CCXXXVIII
À M. COLBERT
Mll^ISTr.E D-ESTlT, À PARIS ^
Monsieur, sans vous faire de nouvelles excuses de mes frëquens billets, puisqu'ils ont tousjours quelque chose qui regarde le service du Roy et qu'ils vous sont plus supportables que ne seroient des audiences à contretemps, au milieu de vos importantes affaires, je vous dira y que M' de Modène ",
celuy qui a esté tant meslé dans celles de Napies\ m'ayant communique' le dessein qu'il avoit de servir Sa Majesté de la plume aussy bien que de son espée , je le confirmay dans ce projet; et tenant la main à la production de l'Ode panégyrique qu'il avoit conceiie, elle a reiissi, à mon avis, non du tout disproportionnée à la grandeur de son sujet. Avant qu'il soit huit jours, je me donneray l'honneur de vous l'envoyer, afin que vous en jugiés souverainement \ La condition de l'homme peut donner quelque relief
associer à ses travaux et prendre pour son secrétaire, qu'il lui rend sa liberté. Le 5 septembre, il répond [f 117) à une question qui lui avait été adressée par le comte de Saint-Paul sur l'interdiction de l'eau et du feu cbez les Romains. Le 8 du même mois, il écrit en ces termes au marquis de Saint-Fleuret Rellenave, à Aurillac (f 118): «Vous sçavés en quelle réputation esloit M' de Montaigne dans vostre voysinage et qu'on y tenoit pour une drôlerie que ses capi-ices fussent imprimés. Les brutaux neantmoins qui l'en condannoient n'ont pas empesché que ces caprices ne Payent mis au rang des premiers bommes de son siècle et que son nom se soit fait par eux immortel. C'est un exemple presque domestique qui vous doit bien fortifier dans vosîre inclination et bien monslrer que la noble ambition n'est pas toute renfermée dans la Cour et dans la guerre. Quant à la disposition où vous estes d'entreprendre une traduction de quelque autheur grec qu'on n'ait point encore veu françois, je vous en loue extrêmement, mais sans pouvoir gueres donner de lumière sur ceux auxquels vous auriés moyen de vous appliquer, car (les bisloriens il n'y en a point dont ou n'ait plus d'une version, et pour les poètes, ce seroit démonter des cavaliers, comme disoil Malherbe, que de les mettre en prose , ces deux genres d'escrire ayant des formes différentes qui ne s'entre accommodent pas. La République de Platon et les oraisons de Démostbene ou d'Isocrate restoroient propres à vous occuper, si ces matières altiroient autant la curiosité des hommes que les narrations historiques le font. Celles de Diodore Sicilien ne
seroient peul-estre pas indignes de vostre travail, car encore qu'elles ayenl esté mises en françois par .Macaut et par Araiot, ce n'est pourtant pas avec les grâces de ce siècle et vous ne sériés pas moins receu à en faire une version nouvelle que yV d'Ablancour de l'Histoire de Thucydide, el l'abbé Tallemant des Vies de Plutarque, (pii ont paru avec un agrément nouveau, au sortir de leurs mains. C'est, Monsieur, ce que je vous diray sur cet article, après vous avoir encore proposé Adrian Alexandrin, Dion Cassius et Denis d'Halicarnasse, qui sont de graves autheurs, et que je ne sache point qui ayent encore esté on du moins esté bien habillés à la françoise.:)
' Imprimée dans le recueil de M. P. Clément (t. V, p. 6o/i el Go5).
- C'était Esprit de Raimond de Mormoiron (et non de Morillon, comme le dit M. Clément en la note II de la page 6o4), comte de Modène. Nous avons déjà rencontré le nom de ce personnage dans la lettre LIV du présent volume.
^ Le comte de Modène, arrivé à Naples le 18 novembre 16^7, y devint mestre de camp général, emploi qui lui donnait la première place après le duc de Guise. On sait qu'il a raconté les événements auxquels il prit une si grande part { Histoire des révolutions de la ville el du royaume de Naples, contenant les actions les plus secrettes et les plus mémorables, etc. Paris, 1 665-1 6C8, .3 vol. in-12). 11 va être question de cet ouvrage dans une des lettres suivantes.
* L'Ode du comte de Modène n'est pas indiquée dans l'article qui a été consacré à ce personnage dans le Dictionnaire historique, biogra-
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LETTRES DE JEAIS CHAPELAIN
à l'ouvrage, et il n'esl que bon qu entre les orateurs et les poètes qui célèbrent nostre adorable monarque, l'on conte des gens de qualité de qui l'on ait oiiy parler avantageusement dans le monde.
Cependant, Monsieur, vous trouvères dans ce paquet une inscription en vers pour le Louvre', de M' Petit, médecin gratitié, et une épigramme d'un autre médecin en la mesnie langue, qui, voyant les finances administrées avec la prudence et l'intégrité qu'elles sont maintenant, a voulu, par une énuraeration de tout ce qui pourroit entreprendre contre la France, raonstrer que ce seroit en vain , puisque le soin en a esté commis à une vertu comme la vostre. Jo n'ay pascreu devoir rejetter cette justice qu'il rendoit à vos travaux, ni vous cacbcr ce qui ne vous sçauroit estre désagréable, pour ce que vous en mérités encore plus. Comme sa veine est ricbe et abondante, je pourray l'engager à de plus grands efiorts pour le iloy, si vous le jugés digne, comme moy, de manier une si précieuse matière . et que je reconnoisse que vous ne le désagréerés pas.
phiqufi et bibliographique du département de I auclttse, par le D' Barjavel.
' M. P. Clément signale, à ce propos (note 5 de la page 6oi), à la bibliothèque Nationale, dans les Mélanges Clairambault ( vol, /i66 , P aScj , a^i, 3^3, a'iô, 259, 807), «un grand nombre de devises et inscriptions latines destinées à être placées sur la façade du Louvre et adressées à Colberl."
