‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 89 sur 134 · CCLXXXVII · texte numérisé non relu

CCLXXXVII

Monsieur, je nie doutois bien que les deux hymnes de la Sagesse du P. Le M[oine] vou? touclieroient. et que vous en ferie's le

jugement que vous ave's fait ^ Une si belle pièce ne doit pas estre seulement louée, mais encore admirée, et par elle son autheur peut pre'tendre place entre les premiers hommes du siècle. Cependant que dirie's vous si je vous asseurois que ce grand homme , cet excellent Père de la Sagesse .

qu'il faut que je vous die par moy^mesme est la roiitinuation de l'estime qu'on fait de vous [chez M"* de Rambouillet] et chez M"' de Ciermont , et de ce dernier heu je vous diray que l'estime y est jointe à la gratitude des oCQces que vous avés rendus dans l'affaire qui a exercé cette excellente famille depuis quelques mois et qu'elle a gaignée à pur et à plain, ses parties n'ayant eschappi (ju'à la condamnation aux despens à cause du parentage. J'ay charge de toute la maisonnée de vous en tesmoigner leur ressentiment. . . J'ay leceu le paquet de M' de Grasse, et j'en ay fait faire les distributions. . . Je vous aurois envoyé le premier livre de la Vierge, s'il ne tesmoignoit désirer que nous le vissions ensemble. Je l'ay !eu : il me semble très beau.. . r) Enfin, mentionnons une lettre (P loS) à M. du Fay de la Trousse, du U juin : il apprend à son jeune ami que l'on avait fait courir à Paris le bruit qu'il avait été mortellement blessé devant Hesilin.rDu moins, r ajoute-t-il, «pouvésxous tirer celte consolation (le ce faux bruit que vous avés esté regretté par tout ce qu'il y a de gens d'honneur à Paris et qu'on a dit de vostre vivant un bien de vous qu'on n'a accoustumé de dire que des personnes mortes.-:

' Je n'ai pas reproduit une lettre écrite à Balzac quinze jours auparavant, le 20 mai f" 103), parce qu'elle ne m'a point paru aussi intéressante que les autres. Les deux premières [lages sont remplies de compliments et de protestations. Voici quelques passages de cette lettre : «La consolation que vous me tesmoignés avoir des telles quelles expressions naïves de mes pensées m'en tiennent lieu d'une très grande dans les diverses occasions de douleur que ce siècle nous présente, et je ne croy pas qu'un homme qui fait profession de fermeté dans l'abandonnemenl de toutes choses, n'ait sujet de

louer la fortune qui n'estend point sa jurisdiclion sur le comme: ce de l'amitié et qui lui en laisse l'usage et les effets hhres. Je ne me défens point sur les louanges que vous me donnés là dessus. - Chapelain reproche à son ami de ne pas venir à Paris. Il lui dit quesa sohtudea fait de lui comme Armide de Renaud, cavec cette seule différence que vos délices sont innocents. . . Je suis bien aise que vous ayés remercié noslre amy [BoisrohertJ de ses offices qui ont esté ardens et cordiaux et dignes certes que vous luy en eussiés tesmoigné vostre ressentiment avec moins de répugnance." Cbapelain insiste sur ce point, que Boisrobert est s bon et généreux amy,-; ajoutant : frLe Roy a emmené cettuy cy et il doit estre à cette heure à Abheville entendant allernalivement le son des cloches et des canons.. . Il ne tiendra pas à mov que le bon Colletct ne vous desguise en berger et ne vous mette dans la bouche les plaintes de Tityre rimées... ^1' Desmarests me pria de vous faire tenir un de ses .Scipions.- Balzac (lettre XV du livre XX, page 79'! de l'in-foUo) avait écrit à Chapelain, bien avant le !x août 1639 : r II y a plaisir de vous voir philosopher sur la matière de l'amitié. Vos subtilités ne sont pas moins sohdes que délicates. Vous avez fait l'anatomie des plus secrètes parties de vostre âme, et il faut que vous vous soyez bien estudié, pour estre si sçavant en la connoissance de vous-mesme. 0 que vous connoissez un excellent homme, et que je suis malheureux d'en estre séparé! Ne nous \ errons nous jamais ?

Nec dabilur \erds audire el reildere voces?

De temps en temps, il me prend de ces envies violentes, et je serois satisfait, n'en doutez pas, si on pouvoit aller à Paris sans s'approcher de la Cour. . . -

