‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 87 sur 134 · À LYON · texte numérisé non relu

À LYON

Monseigneur, avec la confirmation de la victoire de Bannier près de Kenmitz qui est d'autant plus merveilleuse quelle a esté obtenue par la seule cavalerie', nous avons encore appris la prise de Friberg-, etc., celles de Cologne, etc. Je ne vous dis rien, Monseigneur, des choses qui se passent en Piémont : vous en estes aux portes et en sçavés le menu six jours tousjours devant nous.

Mais quelques mauvaises qu'elles soient, je veux espérer pour ma consolation que tout ce mal n'arrive que pour vostre plus grande gloire , et que vostre destinée ne se trouvera pas moindre que celle de M^' vostre père et (le vostre grand ayeul , mon Conte de Dunois, qui ont mérité le titre de restaurateur de lEstat, lorsqu'il estoit dans le penchant de sa ruine : le Piémont vous devra aussy sa restauration, si la fortune vous fait justice et j'am-ay cet ornement nouveau à adjousler à tant d'autres dans les légitimes louanges que je vous prépare dans l'ouvrage que j'ay entrepris.

Je suis. Monseigneur, vostre, etc.

De Paris, ce 20 may i638.

À M. DE BALZAC

Monsieur, il y a grande apparence que vous n'estes pas mauvais amy, puisque vous estes si bon ennemy que de prendre la défence de celuy qui , sous couleur de sauver sa réputation, a voulu donner atteinte à la vostre ^ Voicy la seconde ou troisiesme fois que vous me prenés à partie sur l'intérest d'un homme avec qui je ne suis mal que pour ce qu'il est mal avec vous. Vous voulés que j'estime habile celuy qui imprime que vous ne Testes pas, et (pii sans vous cajoiler, n'allègue que de mauvaises raisons pour souslenir sa mauvaise cause. Qu'est cela. Monsieur, et d'où vous vient cette géné-

» Voir dans la Gazette (lu i3 mai 1689 (p. 3 53) la relation intitulée : La signalée victoire obtenue en la bataille de Kemnitz sur les troupes impériales et sajconnes , par le mareschal Banier.

'- On lit dans les Mémoires de Montglat (t. I, p. a66) : «Le maréchal Banier passa TElbe, et

entra dans le pais de Brunswick et dans la bassf- Saxe, où il assiégea Freiberg qu'il ne prit pas et y fut blessé, puis il combattit le générai Maracini avec avantage.-:

3 Daniel Heinsius, si chaleureusement défendu dans la lettre XIV du hvre XX, déjà citée.

LETTRES DE JEAN' CHAPELAIN

rosité si peu juste? Je croy avoir deviné ce que c'est : vous ayraés naturellement {"esprit de Heinsius et. quelque brouillerie que son humeur ait fait naistre entre vous, quelque sujet qu'il vous ail donné de ressentiment, voslre colère cède à vostre inclination et vous ne sçauriës haïr un défaut qui est accompagné de perfections pour lesquelles vous estes si sensible. Vous estes de ces amans que rien ne rebute, et qui baisent encore la main qui les fait mourir.

Puisque vous le voulés, jay tort et je vous fais bonnes toutes les choses que vous me dites des avantages que ce grand Personnage a sur les autres sçavans de l'Europe. Il est spirituel, il a un magazin de beau sçavoir. c'est un Prophétie ou une Sybille en matière de critique; il est Prince des Poètes modernes grecs et latins, et ne voit point d'Orateur en ce siècle qui parle les langues anciennes mieux que luy. Avec tout cela, permettes moy de vous dire que tous ces dons exquis, quand ils seroient au point que vous le voulés, ne luy serviroient de guères pour esclaircir les difficultés du Nouveau Testament par les Piabins, lesquels, si Ion ne m'a trompé, n'ont travaillé que sur le Vieux, et tiennent avec les Mahométans que l'Evangile est apocryfe. Mais bien qu'ils eussent directe-

ment ou indirectement (jarlé sur le livre de nostre salut, je ne croirois pas encore qu'il en peust tirer de grands esclaircissemens. Car il y auroit tousjours à douter si leurs observations et leurs façons de raisonner seroient recevables, et. cela estant, si le néophyte' Heinsius en ses langues orientales en auroit peu tirer le profit que tant de Genebrards'. de Valables', de Derauys *. qui en ont fait leur princi[)alle estude. n'auroient peu faire. Pardonnes moy s'il est un peu suspect en cette sorte de ti'avail, et si je persiste à croire qu'il auroit mieux fait pour sa réputation d'éviter cet escueil et de suyvre sa coiu^e première, qui estoit si heureuse. Nous verrons par l'effet si mon soupçon est bien ou mal fondé.

