À M. DE FERMAT, LE FILS
À TODLOUSE^
Monsieur, vous trouvères moins estrange d'avoir esté si long temps à recevoir ma response à vostre obligeante lettre, quand vous sçaurés qu'elle (ne) m'a esté rendiie que trois mois après sa date, soit par la négligence de la personne à qiu vous l'aviés recommandée , soit par le caprice de la Fortune qui ne la luy ait pas pluslost fait tomber entre les mains. Ce désordre m'empeschera de vous farre excuse de ce retardement auquel j'ay si peu contribué et je me plaindray seulement icy du malheur qui m'a privé trois mois entiers des marques d'un souvenir comme le vostre, lequel par tant de raisons me devoit estre si cher. Car en partant de ces quartiers vous me laissastes une si avantageuse opinion de vostre mérite et une si grande consolation de vostre amitié que je vous ay tousjours depuis conté dans mou cœur, comme une de mes principales richesses, et comme celle dont j'ay le pins souhaité la conservation. Je voy bien, Monsieur, par le som que vous vous estes donné de me faire sçavoir de vos nouvelles et de me
demander des miennes , que je n'ay pas fait de vains souhaits et que la distance des lieux ni une si longue suite d'années n'ont point effacé de vostre mémoire un nom que vous luy aviés favorablement confié.
C'est de quoy je vous rends mille grâces aussi bien que de la communication du beau sonnet que l'indignation de voir l'Académie de la Crusca préférer l'Arioste au Tasse vous a dicté. El certes je ne connois guères d'Italiens qui pust mieux faire sur le mesme sujet ni pour le sens, ni pour les paroles, ni pour l'élégance , ni pour le tour du vers. Mais ce n'est pas d'à cette heure que je vous connois pour le bon poëte grec, latin, toscan, espagnol et françois et peut-estre mesme que vostre voyage d'Angleterre vous l'aura fait anglois aussi , tant vous avés l'esprit flexible et propre à devenir tout ce que vous voulés. Vous tenés cela de race * et M' vostre père , ce prodige de sçavoir en toutes sortes de discipline, vous l'a inspiré et en a le premier honneur. Ce que je vous dis de luy ne passera point sans doute pour une cajolerie auprès de vous qui voyés de plus près ses lumières, mais pour une justice que je luy rendrois quand les civilités qu'il m'a fait faire par vous ne m'engageroient point à y correspondre '. Je vous
' Samuel de Fermât était fils du célèbre géomètre Pierre de Fermât et de Louise du Long. 11 naquit à Toulouse vers i63o et mourut en 1690. Il fut d'abord avocat, puis conseiller au parlement de Toulouse. On a de lui un recueil de vers latins et de vers français ( Vai'io'-um Carminum libi-i IV, Toulouse, i68o, in-8°) et diverses dissertations écrites en latin sur des sujets d'érudition, réunies la même année {ibid., in-S"). Enfin, toujours en 1C80, on publia de lui (Paris, in-i 2) les Traités de la chasse, composés par Arrian et Oppian, traduits en français. Voir sur cette traduction la Bibliothèque historique et a-itique des théreuticographes par Nie. Conteray de Lallemant (Rouen, 1768, in-8°, p. 28).
* C'est un compliment qui a été souvent adressé
à Samuel de Fermât. Le Moréri résume ainsi l'éloge qu'en a fait Julien d'Hericourt dans l'histoire latine de l'Académie de Soissons : <tI1 parle de son érudition, de sa connoissance particulière des belles-lettres, de son grand talent pour la poésie, de sa science dans le droit : en un mot il dit qu'il avoit hérité de toute la science de son père.?'
^ Pierre de Fermât était alors âgé de soixantetrois ans : il allait mourir l'année suivante, au mois de janvier. Le Journal des Savants dit de Pierre de Fermât qu'wil avoit une si grande déhcatesse d'esprit, qu'il faisoit des vers latins, françois et espagnols avec la même élégance que s'il eût vescu du temps d'Auguste, et qu'il eût passé la plus grande partie de sa vie à la cour de France et à celle de Madrid. ^
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
prie qu'il sache que je l'ay sentie comme je devois , et qu'il a eu en moy un petit serviteur et un grand admirateur tout ensemble.
Quant au jugement de cette Académie en faveur de l'Arioste, il n'a passe nulle part pour juste' et les propres Cruscanti, mes confi-ères, tombent d'accord qu'il a esté prononcé par passion plus que par équité. Ce seroit luie histoire, longa injuria, longœ ambages, qui voudroit vous en desraesler les causes. Il vous suffira que vous estes du bon avis et que ça a esté celuy de Gamillo Pellegrino dans son excellent dialogue de l'^"picapoesia^ auquel je vous renvoyé pour vous y confirmer. Ce n'est pas que pour ce qui regarde l'invention et la pureté de la langue l'Arioste n'ait un notable avantage sur le Tasse. Mais la majesté, la pompe, le nombre et le stile vrayment sublime joints à la ré-
gularité du dessein élèvent tellement le dernier par dessus l'autre en ces parties de l'héroïsme, qu'on ne peut faire entre eux aucune comparaison.