^ Dans la lettre XVI du livre XX, «léjA ritée.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

est un fies plus foux personnages, ou, pour parler modestement, un des moins sag-es que nous connoissions ? Vous le prendriës pour un paradoxe des moins probables que les Stoiques ayent jamais mis en avant. Et toutesfois il n'est rien de si vray et je croy que la pièce que je vous envoyé du mesme et postérieure à l'autre, vous fera voir assés de galimatias et de pensées extravagantes pour avoir la mesme créance que raoy sur d'autres gages que sm* ma parole. A la vérité, en l'une et en l'autre il a le tour du vers hardy et l'expression capable d'en donner à garder aux duppes. Mais les beaux vers se font par antousiasme (sic) aussi bien que par estude, et le menuisier de Nevers ' a bien monstre que le naturel avoit le principal mérite en cette sorte de poésie qui se renferme dans la versification, de façon que nostre sage n'en est pas moins fou pour cela. Qu'est-ce donc que cela et comment se fait-il que le mesme bonime qui est si sensé en un lieu , soit si égaré d'esprit en l'autre? Il m'a semblé qu'il en est de luy comme la pluspart de nos paraphrastes qui se soustiennent assez bien tant qu'ils ont un original connu et estimé pour fondement et qui tombent dès qu'ils prétendent agir de leur clief et se fonder sur leurs propres forces. Tant que ce Père, qui est Régent et en exercice de toutes sortes de disciplines, qui a beaucoup leu et beaucoup d'aquis, qui a la veine naturelle belle et bardie, et qui a grande opinion de luy, tandis qu'il pescbe ses matières en bon lieu et qu'il rime les hautes vérités du Christianisme et les sentimens exquis et estudiés des premiers hommes de la moderne antiquité, sa Muse, qui marche sur le solide , ne bronche point

et ne l'ait point d'escars ni d'entrechats ridicules. Mais quand il s'abandonne à son propre sens et qu'il s'en tient à luy mesme, ces beaux vers, lesquels, incorporés avec ces beaux sujets, rendoient un éclat admirable, désormais qu'ils ne sont alliés quavec des feuilles de chesne, et qu'ils n'animent que des sentimens morts, par nécessité descouvrent son foible et font trouver en luy ce second homme si contraire au premier. Il y a trois mois que je ne le connoissois qiie de réputation et quelque chose que j'avais vea de luy m'empeschoit de vouloir avoir aucune habitude avec un homme de sa sorte. Maintenant je le connois de veue pour l'avoir veu deux fois en mon logis où il se fit amener par un autre poète de longue robbe qui n'a la cervelle plus rassise que luy. L'entretient (sic) que j'eus avec luy fut court, pour ce que ce fut un jour de l'Académie, mais quelque court qu'il fiist, il me sembla long comme un de ces jours de dessous le pôle , tant sa mine hagai'de et soldate ^ jointe à ses discours vagues et mal concertés, me donnoient d'aversion de cette nouvelle connoissance. Je luy fis peut estre tort, mais ce fut de peur de me ie faire à moy mesme , et je vous avoue que , pour le congédier, j'esludiay et aflectay froideur et incivilité. Je m'efforçay mesme d'aller jusqu'à la gloire etsacrifiay ma petite réputation d'homme modeste, de peur qu'il ne m'immolast à ses visites et à ses conférences qui doivent estre fort chargeantes. Je luy ay fait dire, depuis, que j'estois son serviteur et, en effet, je le veux bien aymer et favoriser son estime de toute ma puissance, pourveu qu'il me laisse en paix et ne me persécute point de son amitié.

1 Adam Billaut avait alors une quarantaine d'années.

- Regnard a dit (Folies amoureuses) :

Elle a les yeux troublés et la mine hagarde.

^ Je ne trouve nulle part répithète soldate. Montaigne et François de la Noue se servaient . en pareil cas, de l'expression soldatesque.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Dieu nous garde des bonnes grâces de gens escervelés ! Vous bruslerés , s'il vous plaist. cette lettre' qui ne peut estre veue sans me nuire et que je ne vous eusse point escrilte , si je n'estois point de serment de vous parler tousjours en confession dans les choses qui vous peuvent regarder aussy bien que moy ; car qui vous asseure de n"avoir pas au premier jour un compliment fort estendu en prose d'un homme qui fait aussy bien profession de vous y imiter", (pie vous croyés qu'il la face de mimiter dans les vers, ce que je ne croiray point, avec vostre permission, de peur de passer pour vain, et. en effet, on ne samuse pas h. imiter des choses qui sont au dessous de soy et la copie suppose lousjours un original j)his parfait.

J'ay veu avec une joye particulière la lettre que vous avés escritte au bon M' de Boisroberl qui , en son genre , est excellente et que je feray voir en bon lieu. Il est vray que ce ne sera quen secret et sous le sceau , oai" il n'est pas bon que tout le monde sçache que vous emportés si bien la pièce et que vous estes si capable de vous vanger.

Quand labbé sera de retour d'Abbe ville où il est aile', je l'en enlretiendray et sçaurav Teffet qu'elle aura fait dans l'esprit de Monseigneur. Cet esloignement mempesche de pouvoir sçavoir de luy s'il ne vous pourroit point faire rendre à Angoulesine la somme qu'il vous a fait payer. A son défaut, je verray une personne que j'ay dans l'esprit , et entre cy et le premier ordinaire je sçaur'ay si elle vous peut servir en cela.