° Selon M. Clément (p. 6o5, note 1), il s'agit sans doute de la charge de grand trésorier de l'ordre du Saint-Esprit, que Colbert avait obtenue le 27 août i665,
^ Le 19 septembre, Chapelain (T 121 y") adresse à Conrart, qui était alors à Atys, deux pages de détails surabondants au sujet de sa maladie. Le convalescent y décrit avec une verve intarissable les flots de bile, Vliurncur mordi-
Je finis, après vous avoir encore une fois tesraoigné ma joye de la nouvelle et glorieuse marque que Sa Majesté vous a donnée de son estime et de sa bienveillance -, comme celuy de tous vos obligés quelle a touché davantage et qui est avec plus de vérité et de zèle , Monsieur, vostre . etc. De Paris, ce x septembre 1660'.
À M. COLBERT
MINISTBE P'ESTiT, À PAKIS*.
.Monsieur, je vis avont-bier dans vostre bibliotequo la response de M' Gevartius\ que vous a vies ordonné à M' Perrault de nous communiquer, et reconnus, au travers de ses respectueuses expressions et ses excuses ingénieuses pour ne plus recevoir les gratifications du Boy, que le marquis de Castel-Uodrigo ' les avoit regardées comme dangereuses au service de son prince et luy avoit défendu de les plus accepter'. Ce qui \ï\(^ confirma dans cette pensée fut ce que
faute, les effort» de la nature pour êe délivrer de eel ennemi y etc. 11 s'excuse ainsi de ses indiscrètes descriptions ; « Je vous ay un peu trop entretenu de mon indisposition, matière désagréable d'elleniesmo et qui me cousie autant à dire qu'à vous à l'escouter.n
* Insérée dans le recueil de M. P. Clément (l. V,p. 6o5).
^ M. Clément a imprimé Gevaerlius.
' C'était le gouverneur général des Pays-Bas.
' M. Clément met ici cette petite note : «Gevaert mourut, dit-on, des reproches que lui adressa Caslel-Rodrigo, au sujet de la pension qu'il recevait de Louis XIV.-' Il est permis de croire que la sensibilité de Gevacrt a 4té fort exagérée , et que c'est encore là une de ces prétendues victimes du chagrin qui en réalité n'ont été immolées que par de trop légers biographes.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
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.M' le doyen de Saint-Germain ' nous dit ensuite que ce marquis avoil mandé M' Gevarlius, apparemment pour cela. Cette soupçonneuse politique, Monsieur, na pas empesclië cet honneste homme, en m'escrivanl les mesmes choses qu'à vous, dans mille ressentimens des grâces de Sa ^{aje8t^j et de vos bons offices, de s'engager de luy-mesme à publier au plus tost l'explication des figures de l'admirable agathe antique du trésor de la Sainte-Chapelle ^ dont il prétend que personne n'a encore bien trouvé la signification , et d'en faire une offrande au Roy. Je vous envoyé l'extrait de sa lettre où il en parle, afin que vous
voyés les pi'opres termes de cet engagement. Je vous envoyé aussy l'Ode de M' le marquis ' de Modènc pour Sa Majesté. Elle pourra vous plaire après les coups de lime que nous y avons donnés, el je vous avoue quej^n ay pris d'autant plus de soin qu'il m'a semblé que, son autheur estant plus qualifié, la gloire qui en reviendroit au Roy seroit plus haute et plus grande.
Je ne pouvois moins, estant aussy zélé que je suis pour l'honneur de Sa Majesté et aussi rcconnoissant de ses grâces, sans compter ce que je dois à vos bontés. Monsieur, comme vostre, etc.
De P.iris, ce i" octobre i()6G\
' Pierre Seguin, abbé do Saint-Élienne-de- Femy, conseiller et aumônier d'Anne d'Autriche, avait été élu doyen de Saint-Gerraaini'Auxerrois le 97 septembre iGAi. Il a été question de cet habile homme, comme l'.ippelie le Mm en, dans la lettre CI du présent volume.
- La pierre précieuse si célèbre sous le nom de camée de la Sainle-Chapclle , et qui représente l'apothéose d'Auguste, est le plus beau des monuments de l'antiquilé que possède le cabinet des médailles de la bibliolbè(|ue Nalionale. Voir la description qu'en donne M. Chabouillel dans son Catalogue général et raisonné des camées et pierres gravées, etc. (Paris, sans date, in-ia, p. 2S- 3i). Le savant archéologue n'a pas manqué de rappeler que ce fut Peiresc qui, en 1619, restitua le premier à l'agate de la Sainte-Chapelle son nom véritable. 11 est souvent question, dans la correspondance de Peiresc , de ce camée qui , pendant tout le moyen âge, avait été considéré comme une relique, dans laquelle on voyait le Triomphe de Joseph en Egypte.
^ Esprit de Raimond, qui reçoit ici de Chapelain le litre de marquis de Modène, a précédemment été appelé par lui tantôt baron et tantôtcomte. C'est le titre de comte qui lui est habituellement donné. Rappelons ici] que le père d'Esprit de Raimond, François de Rainiond, portait le litre de baron.
* Le Cl du même mois, Chapelain (PiaS)
écrit à Gevaert : «La polilique de vos quartiers m'a semblé bien sévère envers une personne de vostre considération lorsqu'elle vous a oblige à vous priver de la marque d'estime que le Roy conlinuoit ù vous donner par celle commune gratification qui vous estoil commune avec cent autres gens de lettres de toutes nations et de laquelle les Princes et les Républiques ont réputé à avantage de voir leurs sujets favorisés. . . Vous avéâ voulu me prouver vostre reconnoissance par la résolution do publier au plus tost l'interprétation (les figures de ragathe,\A fameuse antique qui lail partie des pierres précieuses dont le trésor royal est composé, sur laquelle agathe vous avés travaillé après MM. de Peyresc et de Tristan- Saint-Amand plus heureusement qu'eux selon vostre opinion... n Le 9 du même mois. Chapelain (P 196 v") entretient un de ses correspondants de Rome, Berruyer, de Falconieri et du P. Bartoli. Il dit de ce dernier: «Plust à Dieu qu'il voulust publier il tosto, etc. augmenté de moitié. Il nepourroit rien faire de plus digne pour sa gloire, ni pour la perfection de sa langue. Exhortés l'y de tout vostre pouvoir, assurés-le de mon estime entre tous ceux de sa robbe. ..5> — Ecrivant à Conringius le 23 octobre, Chapelain (f 135) lui parle de Wagenseil, dans ce passage qu'a mentionné Camusat {Mélanges, p. 22) : •; C'est un homme de probité exquise, de mœurs douces, de sçavoir curieux, en tous les genres,
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
À M. DE BRIEUX
GENTILHOIISIS .VOr.UA.f 0 .
