‹ Lettres. PubliéesChapitre 103 sur 309 · A VERSAILLES · texte numérisé non relu

A VERSAILLES

Vous aurie's en plus tosl dans vostre biblioteque le volume que j'y envoyé présentement, si je n'avois espéré de jour en jour d'avoir assés de relasche au mal qui m'a si

' Le lendemain, Chapelain (f Sa) écrivit à Christ. Huggens, le félicitant d'être prudemment parti pour la campagne et de s'être crmis hors de prise de celle cruelle ennemie qui ravage vos villes et qui désole vos maisons,» et continuant ainsi : « S'il y a rien qui soit dans vostre pais qu'il faille conserver, c'est sans cajollerie vostre personne à cause du merveilleux talent que le ciel a mis en vous pour les malhemaliques. . . M' Boile, dans son Trailté des Couleurs, n'altaque-t-ii point M"" Vossius, comme tant d'autres ont fait sur l'article de la lumière de laquelle il a fait une si curieuse dissertation? Il est bien mal satisfait de noslre W Petit, Médecin peripateticien , adeo in verba magistri juratus qu'il ne comprend de raison que celle qu'il luy a inspirée. Je l'ay fait abboucher icy avec M' Coteiier, un très sçavant théologien de mes amis et très modeste, sur le sujet de la version des Septante qui est maintenant ce qui luy tient le plus au cœur...;! Le 6 septembre. Chapelain (P 33) s'adresse en ces termes à M' Graindorge, médecin, à Caen : ^Monsieur, après ce que M"^ Huet me fit voir de vous il y a trois ans de si beau et de si sçavant sur une matière si difficile, ce n'estoitpas à vous à rechercher mon amitié , mais à moy à essayer de mériter la vostre... J'ay grande impatience que l'ouvrage dont vous me voulés gratifier m'ait esté rendu par M' Fléchier pour y admirer les lumières que vous avés eues sur le sujet de la lumière et des couleurs et y voir ce que vous y avés descouvert de nouveau après tant d'autheurs anciens et nouveaux qui en ont fait la matière de leurs veilles... J'espère de rencontrer en vos escrits des imagos de la candeur et de la solidité de ceux du sage et habile M' Gassendi, mon ami intime, et qui de tous les modernes

CHAPELAIIV. II.

m'a paru dans nos familiers et libres entretiens estre le seul qui a traitté la philosophie de bonne foy et sans ambition par la seule passion de connoistre et de faire connoistre la nature et la vérité qu'il a toute sa vie cherchée dans le mystérieux puis du grand Démocrite et avec le succès que le monde équitable a pu voir. Je vous en parle en ces termes un peu estendus parce que M' de Brieux me mande que vous goustés sa doctrine et que vos sentimens ne sont pas éloignés des siens. )î Le nouveau correspondant de Chapelain était André Graindorge, né à Caen en t6i6, mort en janvier 1676. Docteur en médecine de la faculté de MontpelHer, il habita longtemps Narbonne, où il donna ses soins à l'archevêque de cette ville, M. de Rebé. Le livre dont Chapelain lui parle ici {Sur la nature du feu, de la lumière et des couleurs) parut à Caen , en 1 66A, in-/i°. Après sa mort parut le traité: De l'origine des maa^euses (1G80, in-S"). André Graindorge fut un des grands amis de Huet, qui lui dédia son traité De interpretalione et qui l'a beaucoup loué dans ses Mémoires , ainsi qu'il a beaucoup loué Jacques Graindorge , sieur de Prémont , antiquaire distingué et frère aîné d'André. Le Moréri, donnant raison au rapprochement établi par Chapelain entre Gassendi et Graindorge, dit: rll entra fort profondément dans l'étude de la philosophie , et principalement dans celle de la physique. Il suivit les principes d'Épicure et de Gassendi. 75 Guy Patin, dans une lettre à Falconet du 8 novembre i658, dit, au sujet d'un traité de Graindorge sur le fœtus (Narbonne, i658, in-S") : «Il est homme curieux et spirituel : aussi est-il du pays de sapience.-n

^ Imprimée dans le recueil de M. P. Clément

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

rudement exercé depuis quinze jours pour l'aller remettre à M' Bomparl', afin qu'il prist le temps de vous le faire voir, lorsque vous vous irie's délasser parray vos livres. Mais la foiblesse oii mon agitation m'a laissé ne me permettant pas encore de l'y porter, je n'ay pas creu devoir différer davantage cet office, et vous n'irés point, Monsieur, où vous les avés logés que vous n'ayés la satisfaction de le voir.

