AU CAMP DEVANT HESDIN
Monsieur, j'ay bien de la satisfaction d'entendre parler de vous aux termes avantageux que vous mérités et que vos nouvelles bonnes actions désirent. Mais je vous avoue que je ne suis pas sans une grande appréhension que le malheur enfin ne s'irrite du mespris que vous faittes des occasions qui vous peuvent perdre, et que l'excès de vostre ardeur ne vous prive de l'usage de vostre gloire et vos amis du contentement de vous posséder encore longtemps. Il suflisoit, Monsieur, d'avoir donné avec les enfans perdus à la demy lune que le canon rie la ville vous avoit fait quitter et de l'avoir reprise si haulemeut, sans vous aller encore exposer à l'assaut de la place, lorsque la mine aura joué, comme j'apprens que vous avés résolu de faire.
Je pardonneroiscette démangeaison d'hon neurS si vous n'en aviés pas tant d'aquis desja, et si vous n'estiés pas obligé de défendre à vostre cœur les actions de simple soldat, pour demeurer en estât de faire celles de capitaine. Le nombre de gens de
' Était-ce le trouble où la catastrophe de Thionville jetait Chapelain, qui causait toutes ces confusions, toutes ces fautes de grammaire et d'orthographe ?
- Le siège de Hesdin.
^ Voir la lettre suivante.
' Chapelain, le lendemain, écrivait à ^I. du Fay de la Trousse, au camp devant Hesdin (P 1 19) : «Je croyois vous pouvoir envoyer une relation de noslre malheur de Thionville, mais je ne l'ay pas eu encore. Dieu vueille que vostre cavallerie purge l'infamie qu'a attirée sur nous relie qui estoit dans l'armée du pauvre M' de Feuquières et qui l'a fait périr par sa iaschelé avec la meilleure infanterie du monde. J'espère que ma lettre vous trouvera bien près d'entrer
dans Hesdin , puisque les mines sont desja faittes sous les bastions et que nous attendons d'heure à autre l'efTel qu'elles auront fait. AL de Bourdeaux est arrivé devant le port de la Couronne. M. de Schomberg entre puissant dans le Roussillon et M. de Veimar se va mettre en campagne. Pour M. de Chastillon , il va commander avec son armée le débris de celle de M. de Feuquières qui ne se montera pas à moins de neul mille hommes. Il y a apparence que Picolhuoniini ne fera pas grand progrès ayant ces forces eu leste. ■)
' Expression neuve et pittoresque, dont on peut rapprocher dans le genre comique cette exclamation de V Etourdi de Molière : «J'ai des démangeaisons de mariage aussi."
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
conduitle et de commandement que nous avons perdus à Thionville vous doit faire penser à conserver avec un peu plus de soin celuy qui peut réparer cette perte et que Dieu réserve à de grandes choses, si vous ne luy en ostés point la volonté par la profusion que vous faittes de vostre vie. Je suis obligé de vous dire cecy et de vous expliquer par mon sentiment celuy de tous ceux que vous aymés icy. Dieu \T.ieille qu'il devienne le vostre et que nous vous puissions louer également de prudence et de valeur !
V M' l'abbé de Saint-Nicolas m'a fait voir aujourd'huy un compliment que vous luy avés fait sur le malheur de M' de Feuquières. Vous avés agi en cela selon vostre générosité naturelle de prendre part aux desplaisirs de vos serviteurs. Et certes celuy cy est tel dans l'esprit de M' de Saint-Nicolas, qu'il ne sçauroit estre plus sensible. Mais avec tout cela je vous puis dire, sans vous flatter, que vous avés esté par ce soin l'une des personnes du monde qui le luy avés rendu autant supportable. Quand vous sçaurés le détail de cette bataille et les extrêmes devoirs que ce malheureux Général a faits pour vaincre, le cœur vous seignera pour luy et vous pardonnerés malaisément à nostre infâme cavallerie qui seule, par son incroyable lascheté, a causé une telle playe à l'Estat. Je suis asseuréque si vous eussiés esté MaVeschal de camp dans cette armée, vous estiés capable de faire exécuter les ordres de M"^ de Feuquières à ces misérables et que la France et luy vous eussent deu la
plus grande gloire qu'elle ait eue de cette guerre. Dieu ne l'a pas voulu !