Monsieur, pour l'honneur de vos ouvrages François vous avés pris le parli que vous déviés prendre d'en faire faire liinpression sous vos yeux et sous vostre direction propre. Il y a assés de malins dans le monde pour
tailler en pièces les compositions les moins reprehensibles, sans leur donner matière encore d'attribuer aux autheurs les fautes des imprimeurs, lesquelles sont inévitables , lorsqu'on s'en rapporte à tout autre qu'à soy. Je ne voy pas mesmeque pour cette e'dition plus agréable vous eussiés besoin de venir icy, à cause de la plus grande beauté du papier et la meilleure fonte des caractères. Celle du Phalegde M' Bocbart et celle de vos
mais dont i'estude capitale ost celle de la langue saincte et de tout ce qui regarde la religion juifve, en quoy on peut dire sans le flatter qu'il n'a point aujourd'huy de pareil. Ce qu'il a de prest à publier sur une si importante matière paroistra incontinent après son retour à Nuremberg du long voyage qu'il a faict par les principales provinces de l'Europe, et je suis persuadé qu'il ne fera point de honte à son pais. Ce fui hiy qui, voyant la curiosité que j'avois pour vos ouvrages, m'en donna une liste , quoyque non pas entière , afin que je les fisse chercher en vos quartiers, et que j'en pusse faire honneur à ma biblioteque. J'en fis venir un de Francford que l'on vous attribuoit, quoyqu'il porlast le nom à'Hippolytus n Lajnde, et qui esloit icy en fort grande eslime; mais depuis M' Bœclerus m'a appris qu'il u'esloit pas de vous et que son vray autheur esloil le plénipotentiaire suédois M' Salvius. Le bruit néantmoins qu'il estoit de vous monstre combien vostre réputation est establie, de telle sorte qu'il ne peut rien paroistre au jour de fort et de solide en matière d'escrils de delà le Rhin que le public ne vous le donne et que le soupçon n'en tombe sur vous. . . Pour ne me pas éloigner du sentiment commun, trouvés bon que je demeure dans le mien, et que par l'ongle ayant jugé du lion, je veux dire ayant jugé de vostre force et de voslre stile par ce petit traitlé de habilu corporum gennanicorum , je sois lousjours persuadé que si vous n'estes pas le premier des escrivains allemans, vous n'avés au moins personne qui vous devance en celte qualité.^ Chapelain donne ainsi son adresse à Conringius : A M' Chapelain , conseiller du Roy en ses Conseils, rue Salle au Conte w derrière S'-Leu S'-
Gilles au pied de la tour des Pénitentes chés M' Leleu, procureur au parlement. . ."î Le 28 octobre, Chapelain écrit à Heinsius (f" 128): r... Vous devés estre maintenant éclairci de la sincérité du Roy et de ses bonnes intentions pour la République hollandoise, et vous moquer des soupçons politiques de ceux qui vouloienl que les Fiançois ne feroient jamais rien en sa faveur, el que l'espérance qu'ils luy donnoient de l'assister n'esloil que pour la destourner de s'accommoder avec l'Angleterre, et pour les engager toutes deux par là à s'entr'aflbiblir afin qu'elles les laissassent pousser leurs desseins sur la mer sans Iroublo el sans opposition. La déclaralion de Sa M" pour la Hollande dissipe tous ces vains ombrages et toutes ces fines conjectures, et fait voir à toute l'Europe que le retardement de celle déclaralion n'esloil causé que par la veùe charitable de moyonner un Iraillc avant la rupture et depuis la rupture une paix souhaitable à l'un el à l'autre parli. On verra si cet éclat ne fera point rentrer les Anglois en eux mcsmes et s'ils ne se croiront point obligés à faire par force ce qu'ils ont refusé si opiniaslremenl de faire par amilié. Il y a quelques mois que le libraire Léonard avoit envoyé voslre Claudian en Normandie à
M' le duc de Montauzier Celte édition est
belle et fait honneur au poète el au commentateur. Je vous rends mille grâces d'un si beau présent. . . En récompense je vous envoyé le remerciment que M' le duc de Montauzier vous fait de l'exemplaire que vous luy avés donné et, pour la bonne mesure, l'épigramme qui s'esloil perdiie et que vous commenciés à croire qu'il n'avoit jamais faille. Elle est fort digne de luy el de vous..."
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
un
poésies latines ' font clairement voir pour i'un et pour l'autre que Gaen n'en doit guère à Paris, lorsqu'on veut bien passer par dessus la despence, et un homme aussi accommodé que vous n'a garde de songer à une espargne qui appauvriroit fort les enfans de vostre esprit.
Denieure's doncq ferme dans cette bonne résolution de n'en commettre le soin qu'à vous, et si vous appréhendés que le nombre des exemplaires ne vous charge et que vous n'en ayés pas si facilement le débit en vos quartiers qu'icy, le remède en est en vostre main. Il ny a qu'à en tirer moins, et moins il y en aura,*])lus ils seront traitlés de rares. Que si vous voyés que le feu y soit' et que le monde y coure, quile pour en faire une seconde impression.
Quant à la dédicace, puisque, pour ne pas sortir de la maison de Montauzier, vous regardés Madame la comtesse de Crussol '\ il n'y a aucune sorte de bien que vous n'en puissiés dire : naissance, éducation, vertu, esprit, taille, grâce, douceur, civilité". Par occasion vous pourrés parler du père et de la mère et de la grand mère du costé maternel \ comme vous sçavés trop bien qu'il se doit. Sa modestie ne souflVe pas que vous appuyés sur l'article de la beauté. Avec tout cela ne l'entreprenés pas sans la participation de M' le duc de Montauzier qui , allant faire le tour de la Normandie par
l'ordre du Roy, passera à Caen et vous donnera moyen de luy en dire deux paroles.