C'est i'Alcoran arabe le plus sain et le mieux conservé qu'il y ait dans l'Europe. Il appartint au grand Solyman, des mains duquel il passa dans celles de Ferdinand I", et ensuite fut possédé par Maximilien II et ses successeurs jusqu'à Ferdinand Ilf, sur lequel Konigsmark, en prenant Prague*, le prit avec la Biblioteque royale qu'il fit porter à Stokliolin comme une offrande agréable à la Reyne de Suède, laquelle l'a long temps chérie (sic), jusqu'à ce qu'en laissant la couronne elle perdit la passion des lettres , et ne pouvant pas satisfaire M' Vossius des avances qu'il avoit faites pom' elle, Elle le luy donna , joint à plusieurs autres, en payement.

Comme je l'ay veu. Monsieur, dans le dessein de vous faire ce petit sacrifice pour reconnoissance des grâces insigne» dont vous l'avés comblé, je n'ay pas creu l'en devoir destourner, et je luy ay fait raesme espérer que vous auriés agréable que cette pièce, rare en son genre, fist l'un des ornemens de vostre cabinet. Il vous supplie donc très humblement de luy faire la nouvelle faveur de souffrir qu'il y prenne place, et que le présent vous fasse qufelquesfois souvenir du présentateur. Pom' moy je ne vous en demande aucune autre sinon que vous me

' Bompart, suivant une note de M. Clément, était depuis le 3 juin i6Gi au service de Colbert, qui lui avait donné la clef de sa bibliothèque, et l'avait chargé des achats de livres et de la rédaction du catalo.Tue.

croyés tousjours avec ma passion et mon respect ordinaires. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xx octobre i6(')4.

CGXIII.

À M. HELNSJUS,

RÉSIDENT DE HOLliNDE EN SUÈDE , À STOKBOLH.

Monsieur, je mis mes précédentes sous l'enveloppe de celles que j'escrivois à M' Huggens le mathématicien lequel les receut à la campagne où il estoit retiré et peut estre que la peste d'Amsterdam a empesché qu'il ne les y ait peu envoyer aussitost qu'il les eut receiies. Je suis du moins assuré qu'il s"v est comporté en homme d'honneur et que le retardement de la despesche n'a pas esté volontaire à son égard. D'ailleurs il ne serviroit de rien de luy en faire de reproches, puisque ce sera la dernière fois comme ça esté la première que j'employeray son entremise pour nostre communication. Un honneste homme de chés M' l'ambassadeur Borel , qui dit estre vostre filleul, m'apporUi, un jour, une de vos lettres et à huit jours de là vint quérir ma response. Si vous trouvés cette voye là bonne, vous n'auriés qu'à les luv addresser jusquesau retour de M' Bigot, qui sera dans six semaines au plus tard.

Je suis bien aise que les miennes vous ayent pieu par les diverses choses qu'elles contenoient, sur tout par le glorieux accommodement qui s'est fait entre le Pape et le Roy, exécuté avec toutes les conditions qui avoienl esté imposées aux Chigis par le traitté de Pise.

Je ne sçay qui est cet Aiigustino Favorito ^

- Jean-Christophe Kœnigsmarck prit la ville de Prague en iG/18.

^ L'abbé Augustin Favoriti a été un des meilleurs poètes latins do l'Italie au xvn° siècle. Né à Lucques, en 1G24, il mourut en 1682. Protégé

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

et l'on n'en a point on y parler en celte Cour. Je m'en informeray pour vous en ëclaircir.

Le sieur Sorbiere est tousjours relégué à Nantes où il ronge son frein et paye la peine de son insolence'. IVr Huggens le père, qui revient d'AngleteiTe , m'a dit que le chancelier se relascboit et vouloit bien luy pardonner sa témérité^. Je ne croy pas que le roy deDannemark soit si facile \ Vous l'apprendrés du Résident de ce prince avec qui vous avez assés d'habitude pour cela.