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 18 juin 1689'.
À M. DE BALZAC
A BALZAC
Monsieur, il m'est égal que vous brusliés mes lettres ou que vous les supprimiés, pourveu que ce soit une suppression véritable, comme je n'ay garde d'en douter, après l'asseurance que vous m'en donnés. Et vous me pardonnerés bien cette précaution , veu le péril où je me mets de dire vray sur les ouvrages non seulement d'un Poète, mais d'un J[ésuite] de plus, qui est une nation encore plus vindicative que l'autre. Je persiste dans la raison que j'ay imaginée de l'inégalité de sou esprit'' et me confirme dans mon sens, voyant que c'est aussy le vostre. Si vous l'employés en quelque lieu, je suis asseuré que je ne le reconnoistray plus, tant le vestement et les parures que vous luy donnerés l'auront haussé d'estat et desguisé en mieux. Je n'ay guères plus veu de prose de cet homme que vous, et j'en fay bien le mesme jugement que vous. Cela n'empesche pas qu'il ne se flatte de l'opinion d'estre le plus heureux de vos singes, et je suis d'avis que vous la luy laissiés, afin d'avoir au moins un partisan fidelle dans ce grand corps qui , comme ambidextre ^ combattra pour vous à droit (sic) et à gauche et qui se piquera
' Dans une autre lettre, écrite le 19 du même mois (f 121), Chapelain adresse encore au marquis de Gesvres les plus chaleureuses félicitations : «On vous donne, « lui dit-il , «quoyque simple volontaire, l'honneur qui semble appartenir principalement à ceux qui ont le commandement, r Chapelain loue son jeune ami de sa
modestie autant que de son courage, ajoutant : (rEn récompense de vosire modestie, le public ne pai le que de vous. . . n
- Le P. Le Moine.
^ Ambidextre (qui sa sert également des deux mains) est dans Amyot et dans La Bruyère. On trouve dans le Glossaire de Du Cange une plai-
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de vous servir avec toutes sortes d'armes et aussy bien à pied qu'à cheval.
Si vous m'avés renvoyé le premier livre de la Rhétorique d'ArisloLe traduilte par le Caro, vous l'avés fait contre mon intention qui estoit, comme je vous l'a vois escrit, que vous le missiés au nombre des voslres. Pour Y Enéide, je feray sçavoir à celuy qui me Ta prestée à qui elle a servy de divertissement, et je suis asseuré qu'il l'en aymera davanlage et que j'en auray des remerciinens de luy, au lieu de luy en faire. J'auray soin de faire chercher l'Enéide in-h" et den donner avis au S' Rocolet, si je la trouve, pour ne point outrepasser vos ordres. Ce ne pourra estre pour cette fois par le moyen du S' Camusat qui est malade depuis trois semaines , comme pour mourir, qui certes seroit un dommage notable pour la République des Lettres.
Quant au procès du Caro et du Caslelvetro, je crains que nous ne puissions pas trouver à Tachepter, à cause de sa rareté, ces sortes de controverses ne s'imprimaut guères plus dune fois et encore plustost durant que les parties sont dans la chaleur et que la question a passé jusques parmy le peuple. Je n'y ouhliray pourtant rien pour vous donner ce contentement el , au pis aller, je vous envoyeray les miens (sic), qui reviendra à la mesme chose.