Nos amis M' Hobier et M' d'Ablancourt \erront leurs éloges dans la lettre que vous mavés escritte pour eux , ([iii est certes trèsobligeante \ Je ne doutois point que la Muse du Marais * ne vous remerciast des bonnes paroles que vous raaviés dittes d'elle dans les lettres que vous m'avés escrittes sur la part qu'elle et son frère avoient prise à vostre intérest. Si vous vous en trouvés mal . il vous en faut prendre à vous mesme. Je me plains desja de la peine que j'auray à luy faire trouver bon si vous ne luy respondés point. Vous estes bien asseuré que j'ignoreray son compliment le plus longtemps que je pourray.

L'autheur dé cette nouvelle Poétique est

' Balzac répond ainsi (lettre XX du livre \X, p. 799derin-fol.) : -Vousneserés pas mieux oln-i que le fût Virgile, lorsqu'il condamna V Enéide au feu. Je n'ay garde de brusler vostre lettre, non pas mesme quand vous me l'ordonneriez par une clause de vostre testament. Bien vous responds-je que je ne la publioray pas, et que le sage pourra faire encore une folie, sans qu'il sache l'opinion que nous avons de celle qu'il a desja faite. Vostre rlairvoyanle raison a trouvé la vraye cause de sa prodigieuse inesgalité..." Celle lettre, datée du 'i octobre 1 63c) , est du mois de juin de la même nnnée, ou tout au pins du 'i juillet suivant.

* Voici l'épigrammo que lance Balzac contre -on imitateur (Ihir]. ) : trJe vous diray que s'il m'a • hoisi pour son exemple, je suis aussy malheureux que celuy dont il fut dit que uinhas fecernl simias, tnillos fiUos.-^

- Balzac avait dit (lettre WII du livre XX déjà citée): J'ay leu avec beaucoup de consolation les deux lettres de nos deux chers et incomparables amis. J'eusse dit avec beaucoup de joye, si, en Testai où je suis, j'eslois capable de ce doux chatouillement de l'âme. Mais depuis trois jours, je me la trouve si languissante, et le corps si abbatu des mauvaises nuicts que j'a\ passées, qu'il n'y a point d'assez bonnes nouvelles pour resveiller ma melancholie. Vous voyez bien que sans cela jo me dispenserois aujourd'liuy de mon serment, et ne me servirois point de >os paroles, quoyqu'elles soient plus éloquentes que les miennes, pour taire sçavoir à ces excellens amis que je mets leur amitié au nombre des choses qui me sont les plus chères en cette vie.. . "

' M"' de Scudérv.

LETTRES DE JEAN GHAPELALN

un nouveau Père Le iM[oine], excellent natiu'aliste, et qui a fait un petit traitté des esprits servans aux sens. Mais il a quitté ce qu'il sçavoit bien faire pour gasler le Panégyrique de Pline par des additions et pour faire une comédie du Promenoir de Montaigne, de la Pucelle que vous connoissés ', le tout sans doute plustost mal que bien. xSous verrons les imaginations de ce nouveau législateur et je suis trompé si nous les suyvons, car, à ce que j'entens, il ne veut pas suyvre il maestro di color che sanno : il le prétend devancer et, pour ce faire, prendre d'autres routes. C'est un homme que je caresse et que je fuis, suivant ma méthode d'agir avec ces testes de vif argent ^

Le traducteur des Controverses se nomme Les Fargues ' qui peut passer en tiers avec ces M", mais il luy est plus pardonnable d'avoir ce feu volage parce qu'il est Gascon '.

' M"' de Gournay.

- 11 s'agit en ce passage d'Jlippolyle-Jiiles Pilet de ia Mesnardière, dont il a été déjà question dans la lettre GCXXXIl et dont nous allons si souvent retrouver le nom dans celte correspondance.

•* On lit dans Y Histoire de l' Académie française (t. I, p. 1 36) : r Le sieur de Lesfargues, Toulousain, maintenant avocat au Conseil, fit premièrement présenter à l'Académie une Paraphrase du second psaume [28 juin i638] par Camusat qui Tavoit imprimée, et depuis encore il fut introduit dans la compagnie assemblée [.3i janvier 1689] pour lui présenter sa traduction des Controverses de Sénèque, qu il lui dédioit. 11 en fit distribuer un exemplaire à chaque Académicien. L'Epitre liminaire fut lue en sa présence , et il en fut remercié . par la bouche du Directeur. C'est pour cette raison que dans la Requête des Dictionnaires il est dit :

Et le Sénèque faisoit nargue A votre candidat Lesfargue.

Tallemant des Réaux n'a fait que mentionner Bernard de Lesfargues (Historiettes, tome \1, page 286).

A présent la fortune l'a réduit à la correction de l'imprimerie du semi câpre \ qui est tousjours malade.

J'estois sur la fin de vostre lettre quand on m'a apporté la vostre du 3o. Puisque vous avés veu la Solitude ^ je ne vous l'envoyeray point. Je voudrois estre conservé aux bonnes grâces de M' de La Thibaudière que j'estin)e fort. J'essayeray à recouvrer la Sagesse ' pour la mettre dans mon prochain paquet.

Le tout vostre, etc.

De Paris, ce 5° juin 1689.

ccLxxxvm.

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