RÉSIDENT DE MESSIEURS LES ESTAIS DE HOLLANDE EN SUÈDE, X 8T0KH0LM
Monsieur, je vous escrivis il y a quinze jours et ma lettre alla sous l'enveloppe de
moins de pudeur à tenir la main à l'exécution d'une chose aussi glorieuse pour moy. . . Je remets à M' Bigot. . . de vous informer des nouveautés da Parnasse... Si le hazard vous fait queiquesfois rencontrer avec M"" le C[omte] Tott, vous m'obiigerés de luy faire un peu de commémoration de ma personne. . . Vostre Konigsmark ne songe plus ni à son père ni à vous, et il s'en faut consoler sur ce que son oubli vous laissera un plus grand moyen de vous appliquer à vostre propre histoire Batave pour laquelle j'avois consenti à ce travail suédois seulement parce que ce seroit un essay de vostre stile historique, et qu'après vous estre exercé sur cette vie, vous viendriés plus rompu et plus dressé à voslre grand dessein, j? Camusal a résumé {Mélanges, p. 83) en quatre lignes ce qui regarde ici le comte de Kœnigsmarck.
' Lettre imprimée dans le recueil de M. P. Clément (t. V, p. 091).
^ Ces assemblées étaient celles du petit con-
CBAPELAIN.
seil qui devint plus tard l'Académie des inscriptions.
3 M. Clément rappelle, sous ce passage, que le duc de Beaufort avait défait, le 10 septembre précédent, les pirates algériens.
* Le 28 du même mois. Chapelain (P 9 v") s'adresse ainsi à Huet : rr Je n'ay pas creu un moment que vous eussiés rien perdu auprès de M"" de Méry, vous connoissant pour l'homme de mérite que vous estes. . . Comme tout cecy n'est qu'un jeu, je prétens que ce que vous me dites de l'appréhension de me perdre n'en est qu'un aussi. . . estant l'un et l'autre impeccables du costé de l'affection et n'estant tous deux capables ni d'un relaschement sans sujet, etc.. Nostre charactère n'est ni l'injustice ni le caprice... J'apprens avec grande joye la résolution de voslre voyage à Rouen et à Paris. Outre celle que j'auray de vous embrasser, j'en auray une autre non moindre de voir croistre vostre gloire par la publication de vos travaux si utiles au monde lettré. -5
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
M' Bigot. Depuis j'ay receu la vostre du VII mars par luy inesme et je vous rescris par la raesme voye comme par la plus seure quej'aye trouvée jusquicy. Vous aiirés veu par ma précédente le cas que j'ay fait de vostre élégie et ie soin que j'ay pris de l'envoyer transcritte de ma main à M' Golbert de façon que vous pouvez vous espargner la peine d'en faire une nouvelle copie. Lorsqu'on l'imprimera dans le Recueil, j'y mettray les quatre vers reformés en la place des autres.
Je sçay bon gré à M' de Lionne de vous exhorter à continuer de célébrer les vertus du Roy et ne m'estonne pas des louanges qu'il donne à vos épigrammes sur la réduction de ÎNiarsal, car je le connois il y a desjà trente cinq ans pour un des plus grands juges que nous ayons en France de ces sortes d'ouvrages et qui rend plus de justice à ceux qui sont véritablement bons. Je ne le rencontreray point que je ne luy parle de vous et de la consolation que vous donne une approbation aussi authentique que la sienne. Nous verrons avec grand plaisir la nouvelle édition de vos poésies latines accreiie de ce grand nombre de pièces rares '. Cependant nous la ferons espérer à nos sçavans amis. Je ne voy pas pourquoy vous vous déviés retenir de publier vostre Scazon, si vous estes bien persuadé de sa matière et de sa forme, au dam de celuy qui vous a injurieusement traitté. Il est bon que tout ne soit pas permis aux audacieux et la force se repousse légitimement par la force. L'importance est que ce clocheur ne cloche point" et qu'il soit digne de son père. Cela n'empeschera pas que vous n'y joigniés cet autre poëme que vous luy vouliés substituer. Il n'y peut
avoir trop d'excellentes choses dans vostre volume, et il ne faut pas craindre qu'il puisse degouster par l'abondance du bien. L'estat de ma santé est à l'ordinaire peu ferme, mais non si foible qu'il y ait lieu d'appréhender qu'il n'en mésarrive au moins de quelque temps. Je feray tout mon possible pour la maintenir comme elle l'est, aGn de guérir vos inquiétudes obligeantes et d'avoir le temps de mener mon entreprise à fin.
Ce qui m'a fait vous renvoyer pour mon portrait à l'estampe qu'en a faitte Nanteuil et qui est au devant de la Pucelle , c'est le chagrin qu'apportent à un homme aussi affairé que moy les bonnes et longues heures qu'il faut sacrifier a un peintre, si l'on veut qu'il face une bonne représentation du visage. Ce fut ce qui me détermina à me livrer au mien par douze séances de quatre heures chacune, afin que j'en fusse quite pour ma vie et que mes amis qui auroient la mesme curiosité (pie vous se pussent satisfaire sur un portrait au naturel sans me mettre à une nouvelle gesne. Agréez donc, Monsieur, que j'achève mon poëme qui jusqu'à sa conclusion me demande tous mes momens, avant que j'en employé aucun à ce que vous désirés de moy pour cela. Si je vis jusques là, comme je l'espère, je pourray vous contenter en une chose qui me donnera plus d'honneur qu'à vous de satisfaction, quelque grande que vous vous la soyés figurée.