Je sçay la passion que vous avés pour la gloire et pour le service de vostre patrie, et je vous plains fort du peu de reconnoissance qu'on vous y tesmoigne de vos travaux et de ce que vos travaux ont des objets si fort au dessous de vostre capacité. En effet quid ud ingenium, quid ad eloquium tuum ce perpétuel tracas de sollicilations pour faire rendre justice à des créanciers trop crédules par des débiteurs trop reconnoissans? Je vous con-

seille pourtant de patienter et de vous accommoder à vostre destinée qui semble mesme vous avoir fait grâce en vous attachant à ce billot là. Umlique angustia et il n'y a gueres de bon poste dans le monde.

Quelle cheule que celle de ce sénateur Shytle dont vous me parlés! Il est vray que son infidélité envers l'Estat ne méritoit pas moins, et quand je l'en plaindrois, je ne laisserois pas de louer la sévérité avec laquelle sa faute a esté chastiée. J'apprens volontiers ces notables exemples qui doivent faire part[ie] de l'histoire de nos temps. Il est estrange que le p[rince] Adolfe l'ait déféré comme il a fait. Cela n'est guère de prince , moins encore d'homme d'honneur.

Je n'ay point jusqu'icy leu ce fragment de Pétrone. Ce sera pour le premier loysir, après quoy je vous manderay ce qu'il m'en semblera sans circuit.

M' Schefferus n'auroit jamais pensé à

par le cardinal Fabio Ghigi (depuis pape sous le nom d'Alexandre VII), il devint secrétaire du sacré collège. Ses poésies ont été recueillies avec celles des autres poètes de la pléiade latine qui brillait à Rome en ce temps-là [Septem illuslrium virorum poemata). On vante la beauté de l'édition d'Amsterdam (167:?, in-8°).

'- On lit dans les Mémoires pour la vie de Messieurs Samuel Sorbiere et J.-B. Cotelier, par Graverol (en tète du Sorberiana) : rt Étant passé en Angleterre avec quelques-uns de ses amis, il fit imprimer en la même année 166/1 la relation de son voyage, qui fut cause qu'il fut exilé par lettres de cachet en la ville de Nantes , d'où il fut rappelé par une seconde lettre de cachet peu de tems après. On parla diversement de la cause de son exil que la plupart atlribuoient aux plaintes que le Roy avoit receues du côté du Nord, au sujet de quelque liberté qu'il s'étoit donnée en parlant du comte d'Ulfeld , qui avoit épousé la tille naturelle du feu Roi de Danemarc. Cette relation l'ut si peu du goût des Anglois, qu'elle fournit la matière d'une, assez grande critique, que Thomas Sprat en fit dans des observations qu'il

publia en l'année i668...?î Ces renseignements sont complétés dans l'article Sorbiere du Moréri (l. IX, p. /199). Voir encore les Archives de la Bastille par M. François Ravaisson (t. III, grand in-8°, 1868, p. /i25-Zi3o).

^ Sorbiere, dans le petitin-12 qui contient la relation de son voyage en Angleterre, et qui parut en mai 166/1 , s'était permis de dire que le chancelier Hyde était un homme de loi entendant les formalités de la justice, mais peu les autres choses, et ignorant des belles-lettres. Le chancelier fut vengé par les éloges (jui lui furent prodigués dans les considérants de l'arrêt du Conseil rendu le 9 juillet et proclamé dans les carrefours de Paris le 16 du même mois. Charles II réclama lui-même de Louis XIV la grâce de Sorbiere. (Voir la lettre de M. de Comminges, ambassadeur de France à Londres, publiée par M. Ravaisson, p. /129.)