Je suis , Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce xxiiii oclobre iG05.
' Poemaia lalina, i6ô8,'m-h''. Poemata, i&63, in-8^ Puemalum pars altéra , 1G69, in-i2.Ces recueils, ainsi que tous les autres ouvrages de Jacques IMoisant de Brieux, furent imprimés et publiés à Caen , chez Jean Caveliei-.
- Celle expression métaphorique, qui signifie ici succès, vogue, n'a pas été recueillie dans les douze colonnes dont se compose rarlicle/e« du Dictionnaire de M. Liltré.
' Jules-j\Iarie de Sainte-Maure, fille unique du duc de Montauzier, avait épousé, le 16 mars j66i, comme nous Tavons déjà vu, Emmanuel
CGXLl.
À M. COLBERT
MINISTRE D'ESTAT
À PARIS *
Monsieur, je veux croire que vous aurés receu l'Ode de M'" le marquis de Modène et les deux extraits des lettres de MM" Gevarlius et Vossius que je me donnay l'honneur de vous envoyer, il y a quinze jours, dans lesquels vous pustes voir l'engagement où se mctloit leur gratitude de faire bientost une offrande au Roy , chacun d'un ouvrage , qui pourront n'estre pas indignes de Sa Majesté. Vous en trouvères icy un autre, de M' Conringius, d'une longue lettre où il m'ap|)rend qu'il a pris la liberté d'escrire à Sa Majesté et à vous. Monsieur, suivant mon conseil, pour marque de sa reconnoissance, me fiusant voir en mesme temps un extrême desplaisir de ne l'avoir pu faire plus tost, à cause des difficultés qu'il avoit rencontrées dans le recouvrement de la première grâce que vous luy avés procurée, laquelle il avoit enfin touchée, sans néantmoins avoir receu vostre première lettre et sans sçavoir que
de Crussol, comte de Crussol, duc d'Uzès; elle mourut à l'âge de quarante-huit ans, le ih avril
4 Tous ces brillants éloges sont confirmés par les témoignages des contemporains. Il convient pourtant de faire observer que M"'' de Sévigné (lettre du 5 janvier 1G88) reproche à la duchesse d'Uzès un ton hautain wcomme si elle étoil princesse du sangn. On n'est pas parfait.
'■> La marquise de Rambouillet.
'^ Imprimée dans le recueil de M. P. Clément (t. V, p. 6o5 et 606).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
vous fussit'S celuy par les bons offices duquel ce bienfait luy estoit venu.
Ce relai'denient, en effet, ra'ayanl paru estrange tout ie temps que j'ay esté sans en avoir connu la raison, m'obligea à luy eserire sur sa seconde gratification , comme si j'eusse doutd qu'il l'eust receue, afin d'avoir lieu de resclaii'cir amplement des motifs du Roy dans ses libéralités, et.de la part que vous aviés en une si magnanime pensée, cl qu'il prist là dessus des mesures pour ne pas s'en monstrer ingrat; ce que je luy déduisis de sorte qu'il pusl connoislre que ce que j'en faisois estoit de mon seul mouvement, sans voslre participation, pour n'engager vostre nom à rien, de (|uelque manière qu'il en usast, après les lumières quil pouvoit tirer de mes avis pour sa conduite. Mais , Monsieur, vous verres, par ce quïl me mande là dessus, qu'il en a profité en honneste homme et qu'il ne veut pas moins que les autres signaler sa reconnoissance par l'addresse de deux trailtés à Sa Majesté et à vous.
J'en ay fait de uiesnie envers M' Bœclerus, qui, bruslant de désir de ne se pas monstrer indigne de vos faveurs, m'avoit consulté si vous agréeriés le présent d'une histoire manuscrite qu'il a composée des trois ou quatre années de la guerre des Suédois en Allemagne', où plusieui-s secrets du ministre de cette cour-là sont deseouvcrts, ce qui ne souffre pas qu'il la puisse encore
' On ne trouve nulle mention de cet ouvrage dans la longue liste des publications de Bœcler. Le seul de ses livres où il soit question des Suédois est VHistoria belli Succo-Danici, annis i6ù3-i6i5 (Stockholm, 1676; Stiasbourg,
^ D'après une note de M. Clément (p.6oG), le livre dont il est question ici a pour lïlre: L'Egypte de Murtadi , fils du. Gaghique, où il est traité des Pyvcunides, du débordement du Ail et des autres merveilles de cette province, selon les oplnicm et les traditions des AralKs. Mon savant devancier a
publier. Sur quoy, jugeant que cet ouvrage pourroit estre utile aux interests du Roy, et ne luy voulant néantmoins rien respondre de positif de vostre part, je luy ay mandé qu'il nie le pouvoit envoyer, et qu'encore que nul présent ne vous fust jamais agréable, je ne laisserois pas d'essayer de vous le faire trouver bon et ferois la guerre à l'œil pour cela.
M"' Vossius, de son costé, prépare pour Sa Majesté son traité de VOrigine du Nil, et M' Vattier apportera au premier jour la traduction quil a faite, cet esté, de la description arabe de l'Egypte et du NiP, pour le Roy ou pour qui vous l'oi'donnerés.
Il a sen^blé que vous ne déviés rien ignorer de ces choses. Monsieur, à vostre, etc. De Paris, ce x.\v octobre tCOô.
À M. HELNSILS,
ntSISEM DE MM. LES E^TJTS DE HOLLANDE PRÈS DU BOT DE SCBDE . \ STOCKHOLM.
Monsieur, je vous escrivis, la semaine passée , pour accompagner la lettre de M' le duc de Montauzier et l'épigranirae que vous désiriés tant avoir et quil a enfin retrouvée. M' Van Reuning ma depuis envoyé une dernière du xxiu septembre où j'ay appris avec beaucoup de desplaisir le mauvais estât auquel les desbauches de table qui passent pour vertus en Suède vous ont niis\
oublié d'ajoulcr que f^tlc traduction, de'diéc à Louis XIV, parut à Paris, chez Th. JoUy, en 1OG6 ( in- 1 3 ). Relev ons encore dans ie fcilre indiqué par M. Clément une faute d'impression : Gaghitjue pour GajÂiphe. Voir sur les Mancilles d'Egypte , composées e.i arabe par Murtady et traduites en français par M. Vatlier, le Journal des savons du ô avril 1GG6.