Je feray sçavoir à M' Conrart tout ie bien que vous me dites de luy, et comme il a le cœur fait, il le ressentira autant que vos éloges le méritent. Il ne guérira jamais , mais il a l'àriie saine dans un corps très infirme, et ce corps a d'assés grandes ressources pour
^ Nie. Heinsii Poematum nova cditio (Amsterdam, 1666, petit in-8").
- Allusion à l'étymologie de ce terme de ver-
sitication ['S.xdiuv, boiteux). Le Scazon était dirigé contre Claude de Saiimaise.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
aller encore loin et beaucoup plus loin que moy, ce que je vous déclare aûn que vous croyés que le successeur que je vous marque n est pas un mort ou im vivant déploré qui ne doive guère tenir ma place. Il est vray que c'est le seul entre plusieurs sur qui je puisse faire un fondement solide, et que je vous puisse fournir pour me représenter parfaitement. Je vous en excepte, Monsieur, car s'il avoit le mesme désir que vous, vous sériés celuy que je luy proposerois pour tenir mon lieu, quand j'aurois passé ad plures et que vous auriés pleiu-é sur ma fosse.
Je ne me plains pas de M' Gronovius, mais de ma mauvaise fortune qui n'a pas voulu qu'un homme aussi vertueux que luy respondist aux avances que je luy avois faittes et aux offices que j'avois rendus à son beaufrère pour l'amour de luy.
On ne sçait encore ce que deviendra le
1 Tout ce paragraphe, moins la dernière phrase, avait été déjà publié par Camusal {Mélanges , p. Sa).
2 Le P. Gabriel Cossart, né à Ponloise en i6i5, mourut à Paris en 167^. Ce fui à la fois un remarquable érudit et un agréable poète. Aux vers cités de lui dans la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus (t. 1, in-fol., col. 1 399 et 1 ioo ) , j'ajouterai la mention des vers composés par lui en l'honneur du maréchal de Gassion et reproduits dans la Vie de ce grand homme de guerre par l'abbé de Pure (1673,
t. IV, p. 33 3).
3 On lit dans le Moréri (article Loménie) : «k l'égard des poésies latines imprimées de M. de Loménie, et de la relation latine de quelques-uns de ses voyages aussi imprimée, il y en a qui prétendent (et c'étoit l'opinion de Chapelain) que les poésies sont du Père Cossart, jésuite; l'/tînerarium, de Benjamin Priolo; mais nous n'en avons point de preuves. -i
* Le lendemain, Cliapelain écrivait (f°i 2) à Carre! de Sainte- Garde : «Monsieur, pour la fausse
jeune Conte de Brienne'. Il est tousjours à l'Oratoire, résolu de s'encloistrer après cet essay de retraitte. Il a grande passion pour les lettres et pour la réputation de lettré. Depuis ses malheurs, il y a eu des courtisans assés peu charitables pour attribuer au P. Cossart^ et à Prioleau tout ce qu'on a veu sous son nom en prose et en vers ', et qui vous a laissé une si avantageuse impression de sa personne. Ce qu'il y a de vray, c'est qu'il n'a pas l'esprit raeur et qu'on doute qu'il l'aye de sa vie. Vous ferés bien de renouer commerce avec luy, et de luy pardonner son silence qui a eu autant de fascheuses raisons.
Vous aurés veu par les dernières de \P Bigot qu'il est tout à fait remis de son mal et que vous devés attendre à favenir une bonne correspondance.
Je suis , Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce m avril 1664".
descouverle de las Batuccas, j'en ay eu par vostre dernière une bien véritable du peu de confiance qu'on doit prendre aux tesmoignages de ceux qui passent dans le monde pour les plus habiles et les mieux informés de tout. Quoy? Un fameux escrivain, la lumière de son ordre et de son pais, donne en preuve de la possible subsistance du Paradis terrestre une vallée de Castille inconnue jusques à son temps?..." Suit une terrible tirade du bon Chapelain conlie les hâbleries espagnoles. Le correspondant de Carrel de Sainte- Garde vient ensuite à lui parler en ces termes de Huggens : «Quant à M' Huygens, autheur du pendule d'où la science et usage pratic des longitudes despend, gardés bien de soupçonner qu'il ait rien tiré en cette matière de Morin, dont la méthode fut convaincue de faux à l'Arsenal dès qu'elle y fusl exposée, ce qui le fit passer pour un frivole mathématicien aussi bien que pour un impertinent astrologue. Depuis Archimède il n'a point paru de plus solide géomètre et machiniste que mon ami de l'aveu de toute l'Europe, n
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
GCII.