Je n'ay rien publié depuis quatre ans dont je vous puisse régaler. Vous trouvères seulement avec celte lettre un sonnet que je ne me pus passer de faire pour le Roy lorsque par reconnoissance d'un présent dont il m'honnora, je creus luy devoir présenter la Pucelle, laquelle je fais parler dans ces xiui vers\ Mon poëme, puisque vous avés curiosité de sçavoir où j'en suis, tire à la fin , et des douze livres qui restent à donner je suis assés avant dans le dixiesme. Encore deux ou trois ans de vie m'en feront raison , si Dieu me les accorde.
Je suis bien véritablement. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce iv avril i664 ".
' Camusat {Mélanges, p. i-^i) a reproduit tout ce paragraphe, après avoir rappelé que Ton trouve l'éloge de M. de Fermât «dans les premiers Journaux des Sçavans de Paris». Camusat n'explique pas qu'il s'agit là de l'éloge, non du correspondant de Chapelain, mais bien de Pierre de Fermât. Voici un fragment de cet éloge qui parut dans le Journal des Savants du lundi 9 février i665 : «C'estoil un des plus beaux esprits de ce siècle, et un orénie si universel et d'une eslendue si vaste, que si tous les sçavans n'avoient rendu témoignage de son mérite extraordinaire, on auroit de la peine à croire toutes les choses qu'on en doit dire.îi
2 Camille Pellegrini naquit à Gapoue en 1 698 et mourut à Naples en i663, le 9 novembre. Ce fut un des plus savants critiques italiens du x\n' siècle, mais il s'occupa beaucoup plus d'histoire que de littérature. IM. Weiss {Biographie universelle) n'a pas cité le dialogue dont parle ici Chapelain.
^ Ce sonnet, intitulé La Pucelle an Pmj, est conservé dans le recueil de la bibliothèque Nationale, fonds français, nouvelles acquisitions,
n" 1890. Je n'en citerai que le premier quatrain et le dernier tercet :
Je ne viens pas, Grand Roy, l'offrir la sainte espée Qui du Goufire mortel relira les Estais , Quand la France abbatue à force d'allenlals Languissoit sous le joug, par i'Anglois occupée.
Aussi viens-je. Grand Roy, non pour l'offrir les miens. Mais pour le consacrer le plus beau des trophées. Pour immoler mes faits à la gloire des tiens.
4 Le 8 du même mois. Chapelain écrit (i'°i4) à M. de Medon, conseiller au présidial de Tolose: trje n'ay garde de douter de vos bontés pour le pauvre .M' Paulet. . . Sa vertu et son sçavoir sont deux trop fortes raisons auprès d'un homme aussi vertueux et aussi sçavant que vous pour ne pas attirer vos offices dans ses besoins sans en estre mesme sollicité. . . Vostre despesche à M' Heinsius est partie il y a six jours dans mon paquet et je suis assuré qu'elle luy sera d'une consolation particulière, car par tout ce qu'il m'escrit des gens de lettres dont il fait profession d'estre ami, il n'y en a aucun qu'il vous préfère et il y en a peu qu'il égale à vous. Il faut tousjours se desfier des nouvelles extraordinaires. La fortune ne fait
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
GCIIL À M. HEVELIUS,
BODBGMESTRE DE DAiNTZICK , À DANTZICK.
Monsieur, vous aurés sçeu par la relation de M' Desnoyers avec quelle grâce et quelle humanité le Roy a receu le présent de \ os ouvrages astronomiques ' lorsqu'il le luy a fait de voslre part, et le soin que S. M. a eu de commander qu'ils fussent mis entre les livres qui composent sa biblioteque favorite. Vous aurés appris de luy-mesrae l'accueil favorable que M' Colbert a fait aux exemplaires dont vous l'avés fait régaler, et le ressentiment qu'il l'a prié de vous en tesmoigner en son nom ^ de sorte que si je me voulois estendre sur ces deux articles je ne le pourrois sans courre sur ses brisées , sans vous importuner d'une mauvaise copie après les avoir veus dans un si bon original. Je me retrancheray donc, Monsieur, à ce qui me regarde et ne
vous rendray tesmoignage que de ma parfaitte gratitude pour vostre trésor de vostre selenographie ^ et des autres observations célestes qu'il vous a pieu m'envoyer par luy mesme , le tout accompagné d'expressions si obligeantes qu'elles en auroient redoublé le prix si de pareilles productions n'estoient pas d'un prix si grand qu'il ne se peut jamais accroistre. Et leur excellence seroit une grande matière d'éloges si l'on ne craignoit point de les ravaler en les louant et si elles n'estoient point un grand éloge à elles mesmes.