J'attens avec impatience la consolation que vous avés donnée à M"^ le Cardinal de la
Valette. Il y a apparence que vous navés entrepris que ce qui regarde la mort civille ou naturelle de M" ses frères. Car. pour ses malheurs d'Italie, j'y croirois vostre peine perdue. Et certes ils sont de telle qualité qu'à moins que d'estre insensible, il n'en sçauroitestre consolable. Aussy sçavons nous que son grand cœur soulFre plus de cette seule playe que de toutes les autres ensemble, et qu'il voudroit estre mort de la mort de M' de Candalle et que les affaires du Roy se portassent bien en Piémont.
Je tremble pour M^' de Longueville qui le va soustenir avec des forces si extraordinairement inégales à celles des ennemis, que ce seroit estre téméraire de s'en rien promettre de bon. Tous ces maux passés, présens et à venir vous feront juger en quel estât est mon esprit maintenant et la belle poésie qu'il en faut attendre. J"ay fait trêve avec rilélicon pour quelque temps, car j"ay besoin d'estre moins troublé du vray Mars pour estre capable d'estre bien agité des Muses. Thionville et la laschelé et la trahison de nostre cavallerie [me passent] incessamment devant les yeux , et la colèie me transporte quclquesfois à tel point, que je me sens plus propre à entrer dans la nieslée quà sonner la trompette.
J'ay veu rillustre Grotius depuis six jours . illustre par ses ouvrages, par ses malheurs et par ses emplois'. Il est sans doute un sçavant judicieux et une grande lumière du
santé définition du mot ambidexler : rtJiJt/cx qui ab ulraqtie parte dona accipit, qui prend à droite et à gauclie.w
' Hugues ou Hugo de Groot, dit Grotius, était alors âgé de cinquante-six ans. Il fut ambassadeur de Suède en France de i635 à i(j45. Balzac (lettre XXII du livre XX, p. 801 de i'infol.) dit à son ami : tr Laissons les morts enterrer les morts, et trouvez bon que je me resjouisse avec vous de vostre nouvelle connoissance. Je no
vis jamais le visage de Monsieur l'ambassadeur de Suède; mais il y a longtemps que j'estime son esprit, et, s'il n'avait point mis les Instilules en vers, et débité quelques autres pièces de mesme nature, je reslimerois encore davantage. Pour son bumeur d'estraiiger, c'est co qui no me choque guèros; nous sommes tous barbares les uns aux autres, et il y a certaines douceurs à Paris dont je suis plus dcsgouté que de toutes les rudesses du Septentrion." La lettre, natée du
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siècle. H travaille maintenant à l'histoire de Suède, dont je croy qu'il fera l'origine à la Liviane\ Il a quelques livres de faits de celle de Hollande de depuis le souslèvemenl ^ et, en ceux cy, il est tout dans rimitalion de Tacite. 11 a quelques notes à donner sur le Nouveau Testament \ et il me dit qu'il n'attendoit pour cela que de voii ce que M' Heinsius en doit bientost publier. L'humeur d'eslranger et la condition d'ambassadeur me lont fait paroislre dans ce commencement d'une conversation un peu hétéroclite '. Je feray la guerre à l'œil avec luy et, si je le puis apprivoiser \ je pre'tens en tirer beaucoup dinstruction et de joye.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 19 juin i63().
À M. COIVRART,
À JONQLIÈKE.
Monsieur, vous estes trop bon François et trop bon amy pour ne pas ressentir autant (}ue vous faittes les maux de vostre Patrie et les afflictions de vos serviteurs. Je vous rends grâces en mon particidier de la part que vous
avés pris à la mienne aussy bien qu'à celle de la Maison des Arnauds. Car j'ay souffert ce choq de la mauvaise fortune non seulement comme bon patriote, non seulement comme intéressé en tout ce qui regarde M' d'Andilly, mais encore comme aymé de M' de Feuquière et comme faisant particulière profession de l'honneur, de sorte que je puis dire (pie j'ay esté terracé de trois coups en cette seule rencontre , qui me feroit autant haïr les Italiens que je les ay aymés. Si mon jugement se laissoit emporter à la passion et si ma raison ne me disoit que nous pouvons bien estre malheureux sans que, pour cela, Picolhuomini ait commis de crime contre nous.