■' Les Suédois auraient pu répondre à ce reproche qu'il en était ainsi chez tous les peuples du Nord et même chez d'autres peuples encore qui n'avaient pas l'fxcnsc du clim.il.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
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;ti!oyque vous m'en consoliës en me disant que la fièvre est passée et qu'il ne vous reste que de la langueur. Je serois bien aise que vous en fussiés entièrement restabli a(in que le remerciment que vous deve's au Roy et à M' Colbert se sentist de vostre force ordinaire et fust digne d'eux et de vous.
Pour mon regard , estant vostre ami au point que je le suis, ces fortes expressions du ressentiment que vous me tesmoignës de ce que jay fait pour vous dans cette nouvelle graliticalion et dans les précédentes n'estoient point nécessaires, car comme je connois vostre cœur je le supposois de moymesme, outre que quand j'agis pour vous je prélens a^ir pour moy et me servir en vous servant. Quant à la procuration, c'est un miracle que je m'en sois peu aider et, sans la rencontre inopinée que les trésoriers et les banquiers de qui la chose dépendoit estoient de- ma connoissance et par là portés à me complaire bien qu'à leurs propres despeus, il n'y a probité ni réputation qui tienne : ils ne m'eussent jamais dans les formes accordé ce qu'ils ont fait pour vos interesls.
Vous m'avés bien resjouy en me faisant confidence du dessein d'escrire l'histoire dont vous me parlés. Cela est bien plus digne de vostre plume qu'une ciitique éternelle qui ravale la noblesse de vostre génie et qui est plus d'un grammairien que d'un homme d'Estat, quelque heureusement que vous vous en soyés aquité jusqu'icy. Ne laissés point perdre cette occasion de donner un essay de ce que vous valés en ce nouveau
' Le livre yirojelé ne parut jamais , et malgré toutes les objurgations de soa correspondant, Heinsius aima mieux rester critique, éditeur, <jue de se monlrer liislorien.
- PoemcUa {Amslerdam, Daniel EIzevier, tGG6, in-H").
genre de composition oix le jugement s'exerce d'une tout autrement belle manière que dons des restitutions et des corrections. Je tiendray le dessein secret puisque vous le désirés, mais j"exigo de vostre amitié c|uà mesure qu'il s'avancera, vous m'en faciès part et que je sache de temps en temps où vous en pourrés estre. Comme les affaires de l'Europe sont disposées, ce sera un vrav livre à estre dédié au Roy et à plaire beaucoup à son généreux ministre ^
Pour fimpression de vos poésies latines, Dieu soit loué qu'elle tire à la fin"! J'approuverois assés que vous y joignissiés un liber adoptivus de celles que vos amis ont faitte à vostre louange '\ nefust-ce que pour y employer la longue épigramme du héros auquel vous consacrés cette offrande ". En ce cas je souflriray que vous me l'addressiés comme lit autresfois M"' de Balzac le sien des beaux endroits des poëtes qui l'avoient le plus touché, et ce vous seroit un nouveau sujet de parler dans cette addresse de M' le duc de Montauzier, outre ce que vous auriés fait en luy parlant à luy mesme, et, si j'en suis creu, vous obligerés M' EIzevir à patienter encore un peu afin de rendre par là celte édition plus considérable. Pour suyvre néantmoins vostre intention, je luy envoyé des qualités de ce seigneur comme elles doivent estre mises à la teste de l'épistre dédicaloire, laquelle avec les préfaces il pourra tousjours imprimer, en attendant le recueil des vers qui ont esté faits pour vous. Vous y songerés cependant et si vous vous y résolves et que vous craignissiés que l'addresse que vous m'en fériés ne vous couslast trop
^ Heinsius exaura le vœu de Chapelain, et même, au lieu d'un liber adoptivus, il en donna deux, l'un consacré aux vers faits en son fionneur par les étrangers, l'autre consacré aux vers faits en son honneur par ses compatriotes.
* Le duc de Montauzier.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
de temps en vers , vous la pourries faille en prose raesnie avec quelque avantage, car on y dit mieux et plus plainement ce que l'on veut dire, vous surtout dont la prose latine en a si peu qui en approchent pour l'élégance, pour le nombre et pour la pureté.
Je suis, Monsieur, vostre. etc.
De Paris, ce sxx octobre i665 '.
aiMSTnE D'ESTAT.
À PARIS
Monseigneur, vostie modestie me pardonnera , s'il luy plaist , si , sans l'avoir consultée , je vous rends à la fin par ce litre ce que je vous dois avec tout ce qu'il y a de gens équitables en France. Il y a trop longtemps que je me fais violence, en m'abstenant de vous le donner, et j'y suis plus obligé que
personne par les grâces que j'ay receùes de vous en si grand nombre, et sur toutes par celle d'avoir pris confiance en ma candeur et en ma foy. Ne pouvant plus aussy résister à une tentation si raisonnable, j'y ay succombé aysément et n'ay pas creu en devoir attendre l'aveu de cette vertu si reteniie qui ne va qu'au solide et qui fait^ plus songer à mériter les honneurs qu'à les obtenir.