Ce que je me permets seulement de considérer, est la majesté du sujet, la difficulté du travail , l'industrie qui y a esté employée . le courage pour s'y engager et pour y persévérer, la despense mesme qui y a esté nécessaire et les sublimes vérités qui y sont descouvertes. Tout cela , Monsieur, me fait vous mettre au premier rang des astronomes, à costé des Copernis, des Brahes *
guères de miracles... Nous avons trop aisément creu celuy de Pétrone ressuscité, et nostre crédulité légère nous a fait passer son ombre pour son corps. Par les responses que vous attendes de Rome, nous verrons si ça esté une grande ou une petite illusion.»
' Les ouvrages astronomiques déjà publiés à cette époque par Hevclius étaient divers traités sous forme do lettres : sur une éclipse de lune, 1667; sur une éclipse de soleil, 1669; sur les éclipses en général, i65ù; sur la face de Saturne, i656; sur Mercure et le Soleil {Mercurius in Sole visus, 16G2), etc. et son grand travail sur la lune {Selemgraphia , Dantzig, 16/47, in-fol.).
^ Voir dans le tome V des Lettres, inatr actions et mémoires de Colbert (p. a 60), une lettre, du 20 juin i6G3, adressée à Hevelius, «astronome à Dantzick,n laquelle accompagnait une lettre de change. M. P. Clément se moque (note 2) du singulier début de cette lettre et rappelle que toutes les lettres de Colbert aux savants honorés des gratifications royales «sont do Chapelain ,
dont la simplicité et le naturel n'étaient pas les qualités dominanles.n M. Clément cite (note 1) une autre lettre adressée, quinze ans plus tard (a8 décembre 1679), par le grand ministre à Hevelius, dont un incendie avait détruit la bibliothèque. En voici les premières et bien remarquables lignes: rLa perte que vous avez faite par l'incendie de vostre maison a donné de la douleur à tout ce qu'il y a de gens de lettres dans le monde chrestien et à tous ceux qui les protègent. Le Roy, mon maisti e , a bien voulu mesme prendre quelque part et à cette perto commune que la littérature a faite et à la vostre particulière, et Sa Majesté veut bien, pour l'adoucir et vous donner moyen de continuer vos exercices, vous faire un piésentde 2000 écus...n
^ Chapelain avait bien raison d'appeler trésor cette selenographie qui révéla , par son texte comme par ses belles planches, toutes les phases de la lune, toutes les montagnes et toutes les vallées de cette planète, en un mot tous les détails de son organisation.
* C'est-à-dire des Tycho-Brahé.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
et des Gassendis, si je ne vous mets point au dessus de ces grands hommes, par les grandes choses que vous avés veûes et fait voir qui estoient eschappées à leurs recherches et à lem- sagacité. Et je ne puis ra'estre forme une aussi haute idée de vous, sans faire une très singulière estime de vostre personne et sans me reconnoistre très redevable à vostre courtoisie de m'avoir compris dans le petit nombre de ceux que vous avés jugés dignes de vos faveurs. Car pour avoir esté celuy qui a indiqué vostre extraordinaire mérite à nostre Cour, et qui vous a fait placer à la teste de ceux que Sa Majesté vouloit honnorer des siennes, je ne pretens point avoir eu droit de prétendre aux voslres et ne croy vous avoir rendu que la justice qui vous estoit deiie par tous ceux qui ont de Taraour pour la véritable vertu. Le remerciment donc que je vous fais icy de ces deux rares volumes, le futur ornement de mon cabinet, est un remerciment d'un cœur dont vous estes devenu le maistre , et un remerciment d'autant plus sincère que je voy mieux en quoy consiste leur bonté.
U' Desnoyers a bien fort allumé nostre curiosité par la nouvelle de la prochaine publication (le vos Comètes ' qui nous tient dans une impatience extrême et où nous espérons trouver tout ce qu'il y a de solide sur une matière qui a exercé l'imagination des philosophes de tous les temps avec si peu de succès. Adjoustés ce diamant à vostre couronne et ne vous lassés point d'y joindre clartés sur clartés. Nous en serons les spectateurs équitables et, entre vos spectateurs, vous m'y aurés pour un grand admirateur. J'ay longtemps balancé si à mes actions de grâces pour celle que vous m'avés faitte je meslerois une petite rétribution dans la crainte qu'elle ne fust pas proportionnée à
ce que je vous dois.'^Je m'y suis pourtant résolu enfin , quand elle ne me devroit pas faire honneur auprès de vous , aimant mieux passer pour mal habile que pour mesconnoissaut. J'ay donc prié M" Desnoyers de se vouloir charger du poëine de la Pucelle que j'ay donné au jour depuis quelques années et de vous l'offrir comme un hommage que vous rend. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce %" avril i664.
À M. IIEIÎNSIUS,