À M. CONRART
\ JO.NQl'lÈr.E.
Monsieur, vous vous deslîés de mon affection, puisque vous failtes scrupule de vous servir de moy et de partager avec W de Longueville mes devoirs et mon temps, comme si je mettois de la difl'érence entre l'amitié que je vous ay promise et le service que je lui ay voué. Corrigés vous de ces compliments oiïensifs et ne songes à m'espargner autre peine que celle que me peut apporter cette retenue.
Je désire, au reste, la prise de Hedin deux fois plus que je ne faisois, depuis que vous m'avés descouvei't que Paris ne vous auroit point que le Roy [n'eusl] mis celte place sous sa puissance. H y a bien du plaisir de voir vos lettres belles et cordiales comme elles sont, mais il y a encore plus de consolation de voir l'autheur de ces
lettres et de luy faire dire en une heure de conversation cent fois autant de choses exquises que ses lettres n'en contiennent, quel- (jues longues qu'elles soient. Disposés vous donc à venir sitost que nous aurons vaincu à nostre tour, et s'il est vray que cette victoire ne puisse guère tarder après le premier jour de juillet, comme on me l'escrit du a 7 de ce mois , en nous donnant bientost celte joye, vous pourrés recevoir celle de voir encore AP le marquis de Montauzier, qui ne se peut non plus résoudre à quitter Paris sans vous avoir embrassé, que sans les choses nécessaires à la subsistance de ses trouppes. On fait croire à toute l'armée que Picolhuoniini s'avance vers Hedin pour le secourir. Mais les choses y sont en lel estât pour le recevoir, et il le sçait si bien , qu'il n'y a pas d'apparence qu'il y voulust venir perdre la gloire qu'il a acquise devant Thionville. Et, en effet, les plus sensés sont d'opinion que, etc. (sic).
pour le dessein que vous avés eu, et il faudioit estre bien barbare pour ne le pas mettre entre les heureuses productions de ce siècle. [Balzac jugeait ce mot bien difTéremment, disant : rA quoy songe le seigneur Jean Jacques avec son e.spouvenlahle litre de Panglossie ? Voir la lettre XXV du hvre XX, p. 8o'i de l'in-fol. ]. . . Pour le soin que vous avés pris d'honnorer par ce moyen la mémoire de nostre excellent amy (N. G. Fabri de Peiresc), ii mérite le nom d'illustre.. . il ne s'est jamais rien imaginé de si superbe, ny do si royal pour les testes couronnées dans tous les siècles...:) Chapelain annonce ensuite à Bouchard que Voilure est depuis deux mois en Piémont, avec M. de Chavigny etie comte deGuiche, au secours de son palron M° le cardinal de la Valette, lorsque Turin estoit assiégé.. . . rPour nouvelle, -î ajoule-t-il, KJe vous diray qu'enlln à ma solhcitation, et, je puis dire, par mon industrie, l'Académie Françoise est engagée à faire le Dictionnaire sur le plan que je vous ay envoyé, et que j'ay lait restablir la pension de M. de Vaugelas, perdue et rayée dppuis dix ans,
pour y travailler et défricher les matières afin que la Compagnie se résolve. Nous sommes desja bien avant dans l'A, et sans cette guerre qui confond loul, nous l'aurions bien avancé en peu de temps et mis en estât de faire honneur et profit à la France. 1 [Ce passage a été reproduit par M. Livet, dans son édition de VHisloire de l'Académie française, t. 1, p. 177.] Dans le post-scriptum , il est question des trois livres De bello suecico du seigneur Petro Baltista Borgo rrdont le stile m'a semblé grave et net sans pompe superflue et, en vérité, comme dit Lipse de Paul Jove, plane ad Itislorimn,-) — ttJl y a un mois ,71 dit encore Chapelain, (tqne je dévoray l'histoire de Capriala, autre Géneuois [pour Génois] qui fait grand honneur à son pais et à qui, en vérité, il manque peu de chose pour s'égaler aux meilleurs Italiens qui ont escrit en ce genre. S'il eust un peu moins panché du costé d'Espagne et fait moins un Tibère du feu Charles Emanuel, je pense que c'eust esté un historien parfait. Mais il est de Gennes et ne pouvoit fnire autr'^nieut.-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
J'oubliois à vous dire que nous avons perdu le pauvre Camusat après quarante- 1111 jours de fièvre continue avec de grands ledoublemens. Il ne croyoit point mourir deux jours devant sa mort, et nous a tous .surpris et affligés par cette perte qui est très jijrande pour les gens de letli^es et particulièienient pour M' de Grasse qui en reliroit (le 1res utiles services, et qui le trouvera à lire.