Je vous diray donc, Monseigneur, que M' Graziani, sensible aux faveurs que vous luy avés procurées, et ne m'estimant pas un désagréable introducteur auprès de vous pour les nouveaux remercimens qu'il avoit à vous en faire, m'a envoyé les prémices de sa reconnoissance, qui vous paroislront dans ses lettres que vous trouvères dans ce paquet pour le Roy et pour vous. Comme il les a laissées ouvertes et à cacbet volant afin que je visse si elles pouvoient eslre présentées, encore qu'elles m'ayent semblé fort bien escriles et pleines de sentimens propor-
' Le 7 novembre. Chapelain (f i3i v") écrit à Bœclerus, et, le lo du même mois (f°i32 v"), à Hevelius et (1^ 1 33 v") à Coniingius. Ces trois lettres présentent fort peu d'intérêt. Dans la première, je ne relève que ce renseignement hibliographique : rJe n'avois point ony parler de ce Joannes Lucius ni de la description de la Croatie et de la Dalmalie. L'ouvrage ayant vostre suffrage, je ne le renconlroray point à vendre que je ne le prenne... n La seconde lettre roule sur les comètes et sur l'astronomie en général. Chapelain dit à son correspondant : «Je m'en remets à ce que M' Boulliaud qui en est si grand maistre vous en a escrit. ..a La lettre à Conringius n'est qu'un résumé d'une lettre précédente (du 22 octobre), que Chapelain croyait perdue. Le 1 2 novembre, Chapelain (P i3/i) interpelle ainsi Vossius : «fMais ne donnerés-vous point aussi vos répliques aux inciviles attaques qu'ont fait certains contre vostre traitlé du feu cl de la lumière? ils triomphent de vostre silence et le retardement
de la riposte fait tort à une si belle réputation que la vostre. Pour moy, quoyque j'ayme fort les contestations modestes, je suis si indigné du procédé qu'ils ont tenu brutal cl injurieux avec vous, que je ne Irouveray rien A redire si vous leur rendes pan per Jocaceia [sic pour focaccia, c'està-dire j:;rtm pour fouace], comme disent nos Italiens, et que, s'ils sont insensibles à vos raisons, ils soient du moins sensibles à vos atteintes, et que, vous esprouvant plus fort qu'eux dans cette lutte , ils craignent des armes qu'il leur seroil bien plus avantageux d'avoir baisées. Après cela viendra vostre défense de la Bible des Septante contre la commune opinion des aulheurs, et le public en tirera un secours notable pour la chronologie, laquelle souffre extrêmement des irrégularités de la VuIgate.T)
- Imprimée dans le recueil de M. P. Clément (t.V, p. 6o6etGo7).
' Ainsi dans le manuscrit, mais sait donnerait un meilleur sens.
tionnés aux personnes et nu sujet, ne me liant pas tout h fait à mon jugement, j'ay pensé qu'il valoit mieux les faire passer entre vos mains en Testai oii elles m'ont esld rendues , pour vous faire au moins examiner celle du Roy et voir si elle n'en est pas indigne.
Au reste, Monseignenr, outre ce que cet excellent homme y insinue de la résolution quil a prise de célébrer les grandeurs de Sa Majesté, il s'en est plus particulièrement déclaré dans la mienne, dont vous trouvères Texlrait avec ce billet, qui vous fera voir que l'exhortation que je lu y ay faitte d'y songer n'a pas esté inutille. Ne croyés pourtant pas qu'en la luy faisant j'y aye engagé vostre nom , ni celiiy du Roy, comme si les gratifications de Sa Majesté avoient pour but de luy attirer des éloges et n'estoient pas faittes purement pour l'animer à continuer dans l'amour des Muses et la culture des sciences. Je l'ay fait comme par un conseil d'ami et en confidence, ne luy imposant aucune nécessité de le faire, mais luy tesmoignant que j'avois assés bonne opinion de son cœur pour ne douter pas qu'il ne voudroit point demeurer en reste, après avoir esté si magnifiquement prévenu par la munificence de Sa Majesté et par vos généreux oflices.
J'ay encore esté bien ayse de la faire pour ne luy laisser pas ignorer les motifs véritables de ses faveurs, et pour luy faire respondre dignement à vos intentions , sans qu'il parust que vous eussiés aucune part à cet avis, afin de vous espargner ce qu'il y pourroit paroistre d'intéressé, si vostre nom y eust esté employé, et tirer néantmoins de luy les mesmes choses que si vous vous en estiés expliqué vous-mesme , mesnageant par
ce moyen, sans rien perdre, l'honneur du Roy et la hauteur de son procédé dans ses grâces.
C'est ainsi, Monseigneur, que j'en ay usé avec tous les autres gratifiés des païs eslrangers avec lesquels j'entretiens commerce de lettres, afin seulement de leur pouvoir couler, le moins maladroittement que je puis, ce qu'ils ont à faire sur les biensfaits qu'ils reçoivent et le ressentiment public qu'une libéralité si royale et si extraordinaire exige d'eux; à quoy je me tiens d'autant plus obligé de les porter avec civilité que c'est moy qui vous les ay indiqués et que je vous suis en quelque façon responsable de leur gratitude. Je n'ay pas, à la vérité, jusqu'icy sujet de m'en plaindre, s' estant tous monstres aussy reconnoissans que Ton le pouvoit désirer, et travaillans tous à des ouvrages d'importance, pour en faire en leur temps des offrandes aux autels à qui elles sont dei'ies. Je n'oserois dire. Monseigneur, le mesme de tous les François que je vous ay proposés, bien que la pluspart s'en acquitent dignement et que le nombre soit petit de ceux (|ui s'endorment sur leur bonne fortune, ou qui croyent que les faveurs du Roy ne sont que le payement de leur mérite.
Mais c'est trop pour une fois, et je remets h d'autres occasions de vous rendre conte de ce que MM" Bœclerus, Conringius, Hevelius, Vossius, Huggens, Vaghenselius méditent pour la gloire de Sa Majesté, sur les ouvertures que je leur en ay faittes, et que je nourriray avec soin pour ne les y pas soufi'rir relascher. C'est ma tasche et je vous supplie de vous en reposer. Monseigneur, sur vostre, etc.
De Paris, ce xx novembre 1 665'.
' Le 26 novembre, Chapelain (f*i36) parie beaucoup à Carre! de Sainte-Garde de Wagenseil: R . . . et m'a assuré en me rendant vostre lettre que sans vous il eust creu n'eslre pas moins en Barbarie
à Madrid qu'à Ceula. Il excepte tousj ours, comme vous pouvés penser, du nomijre des Barbares qu'il y a trouvés la personne de MM'Ambassadeur qui, dans les temps où les affaires ont permis à
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
À M. GnAZIANI,
SECRÉTAIRE DES COMMANDEJIENS DU DDC l'E MODÈXE , À MODÈ.NE.