Je feray ce que vous m'ordonnes auprès de ces M" et les asseureray de la part que vous avés prise en leur affliction. Pour la suitte qu'a eue la victoire de nos ennemis, elle paroist petite jusqu'icy et, quoyqu'hiei on nous voulust faire croire qu'ils avoieni assiégé Mouzon, et mesme pris, je viens présentement de voir une lettre de M' de Boisrobert du xxn qui porte qu'ils , etc. {sic).
Il est fascheux que M' le marquis de Montauzier parte sans vous voir. Si son chemin
A novembre 1689, est probablement du 4 juillet de la même anne'e. Pour d'autres appréciations lie Grotius par Balzac, voir les Mélanges historiques de 1 878 , passim.
' C'est-à-dire à la façon de Titc-Live.
- Grotius ne composa que l'histoire des Goths et Vandales, conquérants de la Suède: Historia Gothorum , Vatidalorum , etc. (Amsterdam , 1 655 , in-8°).
* Dès le commencement du xvn° siècle (1602), Grotius avait été nommé historiographe de Hollande. Son livre parut sous le litre de : Annales et historiée de rébus belgicis (Amsterdam, 1657, in-fol.). Grotius l'avait commencé en 16 j -'1 et t'avait relouché toute sa vie. Le style, comme Chapelain l'apprenait à Balzac, est imité de Tacite et mérile trop
souvent qu'on lui applique le mol d'Horace :
. . .Brevis esse laboro :
Obscurus fio.
Annotationes in Novum Testamenlum ( Pavk . 16^1, in-fol.) La même année parurent dans la même ville ses Annotationes in Vêtus Testamentum (3 vol. in-fol.).
* Hétéroclite est déjà dans la Sagesse île Charron. Le xvn' siècle semble avoir négliji^é cette expression, au sujet de laquelle M. Lillré ne cite que Regnard, Danconrl, Voltaire et Marivaux. Trévoux signale l'emploi d'hétéroclite dans les poésies du P. Du Cerceau.
^ Apprivoiser, dans le sens mélaphoric[ue , est dans Montaigne, dans Penot d'Ablancourt, dans Vaugelas. M. Littré ajoute à ces noms ceux de La Boétie, de Corneille, de M"" de Sévigné.
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n'eust point este tout à fait oppose', il se fust volontiers détourné de dix. lieues pour vous embrasser.
J'ay encor aujourd'hui envoyé, mais par la poste seulement, avec mes lettres, celle que M' vostre frère ma apportée pour ^L de Jonquière. J'espère pourtant qu elle luv sera rendue. Dimanche dernier. M' de Penv se chargea de la précédente.
La dame à qui appartenoient les livres ne les a pas voulu séj)arer et a creu que ceux que je luy demandois iuy feroient mieux vendj'e les autres. Ln libraire luy en a donné deux cent cinquante livres et, selon quil les a desja revendus, il gaignera plus de quatre cens fiancs dessus. M' de Montauzier a desja acheté le Xobiliario ', 60 livres et le Herrera des Indes occidentales-. 5o livres. 11 luy veut vendre 60 livres le Mariana^: enfin c'est une cherté estrange. Je suis marry que je nay esté le libraire pour vous les distribuer au prix qu'ils m'auroient couslé , mais je sçay où est le NohiUario et le Herrera qu'on pourra avoir à meilleur conte*. Je me resjouis de ce que vostre taxe est payée et que c'est à vosti'e contentement.
Je verray, demain , M' Habert à qui je tesmoigneray vostre ressentiment. Je feray le mesme à M"' Paulet et à M' de Balzac duquel je ne vous envoyeray point ce qu'il me demande de vous, afin de vous obliger à nous venir plustost revoir.
Je suis. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 28 juin 1689.
À M" LE DUC DE LO>GUEVILLE