^ Sur les motifs de mécontentement de Frédéric III contre l'indiscret Sorbiere, voir les documents relatifs à l'affaire Ulfed publiés dans les Archives de la Bastille (I. III, p. /ii 6-/120 et surtout p. /128 et /129).

me favoriser de son traitté de Italico Pythagorarum dogmale ', si vous ne l'y avie's induit par l'excès de vos louanges. Tesmoignés luy en bien, je vous prie, mon ressentiment. Cet excellent homme fait du bruit parmi nous et il y a plus de deux ans que l'on m'a parlé de son ouvrage de Re navali ^

Quand j'auray receu vos deux exemplaires de Claudian , j'en donneray l'un à M' de Montauzier, lequel je pense vous avoir mandé que le Roy a fait Duc et Pair, en faisant Madame sa femme Dame d'honneur de la Reyne.

Vostre indisposition m'inquiète d'autant plus que moy mesme je suis indisposé et dangereusement , s'il en faut croire les médecins et les apparences , tous les indices de la pierre et toute la certitude de la gravele ayant paru et s'estant fait sentir cum horrore en mon corps foiblet^ et usé par l'âge et par l'estude. Le mal est grand et l'attente encore pire. Mais ne vous en afïïigés pas plus que moy, qui regarde cela comme des annexes de ma nature, et je me sçay résoudre à tout.

J'ay esté autrefois de vostre opinion sur le sujet de M' Vossius, et vous sçavés le sujet que j'avois de m'en plaindre sur ce

que je vous envoyois qui se perdit entre ses mains. J'en pourrois bien estre encore si je ne le voyois fort reconnoissant des faveurs et des grâces que je luy ay procurées auprès de Sa Majesté. Il ne fait pas difficulté d'avouer qu'il est fort paresseux, et qu'il hait tout ce qui contraint sa liberté. Il grossit icy sa biblioteque des rallies qu"il fait chés nos libraii"es des livres qu'il connoist fort et qu'ils ne connoissent pas. Ses achapls depuis son arrivée vont à plus de 600 escus.

Je pense de M"^ Huggens le père ce que vous en pensés. C'est un multilingue'' cupide de gloire , de peu de fonds , Poëte sans poésie \ obscur et embarassé, qui donne pourtant à tout et qui se croit capable de tout, bon homme au reste, et qui n'est pas de mauvaise rencontre. Son second fils le relevé infiniment, et certes c'est un admirable génie. Tout cecy sub sigillo, car je ne m'en explique que parce que vous m'avés exorcisé*.

M' Vossius m'a dit que les sçavans anglois, honteux d'avoir attendu des lumières sur les dogmes des philosophes de Laërce dans le commentaire nouvellement imprimé chés eux exclament de n'y avoir trouvé que des chicanes grammaticales' et que le fils

^ Jean Scheffer (voir sur lui la lettre CLXII) publia (Upsal, 166A) : De natura et constitutione philosophiœ italicœ seu Pythagoricœ libei' singidaris. Cet essai de l'histoire de la philosophie pythagoricienne reparut dans l'édifion des Vers dorés de Pylhagore (Wittemberg, 1701, in-8°).

^ De militia navali veterum libri IV (Upsal, 1 65i , in-i"). Colomiès, en sa Bibliothèque choisie, mentionne avantageusement cet ouvrage.

^ Ce diminutif n'a pas été recueilli dans les divers dictionnaires de la langue française.

* Ce mot se rencontre-t-il ailleurs? Je ne le vois nulle part. Du temps de Chapelain on ne connaissait pas encore le mot polyglotte ou du

moins on ne l'employait que pour désigner une Bible imprimée en plusieurs langues.

' Le vieil Huygens n'aurait-il pas eu le droit de renvoyer le mol à l'auteur de la Pucelle?

* Exorciser, en pareil cas, veut dire, exhorter fortement, user de pressantes raisons. Le mot a été employé dans ce sens par le duc de Saint- Simon, qu'a cité M. Littré. Le Dictionnaire de Trévoux avait indiqué le mot dans une phrase de Voiture.

' In Diogenem Laertium observaiioties et emendationes (Londres, i66i, in-f). J'en demande bien pardon à Chapelain , il y a autre chose que des chicanes grammaticales dans le travail de Mé-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

de Casaubon' en vendique^ les plus raisonnables, comme volées à son père sans l'avoir allégué '. M" Valois se plaignent d'y avoir eslé allégués seulement pour y estre blasmés et Gudius " leur en avoil donné avis d'Allemagne avant qu'ils l'eussent veu eux niesmes icy.