,fo suis, Monsieur, voslre, etc.
De Paris, ce 3o juin i63y '.
CGC.
\ ^ï, L'EVESQUE DE GRASSE (GODEAl),
À GRASSE
Monsieur, J'attens tousjours M' Conrart lie sa campagne pour voir avec luy vostre premier chant de la Vierge. Il semble qu'il y ait piis racine. Alors nous verrons s'il y a lieu de vous faire d'aussy rudes re'primandes que vous en demandés. Le pauvre CaiDusal l'Ulin est mort après une fièvre de quarante jours accompagnée de redoublemens qui
l'ont enfin emporté. C'est une perte notable pour toute la République des lettres, mais particulièrement pour vous à qui il estoit dévoué et acquis sans réserve. II avoit toutes les bonnes qualités que vous me marqué.'^ et on peut dire qu'il n'en avoit aucune mauvaise. La famille a besoin de consolation et d'appuy. J'ay desja promis par avance à sa femme et à ses enfans que vous ne leur manqueriés jamais , non |ilus que M" Conrai't et moy, et je m'asseure que vous lo leur conlirmerés par vos lettres. Elle continuera le trafic et l'impression, et je me suis chargé en mon particulier d'instruire pour la dernière celuy quelle proposera à cette [)artie de son négoce. Il faut aymer sa mémoire et avoir charité pour la vefve et les orfelins. Je voy tous les amis du défunt portés à contribuer au soulagement de ce qu'il laisse. Vous continuerés de leur envoyer et addresser vos lettres et vos commissions et je croy (ju'ils vous en supplieront , comme ils ont fait à moy.
J'attens cet autre poulet'" dont vous mo menacés. Isnard ^ est un graml péripate-
• Le même jour, Chapelain écrivait à M. le i:lievalier de la Trousse, à l'aimée de M. le marécharde Châtillon (f° i3i) : trJe me réjouys •ivec vous de ce que la première fois que vous avés veu les ennemis, vous leur avés donné la chasse. . . Cela me fait bien espérer de la suille de vos avanlures dans la profession que vous avés embrassée par voslre propre choix et je commence à croire que Dieu vous en a inspiré la pensée. . . » La lettre a été insérée par M. R. Korviler dans son Jean Chapelain (p. ai 4).
- Poulet, employé comme synonyme de billet doux et même de simple bitle( , a été trouvé par M. Liltré dans Montai;;ne, dans Régnier, dans .Sullv, dans Voilure, dans le cardinal de Retz, dans Molière, dans M'"" de Sévigné. Voir dans le Ihcùonnaire de Trévovx une petite dissertation sur <;e sujet. On y fait observer que B. de la Monnoye s'est trompé en soutenant que le mot n'a
guèresétéen usage parmi nous que depuis 1610 jusqu'à 1670 tout au plus. Le mol était encore usilé en 1759, connne il l'est encore de nos jours, et son emploi renionlait bien au delà de l'année 1610, puisque « Madame Catherine, duchesse de Bar, qui mourut dès 1G06, s'en servit ingénieusement lorsqu'elle passii par Paris pour aller en Lorraine, disant à son ancien cuisinier, devenu le favori de Henri IV : «La Varcnne, tu as bien plus gagné à porter les poulets de mou frère, qu'à piffuer les miens. t> La piquante remarque, qui est dans le Menagiana, était déjà dansTallomant desRéaux (Historielte de la Comtesse de Vcitus, t. IV, p. /i.")2 ).
' Samuel Isarn , l'auteur de la jolie petite pièo^ dédiée à M"" de Scudéry : la Pislole parlante , ou la Métamorphose du louis d'or (Paris, 1G60, in- 19), el quatre fois réimprimée, une fois au xv'.i" siècle (Paris, 1G61, in-13), deux fois au
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Zi/iT
ùcien * et qui s'en explique fortement. Je le croy de la Religion " et m'estonne de M' le conte d'Alais de l'avoir mis dans sa famille. Du reste , c'est un homme de mérite et que vous pouvés estimer sans vous faire tort^. L'arrest du d[uel] est une matière trop funeste pour vous en entretenir, mais le principal pour sa famille est qu'il n'a eu le col couppe' qu'en effigie.
