‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 91 sur 134 · CCLXXXIX · texte numérisé non relu

CCLXXXIX

À M. DE BALZAC

À BALZAC

Monsieur, je fay profession de lentlresse aussy bien pour les travaux de ma patrie que pom- les malheurs de mes amis, et je vous avoue que cette fermeté dont vous me loués et dont je ne rejette pas la louange , me sembleroit une barbarie et une inhumanité, si je m'en servois pour d'autres intérests que les miens. C'est par là que je prétens justifier la douleur de ' cette dernière disgrâce, que la France vient de ressentir, m'a cause'e sans que je puisse perdre la réputation de constant que j'ay ac((uise auprès de vous. En effet il faut avoir lame bien dure pour voir d'un œil sec périr une armée composée de nos frères et de nos amis dans l'espérance d'une victoire signalée et sur le point de donner par elle à l'Estat et à l'Em-ope la paix que ne veulent point nos ennemis. C'est ce qui est arrivé le 5 de ce mois au corps d'armée avec quoy M' de Feuquières a voit entrepris de prendre Thionville, Picholhuomini estant venu avec dix mille chevaux et sept mille hommes de pied , c'est-à-dire le double contre le simple, au secours de cette place, et, après un combat de neuf heures, hors des retranchemens qui n'avoient peu encore estre en défense, ayant deffait nos trouppes et pris nostre Général blessé à mort d'un coup de canon ^ Vous ne me demanderés point sans doute en une occasion si douloureuse et qui peut

avoir de si fascheuses suittes , que je demeure dans cette apathie stoïcienne qui fait de l'homme un animal contre nature à force de le vouloir eslever au dessus de la nature. Ce n'est pas que je ne croye que la prudence du Roy et de son Conseil ne puisse remédier aux désordres dont menace celte perte. U y a grande apparence que le siège de Hesdin estant achevé, comme on l'espère, dans le 26 au plus tard, cette armée de 25,000 hommes, qui est devant, pourra seule, non seulement balancer les forces des Pays-Bas, mais leur faire peur encore. Aussy vous priay-je ou de ne point débiter cette mauvaise nouvelle, ou de le faire comme une chose de peu de conséquence, et qui ne ruinera aucun des principaux desseins du Roy. Il faut espargner au peuple les appréhensions des sages et ne luy laissser sentir ses jnaux qu'avec les correctifs qui les luy peuvent rendre supportables. Mais je me passerois bien de donner de ces avis à l'homme du monde qui a le moins de communication avec le peuple, et je vous demande pardon de cette superlliulé. La lettre que vous m'avés envoyée de M-^ Conrart est fort belle certes, et il faut confesser par cet exemple que le bon sens a plus de part dans les bons ouvrages pour les rendre tels, que tout le sçavoir du monde, si toutesfois l'on peut dire qu'un homme qui sçait parfaittement la langue française et l'italienne, et qui a leu mille traitlés de sciences en ces deux idiomes.

fets assés mal plaisam. La lettre est pleine d'excellents conseils afleclueusement donnés. C'est là le langage d'un sage et sûr ami.

' Il y a bien de, mais, le sens l'exige, il faut lire que. Cela fait, ii est vrai, beaucoup de qiie, mais, nous le savons. Chapelain, en pareil cas, ne s'effraye pas facilement.

Ce ne fut pas le 5 juin, mais bien le 7 que Piccolomini entra dans Tbionville et mil en de-

routel'arméedu marquisde Feuquières, lequel ne fut pas blessé à mort d'un coup de canon, mais de deux coups de mousquet, dont l'un lui fracassa le bras au-dessus du coude. Feuquières ne mourut que plusieurs mois plus tard, le i3 mars 16Z10. Sur sa défaite et sur sa captivité les témoignages abondent, et je ne citerai que les documents recueillis par M. Etienne Gallois sous le titre de : Lettres médites des Feuquières (5 vol.in-8^ i865).

liU

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

soit ignorant et secouiu du bon sens seulement. Il verra la belle tirade dont vous avés voulu payer son compliment, et ce sera bien en cette rencontre qu il pourra dire que les lettres que vous m'escrive's ne sont pas moins pour luy que pour raoy.

Je n'escrivis point à Rome sur les Supposés de l'Arioste, mais M. de St-Nicolas, à mon desceu. Je suis de vostre mesme avis pour la capacité ou incapacité du Padre Pallavicino ', lequel visiblement en parle en escolier, et, selon la populace, s'amuse à la superficie, e non pesca al fonda '. Son In gvado positiva est pédantesque et de l'escole. 11 veut dire, si je ne me trompe, ce que nous disons positivement. Je n'entens point qui est ce poète Luquois dont Carausat a imprimé le livret Je ne diray point à M"" de Scudéry [ce] que vous pensiés à luy faire, afin de vous laisser en liberté, quoy qu'en vérité elle le mérite.