M' Konigsmark choisit mal les panégyristes de son père et employé mal le bien qu'il luy a laissé. Je luy pardonnerois s'il n'avoit point de lettres. Ipse viderit. Ne vous embarqués avec luy qu'à bonnes enseignes. S'il vient en cette Cour on l'observera et on l'estimera selon son prix.

J'agiray auprès de M' Daillé et de M' Gonj-art pour M' Borelonius\ lorsqu'il m'en donnera l'occasion. J'ay veu et fait tenir vostre remerciment à M' Colbert; noyé d'affaires comme il est, il ne fait de compliment à personne, mais il reçoit agréablement ceux que des gens comme vous luy font. Quand vous luy escrirés il faut mettre dessus : Monseigneur Colbert, ministre d' Estât, etc.

Je suis bien aise que M' le (Chevalier) Totl soit de vos amis et se souvienne de moy favorablement. Continués, je vous prie, à me maintenir dans sa mémoire comme son serviteur très humble et l'assurés qu'il n'aura jamais tant de prospérité que je luy en souhaite et qu'il en mérite.

Je n'ay nulle affinité à ce M' Bisdommer, commissaire, et ne sçay oii il est pour me servir de luy dans nosti^e commerce. Ce seroit à vous à l'y disposer.

Je suis avec mon ordinaire passion , Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xx octobre i664°.

A 31. BOECLERUS,

PBOFESSBDB D'HISTOIBE, À STRASBOtRG.

Monsieur, si vous n'aviés pas receu mes dernières lettres par lesquelles je vous' accusois la réception des beaux ouvrages que

' Méric Casaubon, né à Genève en iSgy, mourut en 1671. Il avait suivi son père en Angleterre et il y obtint plusieurs bénéfices ecclésiastiques (la cure de Biedon, ia prébende de Cantorbéry, le rectorat d'Icham). Les notes d'Isaac Casaubon sur Diogène de Laerte {In Diogenem Laertium notœ) avaient paru en 1 583 , in-8°. Méric Casaubon, marchant d'un peu loin sur les traces paternelles, s'était, à son tour, occupé de l'annotation des Vies et des doctrines des philosophes (pour l'édition de Meibomius).

2 Verbe aujourd'hui hors d'usage, mais encore fort employé au xvii° siècle dans le même sens que son composé revendique^-.

^ Ménage a-t-il pillé Casaubon? Je n'ose me prononcer sur cette délicate question, mais je suis obligé de déclarer que l'accusation n'est pas invraisemblable, l'ennemi de Chapelain étant coutumier du fait.

* Marquard Gudius naquit à Rensbourg (Holstein) en i<J35 et mourut en 1689. Ce fut un

archéologue fort savant et un bibliophile fort zélé. Sa collection de manuscrits obtint une grande célébrité; elle a passé, en grande partie, dans la bibliothèque de Wolfenbùttel. Il est curieux de constater que, venu à Paris en 1669, il s'était fort lié avec ce même Ménage qu'il mit tant d'empressement à dénoncer aux frères Valois. Niceron et ChaufTepié donnent sur les ouvrages de Gudius tous les renseignements désirables et sa biographie est tout entière dans le recueil des lettres qu'il écrivit et de celles qu'on lui adressa (Utrecht, 1697, in-Zi"; la Haye, 171^, in-4°).

^ Je ne trouve ce nom ni dans Moréri ni dans les autres grands recueils biographiques.

^ Le 26 octobre. Chapelain se plaint au jeune duc de Longueville(f°38) des infirmités qui l'empêchent d'aller le voir. Il lui adresse cette protestation :(t Ma passion pour vos interests est un petit bien que vous avés hérité de feu Monseigneur de glorieuse mémoire avec sa grande fortune et ses plus grandes vertus. ..n

LETTRES DE JEAN CHAPELAIlN.

vous nous aviés envoyés , et le gré que M' Colbert vous avoit sceu d'un présent qui ne se pouvoit refuser puisque c'esloit des fruits de vos Hesperides , je vous le répète encore icy, et vous avertis que ce grand homme les a fait placer au lieu le plus éminent de sa biblioteque pour une marque de vostre affection qu'il considérera tousjours extrêmement. De mon costé, outre le pi'ofit que j'espère d'y faire par l'instruction que j'en tireray, je prétens en parer et enrichir mon cabinet . sans parler de l'honneur qui me reviendra d'avoir esté jugé digne par vous d'eslre joint à nostre Mécène dans l'effet de vostre reconnoissante prodigalité.