J'appréhende les mesmes choses pour M' le duc de Longueville qui sont arrivées à M' le Cardinal de la Valette. En eftet, c'est une chose horrihie d'entrer foible dans un pais révolté, appuyé d'une armée victoi-ieuse, et loin de toute sorte d'assistance. Je vous avoue que ma constance s'esbranle à l'aspect des malheurs dont Testât présent où sont ces deux grands hommes peut estre suyvi. Prions Dieu néanlmoins qu'il donne efficace ' à leurs bonnes inten-
tions et espérons le bien que nous n'avons
pas.
Le tout vostre, etc.
De l\'iris, ce 3o juin iCj;)
ceci.
À M. DE BALZAC
À BVI.ZAC.
Monsieur, la connoissance que j'ay faitlf avec M' l'ambassadeur de Suède est de celle {sic) que je ne me suis pas proposé de cultiver trop soigneusement, pour ce que je hav à faire la cour, et que de visiter un homme de son présent caractère, c'est une espèce d'hommage, qui ressemble fort à ce que vous et moy haïssons de rendre à des puissances encore plus grandes que les siennes. Du reste, il est très digne d'estre aymé ei honnoré, et pour ce qui est du mérite dans
xvin° siècle, une fois de notre temps (par M. Edouard Fournier, Variétés Imloriqucs et lilté'aires. t. X,p. 235-287). Voir sur cet homme d'esprit, quelquefois appelé Ysarne, une noie de M. E. Fournier (p. 286 61287), °*^^^ ^'-' est citée surtout la Société fraiiçaise au xvii' siècle, de M. Victor Cousin (t. II, p. igS).
' Le mot péi-ipatéticien , qui est déjà dans Mcolas Oresme sous la forme perypathelicien , paraît avoir été très peu employé au xvii° siècle. On sait que Racine (Plaideurs) a dit péripatéùqiie. M. Liltré est obligé de descendre jusqu'au temps de Diderot pour trouver un exemple du mol.
- Le prénom Samuel semble bien donner raison à la conjecture de Chapelain. Pourtant Isarn ne figure pas dans la France protestante.
^ M. Ed. Fournier a dit (p. 287) qu'lsarn dînait souvent chez Godeau avec Chapelain (?), M'' de Scudéri et M'" Robineau(?). Ni M. Éd. Fournier, ni l'excellent biographe de l'auteur du Grand Cyrus, M. Rathery, n'ont connu le duel dont Chapelain va parler à l'évéque de Grasse.
* Pour efficacité, comme nous l'avons déjà remarqué.
^ Le même jour, Chapelain écrivait (1" i'6t) à M. du Fay de la Trousse, au camp devant Hesdin : trVos dernières ont esté veues avec beaucoup de ressentiment et de consolation île M" d'Andilly et de Saint-Nicolas qui vous en baisent très humblement les mains. Leur douleur est toujours très grande, mais elle a esté adoucie par les tesmoignages de satisfaction cju'a rendu le Roy de l'action et de la conduille de M, de Feuquières en cette malheureuse entreprise. Nous venons d'apprendre la capitulation de Hédin.. . :> Le surlendemain, 2 juillet, Chapelain (P i33) écrivait au même: «J'ay extrêmement ressenti la perte de M. de la Fraizelière pour l'amour de luy mesme et pour l'amour de vous : elle est commune à tous les honnestes gens et les pleurs que vous en jetlés sont nieslés avec ceux de toute la Cour et do toutes nos armées qui ne connoissent point d'homme de plus de mérite qu'il estoit. Cela mesme vous pouvoit eslre un nouveau sujet de douleur de penser que vous avés perdu un amy si aymable, qu'il se fait regretter par tout le monde.')