Mon logis est maintenant, puisque vous le voulés sçavoir, proche les Filles Pénitentes, derrière St-Leu.

De Paris, oe 12 juin iOSq '.

À M. LÉVESQUE DE GRASSE (GODEAU)

À GRASSE

Monsieur, je ne crains point pour Nice , ni pour Grasse par conséquent, et il n'y a guères d'apparence qu'une place qui a autresfois résisté à toute la puissance du Grand Seigneur, appuyée de celle du Grand Roy François, cède maintenant aux efforts du marquis de Leganes et des princes dénaturé!^ de Savoye. Il est vray que s'ils y avoieni les mesmes intelligences que dans les autres places qu'ils ont envahies de cette campagne , il y auroit lieu dappréhender. Mais je ne puis croire qu'un proche parent du bienheureux cvesque de Genève soit capable d'une telle infidélité '.

Nous avons veu icy le traitté de M°'" de Savoye avec le Roy en substance. Il nous donne le pied mi peu plus ferme en Italie que nous ne l'avions et, avec tout cela. Dieu vueille que nous ne l'y perdions pas loutà-fait , la prise de Turin couppant chemin au secours de Gazai comme elle fait.

\ ous aurés sceu nostre desroule par Pi-

' Le P. Pallavicino, si toutefois il est question ici du célèbre jésuite, ce qui me paraît douteux, avait alors trente-deux ans : il ne devait devenir cardinal qu'en 1657, année où il publia lo second volume de son Istoria del concilio di Treiito (Rome, in-fol.). Balzac avait écrit à Cbapelain (lettre XIX du livre XX, p. 798 de Tin-fol.) :«Le Père Pallavicino ne me satisfait point sur les comédies de l'Arioste. . . Il se peut que ce Palh-ivicino soit un grand homme de lettres, mais non pas de celies-cy. . . »

- Et ne pèche pas jusqu'au fond.

* Balzac répond ainsi ( lettre XXII du livre XX , p. 801 de fin-fol.) : ctLe poète Lucquois, que vous ne connoissez pas , est un*** quia fait une infinité devers à cent pour nn sou, comme disait vostre Marin, et tous de communi, comme dit rUniversilé. Je n"yy pas trouvé un seul fjiain

de sel dans doux ou trois grands poèmes que j'ay eu la patience de lire. Après cela, je luy ai dit Adieu pour jamais.'!

^ Chapelain, le 16 juin, adresse à M. de la Lane (f° 11 5) une lettre de condoléance dont voici le début : «Vous croirés bien sans doute et sans que je vous en donne icy de plus forte asscnrance, que la perte que vous avés faitte do W vostre beau-frère m'a autant louché que pas un serviteur qu'il eusl et que vous ayés. . . -^ Ce beau-frère était un militaire qui venait d'être tué. Chapelain se sert là de cette expression : nw âme ttussy seusible que la mienne.

* C'était là un bien proche parent de saint François de Saies, car c'était son propre frère, comme le remarque le P. GrifTot, dont le rt'cil est des plus favorables au gouverneur du château de Nice (Histoire du rè^ne de Louis XIII, |. III,

LETTRES DE JEAN GHAPELAliN.

folliuomini au siège de Thionville où la valeur de nostre infanterie, trahie par la lascheté de nostre cavalierie \ nous a fait perdre la bataille, et prendre nostre Général blessé, comme l'on croit, à mort. C'est une affliction généralle pour l'intérest de la France et parliculière pour la famille de M. dAndilly à qui, comme à iM. le Mareschal de Camp Arnaud, vous devés consolation. Je prie Dieu qu'il nous la donne.

\'ous trouvères dans ce paquet une response de M""" la marquise de Rambouillet à la dernière lettre que je lu y envoyay de vostre part. Je suis bien aise de l'inclination que vous avés à favoriser la prétention de M' Gassendi et croy qu'il en est très digne, mais si cela choque vos intérests et ruine l'espérance que nous avions de vous voir député de deçà, je me déporte^ de vous en solliciter.

M' Conrart est tousjours à Jonquières, et le pauvre M' Camusat tousjours fort malade.

Le tout vostre, etc.

De Paris, ce 16 juin iGSg.

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