Vous aurés receu. devant cette lettre, vostre Apologie que j'envoyay, il y a huit jours, au sieur Rocolet pour vous la faire porter. Il faut que M' l'abbé' ait receu vostre procuration dans le temj)s que vous me marqués, car je l'ay veii deux (ois depuis sans qu'il m'en ait reparlé. Ce (|ue je vous puis dire de luy est qu'il affectionne véritablement vos intéresls et qu'il les sollicite à l'égal des siens. M' d'.Andilly me dit, il y a six jours, qu'il vousavoil veu sur lestât de cette année entre ceux que son Eminence vouloit qui hissent payés et

' M. Liltré n'a cité, sous le mol wophijle , pour le XTu' siècle, que Bourdaioue et Fiéchier. Ici encore Chapelain devient un précurseur, à moins qu'il n'ait été devancé Ini-mènie par Palru, qui, selon la remarque de Richelet, a employé ce mot dans son quinzième Plaidoyer.

- Gilbert Genebrard, bénédictin do Cluny, professeur d'Iiébreu au collège de France, archevêque d'Aix, naquit à Riom en lôSy et mourut à Semur en 1697.

' François Watebled, dit Valable, né à Gamach^s, mort à Paris en 10^7, fut professeur

d'hébreu au colléjîe de France, dès la fondation de cel établissement.

* Siméon de Muis, natif d'Orléans, fui lui aussi professeur royal à Paris dans la langue hébraïque (29 juillet i6i4). Il mourut en iG'i'i. âgé de cinquante-sept ans, étant alors chanoine et archidiacre de Soissons. Voir nn grand éloge de ce savant dans le Moréri de 1709 ^u mot Mui$). Tailemant des Réaux l'a mentionné (t. II. p. 36), et dans la Table (t. VIII, p. cnxxv), on lui a fautivement donné le prénom de Gabriel.

^ L'abbé de Boisrobert.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

je ne doute point que ce ne soit un elFet de la sollicitation de nostre amy.

-\L d Ablancourt vous remercie par iuymesme du souvenir que vous avés de luy. Il y a six ans que, dans une preTace quil fît à un livre de l'Honneste femme ', il parla de vous honnoraljlement. sans penser à vous jamais connoistre. C'est ce quil vous veut dire dans sa lettre. J'ay extrait le passage de cette préface qui dit : Ils n'ont pas respecté les ouvrages de }r de Balzac, les prophanes n'ont pas mesme révéré le Prince, et le temple du plus grand monarque du monde n'a peu estre inviolable à ces sacrilèges.

Je vous envoyé aussy ÏAgricola de .\r Hobier avec une lettre meilleui'e que celle qu'il addresse en dédicace à M' de Mesnie ". J'ay agi avec eux selon vostre intention et vous ay fait dispense de response. Tous deux sont vrays gens d" honneur et amis seurs. qui méritent quon les conserve et qu'on les chérisse.

J'auray, demain ou après-demain, un livret grec latin qu'Holstenius ' vous envoyé de Rome, et que M" Du Puy me doivent envoyer par le bon M' d'Ablancourt qui

m'a dit que c'estoit un recueil de sentences de philosophes anciens qui jamais n'avoient vu le jour \

Pour le bon M' Silhon j'attens avec impatieijce que ses diverses aifaires luy permettent de s'appliquer fortement au dessein du Conseil de guerre *, car je vous avoue que jen espère bien , n'estant question que du conseil, non de l'exécution , pour laquelle il faut estre soldat aussy bien que philosophe, comme feu César et M"^ de Rohan, lorsqu'on se mesle d'en parler. Je luy diray vostre souvenir et non pas vostre doute.

Je suis. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce 2a may 1689.

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