à'il
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
les lettres , quoyqne Heinsiiis soit un homme rare, je n'ay garde de le mettre en comparaison avec luy. Il luy faut pardonner la versillcalion des Institiites ponr ce qu'il est jurisprudent' et qu'il fisl cette mauvaise galanterie estant encore assés jeune \ Il luy sembla sans doute qu'on pouvoit aussy tost rimer le droit que la philosopliie, et que Lucrèce ni Empédocle n'avoient pas eu plus de raison que luy de mettre en vers les principes de leurs professions.
M' Mënage, qui me vint voir, il y a quelques jours, et qui est un de ses courtisans réglés \ en me captant * du bien qu'il luy avoit dit de moy, me dit aussy la haute opinion qu'il avoit de vous, et cela me sembla d'autant plus véritable, qu'outre le sujet qu'il y en a, la manière dont il me le dit sentoit moins son comphment et estoit plus naturelle. Pour M' Ménage, vous le devés aymer, car, en véi-ité, il vous vénère et parle de vous comme je le puis souhailter\ Je luy dis que je vous avois ouybien parler do luy et des belles lettres qu'il possède, dont il se tesmoigna extrêmement vostre obligé.
J'espère, demain, donner en main propre
à M' de Bourzeys vostre response et voir ce que vous luy respondés. Celle que M' Tabbcde Boisrobert vous fait à la lettre dont vous m'envoyastes la copie, sur le sujet de vostre dévastation, me semble fort cordiale et, en vérité, je l'en ayme mieux. Je suis bien de vostre avis pour le reste, que la suitte de ces belles espérances doit estre mise entre les choses douteuses, et néantmoins je voudrois respondre comme si j'y faisois fondement, afin de ne les rendre pas impossibles par le raespris ou la négligence, et de se mettre toujours en estât de voir ce que la fortune veut faire de vous. Mais, pour changer de discours et vous faire une lettre d'estoffes bien différentes, je vous diray que, etc. (sic).
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 3 juillet 1689.
Je vous renvoyé une lettre de M' de Boisrobert. Celle que vous avés envoyée à .M' le caidinal de la Valette a esté leuc et admirée elles la divine Artliénice. J'y en dois faire une seconde lecture , pour ce que la moitié du réduit' y manquoit, et M' Voiture n'es-
' On trome juriste dans Oresme, dans Fi-oissart, etc.; on trouve jurisconsulte dans La Noue, dans Fiécbicr, dans Fénelon, etc.; on ne trouve jurisprudent nulle part, si ce n'est, selon la remarque du Dictionnaire de Trévoux, dans la Critique du Légataire (170K), où (scène m) le mot a clé employé ironiquonienl par Regnard.
- La traduction, ou plutôt la paraphrase, en vers latins, du litre I" du second livre des ]ustilulps de Justinien se trouve dans les diverses éditions (si nombreuses de 1017 à 1670) des Poemata [de H. Grolius] collecta et édita a Guilielino Grotio ,J'rutre. M. Ernest Grégoire, dans l'article Grolius qu'il a donné à la Nouvelle biographie générale, regarde ce que Cliapolain appelle ime mauvaise galanterie, ce que Balzac critiquait encore plus sévèrement, comme «l'essai peut-être le mieux réussi dans ce genre de tours de force. 1
' On peut consulter, sur les relations de Ménage (alors âgé de vingt-six ans) avec Grolius, divers passages du Menagiana (édition de 171;'), t. I, II, lil).
^ Capter est pris ici dans un sens favorable qu'il avait souvent autrefois. (Voir le Dictionnaire de M. Littré.)
^ Lire , sur les relations de Ménage avec Balzac , la note 3 de la page /108 des Mélanges Uiatonques de 1878, ainsi que (juelques autres notes du même recueil (p. '121 et suivantes).
" Réduit est mis ici pour cercle, assemblée. C'est le contenant pour le contenu. M"" de Sévigné a dit (citée par M. Lillré) : «Sa maison sera toujours un réduit cet biver,'? et Boilcau pensait peut-être à riiôtel de Rambouillet quand il conseillait [Art poétique) de se méfier de rroa réduits, prompts à crier merveille. n
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Uli9
toit pas de retour. M' l'Huillier l'a aussy entendu lire et l'a trouvée une chose rare. J'ay veu tout le raonde s arrester à ce mot de besongne pour travail ou ouvrage, et l'on le trouve bas. Je suis de celle opinion aussy '. Vous y penserés. Ce pendant" je liray : ouvrage.