Monsieur, le petit service que je vous ay reudu est trop recompensé par le tesraoignage que vous m'avés donné de ne l'avoir pas eu désagréable, et je n'ay pu lire sans beaucoup de pudeur les expressions excessives de voslre ressentiment en cetlë occasion. Mais un cœur comme le vostre ne fait jamais rien médiocrement, et ne croit pas bien satisfaire à ce quil pense devoir, s'il ne met ses créanciers en estât de luy en devoir de reste. Il faut souffrir la surabondance de vostre gratitude avec patience, et eslre mesme bien aise d'estre débiteur d'un bomme aussi noble et aussi libéral que vous. Sans vous reprocber donc vos largesses, je vous diray que les reniercimcns que vous avés faits au Roy et à M' Colbert ont esié bien receus, et qu'encore que Sa Majesté gratifie les gens de mérite par le seul jnotif d'agir en toutes cboses royalement et point du tout dans la veue d'en attirer des louanges de ceux qu'il honnore de ses bienfaits, celles néantmoins que vous luy préparés luy ont esté d'autant plus considérables, qu'elles
n'ont est^ provoquées par aucune sollicitation. M' Colbert., qui sçait ce que vous valés en ce genre, a esté toucbé de l'engagement où vous vous estes mis pour cela et a pris plaisir à vous voir si bien respondre aux grâces qu'il vous a procurées auprès du Roy, et moy je me sens fort vostre obligé de dégager si bien la parole qwe je luy avois engagée qu'en favorisant vostre vertu, il ne sèmeroit pas en une terre ingrate. Faites donc , Monsieur, mais à vostre commodité et prenés tout le temps nécessaire pour produire quelque cbose de si grand que vous en puissiés faire bonneur an Roy et à vous. J'en verray volontiers les prémices par la première seure voye de nostre cher M' l'abbé Siri ', quand vous jugerés à propos de nous le communiquer.
\ ous m'avés fait luie grâce particulière de m'apprendre le vray nom d Iroido Crolta , autlieur de YAsino, qu'on me vouloit faire passer pour estre Ponce, autbeur de la Luccnia. Ce poème est sans doute fort inférieur à celui de la Seccliin rappita. Il n'est pourtant aucunement mesprisable, et je l'ay leu avec satisfaction plus d'une fois. Ce poëte n"a-l-il rien fait que cela qui vaille qu'on le face venir de vos quartiers? Mais vousmesme depuis vostre grand ouvrage du Cou-
Son Excellence de le soulTrir, luy a descouvert de si vives lumières el un si profond scavoir qii'Elic luy a tenu lieu d'une grande biblioteque clioisie el ne Ta laissé partir aucun jour d'auprès d'Elle cjue plus éclairé el plus instruit, cet honneur mesme qu'ElIc luy a bien voulu faire estant assaisonné de tant de bonté et de courtoisie, qu'il n'en sçauroil parler qu'avec transport el ressentiment... Quand ce vertueux homme-là sera en repos dans sa patrie, après de si longues erreurs [c'est-à-dire « voyages n, d'f n-or, action d'errer rà el là; le mot n'a pas été sentiment employé dans ce sons par Malherbe, mais encore par Gressel, Delille, Paul-Louis Courier], il reprendra l'esludo de la langue sainte, où vous scavés qu'il
excelle, pour résoudre mille dilTicultés qui arrcslenl les plus fins dans les antiquités hébraïques el poiH- informer le monde sçavanl de beaucoup de choses qui jusqu'icy sont demeurées inconnues , lesquelles pour l'inlelligence des textes sacrés il est important de publier... Ce que vous sçaurés de moy, c'est que W l'abbé de la Chambre est parti pour Rome en la compagnie du cavalier Bernin, dans l'espérance que le ciel d'Italie dissipera l'humeur opiniasire qui luy cause une affligeante surdité contre Inquelle fous les remèdes François el toute riiabileté de M^ .son père n'ont fait encore que blanchir. n
' Villorio Siri, dont il a été déjà question dans ce volume (lettre XXIV).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
quislo, n'avës-YOUS pensé h rien qu'aux affaires fl" Estât, et ie Parnasse ne vous a-t-il rien inspiré de semblable? De quoy me parlés vous de mon ouvrage, d'un nain auprès de vos géans? Je le pardonne à vosfre amitié et demeure, Monsieur, vostre, etc. De Paris, ce m décembre i665.
aiMSTRE D-ESTiT.
À PAlils'.
Monseigneur, je vous eusse bien porté ces lettres de MNP' Heinsius ot Vaghenscil, ce gentilhomme allemand traducteur des Patentes du commerce, sans les accompagner de ce billet qui vous desrobera quelques momens de ceux que l'Estat vous demande, mais je n'ay peu leiii* refuser de vous tesmoigner que leur ressentiment est au delà de toutes leurs expressions, et que c'est avec une sincérité toute entière qu'ils vous assurent de l'obligation qu'ils vous aiu'ont éternelle, de l'honneur et des grâces que vous leur avés procurées auprès de Sa Majesté. J'aurois joint à cecy les termes pressans avec lesquels ils s'en expliquent à moy, si je n'eusse point îjpprehendé de vous amuser* par cette diligence superflue.
Ln despesche de M"^ Heinsius est venue lard , à cause de la distance des lieux et du
péril des chemins, et c'est une merveille qu'elle ayt eschappé aux embusches des Munstériens. Celle de M' Vaghenseil est escrite de Paris mesme, incontinent après son retour d'Espagne el aussitost qu'il eust receu par mes mains la gratification dont vous lavés fait honnorer par le Roy. Et il ne vous eust pas fait son remerciment par escrit, si la longueur et la fatigue du voyage ne l'eust point retenu au lit par l'ordre des médecins, et beaucoup plus s'il eust creu pouvoir, sans troubler vos importantes occupations, vous faire la révérence, et vous dire de bouche combien vous l'avés estroittement lié à vos inlercsts, en quelque lieu que la fortune le porte; se tenant toujours prest à s'acquitter de ce devoir, quand je luy feray sçavoir (jue vous ne vous en tiendrés pas importuné.
