‹ Lettres. Publiées (volume 2)Chapitre 99 sur 134 · À ROME · texte numérisé non relu

À ROME

Monsieur, vous serés surpris de ce mot et du sonnet qui l'accompagne \ Après avoir passé tant de temps sans avoir rien donné à la mémoire de nostre excellent amy, vous avés deu croire que ma muse s'opiniastreroit dans son silence. Et, en vérité, mes accablemens ordinaires ne me laissoient pas espérer à nioy mesme de pouvoir trouver un moment de serain loysir pour m'acquitter d'une si légitime deble. Mais enfin vostre panglossie, je veux dire ce dessoin généreux de célébrer sa vertu en toutes les langues connues, m'a piqué Pâme et a donné une estincelle de chaleur h ma veine refroidie, qui a pris le temps que les affaires ne luy vouloient pas donner. Il ma semblé qu'il seroit honteux à nostre nation que la magnanime Italie eust bien voulu glorifier un François par tant de démonstrations d'estime, et que les François mesme eussent négligé de l'honnorer. J'ay voulu sauver mon pais de ce juste reproche, et, en marquant la vertu de nostre compatriote, tesmoigner quelque rossenliment des éloges que tant dexcellens honmies luy ont donnés. Ça esté, à la vérité, en peu de paroles, et, comme je crains, peu dignes d'eux et de luy. Mais ny mou loysir, ny ma capacité ne m'en ont pas permis davantage, et je l'ay

' Baiser par f(,rce, céder, se soumcltre. M. Liltré cite, outre deux phrases de Regnard et de Voltaire, cette phrase de Montaigne {Essais, livre III): t^II y a plus de braverieet de desdaing à battre son ennemy qu'à l'achever, et de le faire bouquer que de le faire mourir. ??

* Lire en courant, parcourir.

* Le lendemain. Chapelain (f i.5 3) donnait au chevalier de la Trousse, « à l'armée du mareschal de Chastillon," les conseils les plus affectueux, lui recommandant notamment de soi-

gner le style de ses lettres. Voici les nouvelles consignées dans le post-scriptum: rr.M^' le duc de Longueviile m'a escrit du 1 6 qu'il avoit repris Saluées et Fossan et forcé le chasteau de Bene, après avoir pris la ville d'emblée. On me vient d'asseurer que Salces avoit esté aussy pris de force par W le Prince. Ce sont deux effets de grande réputation. 75

* Le très-médiocre sonnet en l'honneur de Peiresc dont il a été parlé dans la lettre CCCIX, du 17 juillet 1689.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

pliistost fait pour iiionU-er le chemin à nos poëtes, que poui- ni'imaginer que ma petite rime peust beaucoup contribuer à la gloire de celuy qui a este loué et de ceux qui l'ont honnoré de leurs louanges.

Telle qu'elle soit néanlnioins, je vous demande en grâce que vous en donnie's copie à M" Bracciolini, Pollini et Mascardi, afin que toute Rome, que je renferme en leurs personnes, voye que si nous ne sommes pas habiles, au moins ne sommes nous pas mesconnoissans. Vous m'obiigerés aussy de les asseurer de mon très-humble service et du respect que jay pour leur vertu.

Je voudrois que vous me (issiés sçavoir quels sont les sujets éminenls en mérite pour ce qui est des belles lettres en voslie Cour, outre ceux que je vous ay nommés, et M' le Cardinal Bentivoglio, à qui je croy qu'on doit rendre homieur extraordinaire, sans donner de jalousie à personne. Ayant appris leur nom par vous qui en estes si bon juge, je les recevi-ay avec plaisir en mon secret, et, sur vostre parole, je les débiteray pour ce qu'ils sont parmy ceux de deçà qui font la mesme profession.