Quant aux nouveaux regales que vous proposés de me faire, entre autres de vos remarques sur le livre de M' Grotius : De jure, etc.', et de ce manuscrit de Martial, je ne vous sçaurois rien dire sinon qu'aucune chose ne me peut venir de vostre part qui ne lîie soit 1res agréable, et que, d'un autre costé, je rougis de honte de recevoir tousjours et de ne jamais rétribuer. Mais il faut vouloir ce que vous voulés et accommoder sa pudeur à vostre humeur libérale, d'autant plus que M' Vaghenseil m'a tesmoigné que les livres estoient en chemin et qu'il les atlendoit à toute heure.

Vous m'avés bien resjouy, Monsieur, de l'avis que vous me donnés d'une nouvelle édition de Polybe avec vos observations sur un si grand autheur^ et du dessein d'en faire i'addresse à nostre grand monarque.

Vous ne sçauriés rien faire de plus juste à l'égard de Sa Majesté, ni de plus obligeant pour la répubhque des lettres. Je suppose que vous n'y retrancherés ni la traduction ni les commentaires de Casaubon ^, mais je ne sçay si ce que ses proches imprimèrent de luy après sa mort sur le mesme aulheur vous sera tombé entre les mains et si en ce cas vous ne faites pas estât de l'y joindre. J'offre de vous envoyer pour cela ce volume en cas qu'il vous manquast. car il est au pouvoir de l'un de mes amis que je suis assuré qui ne me le refuseia pas, quelque cher qu'd le tienne.

Il faudra donc attendre le retour de M'Bernegger pour la publication de ces supplémens de Tite-Live, mais s'il les veut faire acheter fort cher, je croy que nous les attendrons longtemps.

Je feray sçavoir à M' de la Ronce, vostre disciple desguisé, le favorable souvenir que vous conservés de luy.

Pour la continuation de mes offices auprès de M' Colbert , assurés vous en , je vous en conjure, et me croyés tousjours, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xiii novembre i66i'.

À M, HEINSIUS

ilKSlDEKT l'Ol'B UBSSIECHS LES ESTAIS EN »IIÈDB - À STOCKHOLM.

Mcnsieui", c'est icy la response à la vostre

' Ad Grotiim de Jure belli et pacis, dissertafiones (juinque (Strasbourg, i663, in-B").

" Le Polybe de Bœcier parut on Tannée 166/1 (in^").

3 Sur les travaux de Casaubon lelalil's à la traduction et au commentaire de Polybe, voir Le Triumvirat littéraire au xri"^ siècle, par M. Charles Nisartl (i85i,in.8°, p. 371-373).

^ Le 12 décembre suivant. Chapelain (P /lo)

donne à Huygens force détails sur la maladie à laquelle il a été en proie. H a craint, lui dil-il , d'avoir à .«ubir «la dangereuse espreuve de l;i taille». Il espère que de quelque temps il ne sera pas obligé d'en venir à cette cruelle opération. Il ajoute que s'il faut en croire M, de la Chambre, qui n'était pas son médecin, mais qui avait été consulté extraordinairement, celte opération pourrait n'être pas nécessaire.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

du xx\i octobre qui m'a esté apporte'e avec beaucoup de civilité par un ami de M' de Ghassaigne et de son ordre, aussi bien que quelques autres depuis trois ou quatre mois , dont vous et moy luy sommes fort obligés, et je vous prie qnil sache par vous que je ressens comme je dois sa courtoisie, heureux s'il me donnoit occasion de m'en revancher.