Ce dont je vous respondray. Monseigneur, c'est que vous pouvés compter sur luy et icy et lorsqu'il sera en Allemagne, soit |)our m\ des inslrumens de la gloire du Roy par les ouvrages d'esprit , soit pour d'autres services que vous souhaitteriés de luy dans toute l'estendiie de sa puissance. Il est modeste, candide, éclairé, et tient un rang considérable entre les premiers scavans de ce siècle.
Je suis à mon ordinaire avec une très forte passion. Monseigneur, vostre, etc.
De Paris, ce v dcceinbre 1660^.
' Imprimée dans ie recueil de M. P. Clément (t. V, p. 607).
- C'est-à-dire de vous distraire de vos occupations, de vous faire perdre votre temps.
^ Le 6 décembre, Cliapelain (f 1.39) remercie M. du Maurier d€ l'envoi de la relation d'une entreprise héroïque -rpour mellro l'innocence ù couvert de la dernière oppression. ^5 La lellre esl tout entière écrite sur ie Ion de la plaisanterie, cl il est facile de voir que les pages communiquées à Cliapeiain appaitenaient au genre badin.
•ïj'ay pris, dit le correspondant du seigneur du Maurier, un singulier plaisir d'en voir la relation, et il n'a pas peu servi pour me la rendre agréable de sçavoir qu'elle estoil escritte de In. main de Mademoiselle vostre fille. Il y a jiien des princes qui n'ont pas le bonlieur d'avoir A*si honnesles secrétaires que vous. Je i'ay envoyé à W Conrart qui vous remercie du soin que vous avés eu de luy en faire part... Je rends mille grâces à M' et M"" du Maurier de leurs civilités, n
LETTRES DE JEAN GHAPELAIiN.
CCXLYI.
À M. STExNON,
VÉDECU- AXITOMISTE DANOIS , À MONTPELLIER '.
Monsieur, j"avois desja sceu par mes amis d'Angers que j a vois eu part à vos entreliens comme d'un serviteur que vous avoiiie's sans peine , de quoy j'avois senti une extrême consolation, et si j'eusse eu une voye certaine de vous le faire sçavoir. il y a long temps que je vous en aurois tesraoigne' ma reconnoissance. Mais l'incertitude du lieu où vous vous arresteric's et l'absence de M' Thevenot qui me l'eust pu apprendre* m'en ont fait paroistre ingrat jusqu'icy maigre moy. Enfin ce vertueux gentilhomme ayant receu de vos nouvelles et, enlre ses lettres, un billet pour moy, il a eu la bonté de quitter sa campagne ^ pour me le rendre en main propre, etj'avjouy par sa courtoisie de cette marque de vostre bienveillance qui mest plus chère que je ne vous le puis exprimer. J'y ay veu de plus avec une grande satisfaction que jusques à Bordeaux vostre voyage s'est bien
porté et que pour le bon accueil que je vous avois souhaité dans cette longue course, vous n'avés eu que tout sujet de vous en loiier. Il faut espérer que ce qui en reste à faire sera de mesmeet que vous ne trouvères pas moins d'humanité dans les lieux où vous passerés que dans ceux où vous avés passé. M"^ Thevenot vous proposera de remettre vostre |)assage en Italie* au prinlenqjs prochain pour le faire plus heureusement et dé revenir passer l'hyver à Paris. Vous ne l'y passeriés pas plus mal que l'année précédente et vous ne vous y fériés pas moins d'honneur que vous vous y estes fait. Vous y publieriés vous mesme ce que vous fusles contraint par vostre départ de laisser à la conduite d'autruy, et, pour vous parler franchement de l'interest que nous y aurions, vous nous raviriés par vostre j>résence. Quelque route néantmoins que vous preniés, soyés bien pei"suadé qu'absent comme présent, vous m'esprouverés tousjours cordialement et fidellement, Monsieur, vostre. etc.
De Paris, ce viii décembre iC65'.
' Nicolas Sleno , né en janvier 1 638 , à Copenhague, mourut en novembre 1687, à Scbwerin. A l'époque où nous place celle lettre, il avait déjà découvert, à Leydc, en étudiant sous la direction de F. Sylvius, le conduit qui a reçu son nom {duclus Stenoiiianus) et il avait public quatre de ses ouvrages (1661, i66-j, i66i el 1660). Voir, sur le dernier de ces quatre ouvrages {Nicolai Stenonis de Musculis et Glandulis, Amsterdam, in-12), le Journal des savons du a3 mars i665.
- Sleno, qui élail venu à Paris en i664, assistait régulièrement, comme ie rappellent ses biograpbes, aux assemblées qui se tenaient cliez Thevenot, avec lequel il fut intimement lié. Ce fut dans ces assemblées qu'il annonça ses belles découvertes et qu'il lut un mémoire sur le cerveau , développé plus tard en un ouvrage intitulé : Discours nur l'auatomie du cerveau (Paris, 1C69, in-12), analvsé dans le Journal des savons du
10 février 1670. D'après le Moréri, Sleno ne se lia pas seulement avec nos plus habiles médecins el nos physiciens les plus expérimentés, mais encore avec plusieurs de nos célèbres théologiens, notamment avec Bossuet, dont «la connoissance lui fut plus avantageuse pour lui procurer la science du salut, que celle des autres savans ne l'avoil élé pour le faire exceller dans l'anatomie, etc. 55
^ .Nous avons déjà vu que Thevenot avait sa maison des champs à Issy.
* M. de Angelo [Biogi-aphic ■universelle) dit: rEn s'éloignanl de la France (i()G6), il franchit les Alpes, visita les différentes capitales de l'Italie el alla s'établir à Florence. .. 1
^ A la suite de celte lettre, nous trouvons (f l'io) une courte lettre à Ifuet, datée (est-ce par erreur?) du 7 décembre, c'esl-à-dirc antérieure d'un jour à la lettre qu'elle devrait pré-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
À M" L'ÉVESQUE DE VENGE