je luy demande pardon, Monsieur, si je révoque en doute son équité dans cette rencontre. Elle est assés bonne pour me laisser la consolation des plaideurs malheureux à qui l'on permet de s'imaginer qu'on n'a pas bien entendu leur cause, ou qu'on a esté prévenu par leur partie pourveu qu'ils subissent et exécutent ce qui a esté ordonné.

Mais de quoy est-ce que je m'avise de douter d'une chose si manifeste, comme si les Princes pouvoient estre injustes, et si

explique par celle cilalion de Pellisson (p. i86) la plaisanterie de Chapelain : r Nicolas Bourbon se retira dans les Pères de i'Oratoire; mais il ne voulut être obli;jé à pas une des fondions, ni même souffrir qu'on l'appelât Père.-^

' Balzac aurait donc craint de se compromettre en faisant complimenter moins mystérieusement le chantre de la naissance du Dauphin ?

- C'est-à-dire Jean Jacques Bouchard.

•^ On n'a qu'une lettre de Voiture au marquis de Rambouillet, alors ambassadeur pour le Roi eu Espagne (8 mars 1627), et dans cette lettre, où il est surtout question de la beauté et des succès au Louvre de la princesse Julie en un ballet du 21 février précédent, je ne vois rien sur les parfums.

LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.

leur volonté n'estoit pas la règle du droit et de la raison? Il suffit que noslre Princesse ait voulu que je perdisse pour faire que j'aye nie'rité de perdre, et quand mesme j'aurois souffert quelque tort par son jugement, je ne scay s'il ne seroil point plus juste de le souffrir que de sen plaindre, considérant qu'elle n'est pas seulement audessus des loix, mais qu'elle est encore meilleure qu'elles. Je paye donc, Monsieur, la gaigeure que j'ay demy perdue et y trouve mon conte en toutes façons, soit que je m'acquitte envers vous, soit que je luy donne ce tesmoignage de ma déférence.

J'aurois à souhaitter que vous y rencontrassiés aussy vostre satisfaction et que de l'une ou de l'autre manière ie payement ne vous semblasl pas indigne de vous. Je ne pourrois à la vérité que de mauvaise grâce prétendre vous le faire valoir, estant si peu de chose en apparence, et néantmoins je ne sçaurois m'empcscher de vous dire qu'il faut qu'il vaille quelque chose, puisque c'est une conqueste que nous avons fait en Espagne et le seul avantage que, de cette année, nous avons emporté sur elle.

Je suis. Monsieur, vostre. etc.

De Paris, ce T' mars 1689 '.

A M. L'ÉVESQUE DE GRASSE (GODE.\U)

À GRASSE

Monsieur, je suis surpris , je vous l'avoue , du jugement que M" les Provençaux ont fait de vous, qui leur aviés conseillé leur bien et leur avantage, sans leur laisser le moindre sujet de vous prendre pour un homme intéressé. Mais, à le bien considérer, puisqu'en cette occasion il y alloit de leur intérest, il ne faut pas s'estonner si la raison les a importunés, et s'ils ont pris pour courtisans tous ceirx qui ont incliné à leur faire ouvrir la bourse. Vous me les avés dépeints plus d'une fois, après beaucoup d'autres, pour gens qui font leur Dieu de leur argent, et qui ne sçauroient estre touchés en une plus sensible partie. Il ne faudroit maintenant autre chose pour vous achever, sinon qu'on s'imaginast de deçà que vous avés esté un grand slaliste* et populaire et qu'il n'a tenu quà vous que Vr le Gouverneur n'ait obtenu pour le Ptoy tout ce qu'il avoil demandé. Mais à tout il n'y a qu'un mot à dire, faire lousjours son devoir et laisser ffracchiar chirudc. 11 y a trop longtemps que vous apprenés litalien pour avoir besoin d'interprète. Nous avons veu le sommaire de vostre bai'angue et la-

' M" Ralhery et Boutron, dans leur livre sur Mademoiselle de Scudéi-y, sa vie cl sa correspondance, ont inséré deux lettres de Madeleine de Scudéry, adressées à Chapelain en mars ou avril 1689, et sous la première de ces lettres (p. i43) ont mis la note suivante, où je corrigerai deux fautes d'impression: wM. Cousin, (jui a reproduit celle lettre et la suivante, n'a pas entrepris d'en expliquer les allusions. Nous avons dû aller plus loin que lui. Leur comparaison avec les lettres de Balzac à Chapelain des 10 mars, \h et 29 avril 1689, et avec la lettre inédite de Voiture au même [sic pour : de Chapelain à Voilure], datée dn i'^" mai-s de la même

année (niss. Sainte-Beuve), nous a fourni l'explication suivante. La comédie de l'Ariosto, I Supposili, avait été à l'hôlcl de Rambouillet l'objcl d'une polémique assez animée. Critiquée par Voiture et par M"* de Rambouillet, elle avail eu pour défenseurs Chapelain, M"* Paulet, Georges ot Madeleine de Scudéry. Enfin Voiture [lisez : Chapelain] s'avoua vaincu et envoya à Chapelain [lisez : Voiture] une paire de gants, enjeu du défi.-'

* Statiste n'est nulle pari. Je suppose que c'est le même mot que celui de stalistt'cien , c'eslà-dire celui qui établit, qui dénombre [de alatlleiv].

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vons en tout approuvé et loué, d'autant plus que nous vous tenons plus propre à haranguer sur les choses sacrées que sur les prophanes.

Pour l'affaire de M' de La Valette, il y a décret de prise de corps, comme vous avés sceu, le Roy président à l'Assemblée qu'il fit pour cela des Ducs et Pairs, Mareschaux de France, Conseillers d'Etat et Présidents au mortier à Saint-Germain il y a trois semaines'. Depuis, après la perquisition faitte par forme, il a esté crié à trois briefs jours, et je n'apprens point qu'on ait passé outre à l'instruction de son procès , quoyque cela puisse estre. Madame sa femme s'y conduit admirablement, mais inutilemput ^

Je suis, Monsieur, vostre etc.

De Paris, ce 3' mars 1689.

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