Nostre ami de Normandie ' n'est point encore Parisien, et je ne sçay point bien quand il le sera. Peut eslre que ce qui le retient est qu'il n'a pas tout à fait mis la vie de Saint Jean Chrisostome en estât de publier, comme il s'y engagea l'année précédente par un escrit imprimé. Le texte est de Palladius, la traduction de luy et je ne doute point qu'il ne l'illustre par de bonnes notes ^.

La maudite nouvelle de l'empoisonnement du Roy n'a pas eu le moindre fondement, et vous estes le seul qui me l'a apprise. Je vous plains du sursaut qu'elle vous a causé, quoyqu'il m'ait fait voir avec assés de plaisir l'attache que vous avés aux interests de la France et vostre passion pour la conservation de Sa Majesté, qui en est l'esprit vivifiant. Ces faux devins eussent mieux rencontré s'ils eussent nommé la Reyne au lieu du Roy, cette bonne princesse, depuis six semaines, ayant esté empoisonnée d'une fascheuse fièvre qui a précipité ses couches, et qui la travaille tousjours sans que l'on sache bien ce qui en arrivera , dont la Cour et la Ville sont dans une constei'nation estrange.

La longue épigramme ou la courte élégie

qui accompagnoit vostre lettre est digne de nos braves et de vous. On ne pouvoit mieux célébrer cette victoire contre l'ennemi du nom chrestien ^ que vous avez fait en ces vers, et quand je les monstreray à M' Colbert, je suis seur qu'il en sera touché et qu'il ne perdra point de moment de les faire valoir auprès de Sa Majesté. Il est certain de toute certitude que cette belle action qui a sauvé l'E-mpire est toute deiie à nos trouppes et que, sans elles, Vienne seroit maintenant assiégé. Ce nous est une grande joye que l'envie de ceux mesmes que nous secoui'ions n'ait peu empescher cette vérité de passer toute pure ultra anni solisque via-s dans une Cour comme celle où vous estes qui rend justice à la vertu et qui n'est pas ennemie de la nostre.

Vous aurés sceu que, depuis, d'autres trouppes françoises commandées par M"^ de Pradel avoient fait rentrer Exford dans son devoir et l'avoienl remis sous le joug de l'électeur de Mayence*, prévenant par ce succès un grand embrasement dans la Germanie qui eust esté pire que celuy que le Turc avoit allumé dans ses frontières.

Le Roy fait ce qu'il peut pour destom'ner la rupture entre l'Angleterre et la Hollande, quelque aigreur qu'il y ait entre les deux nations , et pour cela ses agens sont en campagne avec espérance de succès. On me dit hier, mais sans me l'assurer, que fvP de Beuning pourroit bien venir icy Ambassadeur extraordinaire à cette intention. Je n'ay que faire de vous dire si j'en serois aise. Ce seroit alors que durant son séjour en France

' L'helléniste Bigot.

- Le texte grec de la Vie de saint Chrysostome. que Bigot avait découvert dans la bibliothèque de Florence, ne parut qu'en 1680 (Paris, in-/i°), avec diverses autres pièces grecques anciennes et la traduction en latin de la pièce principale par Ambroise le CamaWiile.

■' Le combat de Saint-Gothard (i"avrii 166/i).

' Les rédacteu.s de l'Art de vérifier les dates rendent ainsi compte de celle intorvenlion si oubliée : K L'électeur de Mayence a recours au roi pour réduire la ville d'Erford,qui s'était révoltée, et contraint, le iî> octobre, les rebelles de se soumeUrr.î)

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

uostre commerce seroit plus que rëglé. Mais pour me satisfaire pleinement, il faudroit qu'il y demeurast ordinaire.

Je vous en voyay avec mes dernières l'extrait que M' de Medon avoit fait pour vous des diverses leçons de Virgile sur un manuscrit ancien , et je ne doute point que vous ne m'en accusiés la réception par vos premières.

Nous attendrons sans impatience, puisque vous le voulës , vostre nouvelle édition de Claudian, et nous la recevrons avec plaisir quand elle viendra. Je souhaiterois fort qu'une plume comme la vostre se donnasl une occupation plus relevée que toute cette critique là.

De Paris, ce xii décembre 1 66!i '.

À M. fiOECLERUS,

PEEMIEB PBOFESSECB EN HISTOIRE .

Page 1