Vous aurés sceu la mort du pauvre Ganiusnt, et je m'asseure que vous en aurés

esté touché. La Compagnie continue son employ à sa vefve, laquelle, par mon conseil, à quoy elle défère un peu ', a envoyé à M^' le Cardinal vostre traduction de la Congiura^ imprimée. Vous aurés avis sans doute parxM' l'abbé de Boisrobert, qui en a esté le présentateur', de son succès auprès de Son Ém". Il y a peu que cela a esté envoyé, ce qui fait que je ne vous en puis encore rien dire, mais je ne fais pas de dilficullé de vous asseurer par avance qu'elle aura fait la réussite* que nous pouvons désirer. \ oyés qu'il m'a eschappé une, fraze italienne, et que parmy beaucoup de barbaries en ma langue, j'ay dit une politesse estrangèi e.

Jay veu quelques lettres italiennes de vous que j'ay trouvées exquises. Vous me fériés plaisir, si vous en aviés beaucoup de pareilles, de nous les envoyer et je les feiois valoir en bon lieu, surtout celles qui sont dans le stile libre et burlesque, qui est de plus galand homme et plus malaisé à acquérir.

Nous avons sceu icy de plus d'un endroil que le Ministre d'Estat avoit esté censuré à Rorae\ Il m'importe de sçavoir sur quels points précisément il a esté censuré, quels

' M. Livet a oublié de reproduire, dans son édition des ouvrages de Pellisson et de l'abbé d'Olivet, ce passage où Chapelain parle avec tant de réserve de son influence sur l'Académie.

* La traduction faite par Bouchard de la Conjuration de Fiesque de Mascardi.

^ M. Litlré n'a cité, sous le moi preseulaleur, que cette phrase d'une lettre de Chapelain à Colliert (du 28 octobre 1664): e... et que le présent vous fasse quelquefois souvenir du présentateur.^

* Réussite vient de i'ilaiien riuscita. On disail au wi" siècle rémsissement. M. Littré donne sur ce mot la petite notice que voici : crDe Caiihères prétend que réussite est dû à un homme de la cour vers 1670, dit pour cela par les plaisants M. de la Réussite. C'est un conte; l'exemple de

CHAPELAI>. 1.

Molière: Pour moi, je m'en tiens assez vengé pur la réussite de ma comédie (préface de l'Ecole dex femmes), est de 1 662.^1 On voit que, plus de vingt ans avant Molière, Chapelain avait risqué le mot réussite.

^ Le I" volume du Ministre d'Estat, qui avait paru en i63i, venait d'être traduit en ilalien par Miilio Ziccata (Venise, 1689). Aucun biographe, pas même M. R. Kerviler, n'a parié de la censure infligée par la cour romaine au livre de Silhon. L'auleur semblait avoir prévu la condamnation dont il fut frappé au Valican, car il avait ainsi plaidé d'avance, dans son Avertissement, la cause du Ministre d'Etat : w S'il y a quelqu'un qui trouve nos jugemens trop libres, principalement quand je parle du Pape et des chos'-s

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

ont eslé les motifs des censeurs, el s'il est possible d'avoir une copie de la censure. Je vous plie de faire cette diligence qui ue vous sera pas malaisée, comme je croy.

puisque les censures ordinairement sont publiques.

Les prises par force de Beiue par M°" de Longueville et de Salces par M^' le Frince ' rhabilleront un peu nostre réputation eu Italie et luy donneront un juste sujet d'espérer restauration. En efleî les Espagnols ne réussissent que quand ils n'ont point d'opposition et que tout le païs leur est favorable.

Les hexam.ètres et les élégiaques du S' Alessandro Pollini m'ont sendjlé aussy beaux que ses hendecasyllabes, c'est-à-dire admirables. Je ne les ay poiut encore veiis dans un exemplaire que je peusse du'e à nioy. Si vous mandés à .\P vostie frère ou au S^'" Lilli qu'ils me remettent celuy que vous ni'avés fait l'honneur de me destiner, puisqu'il n'y en a point icy à vendre, je le mettra y dans mon cabinet en bonne place et vous en auray obligation.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Pai'is, ce ai) juill(!l iGS;).

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