À M. DE MÉZERAY
- BISTORIOGRIPBE DE FBiNCS ,
Monsieur, comme je me suis présenté, ce matin , à une heure peu favorable chés M*^ le Chancelier pour recevoir ses ordres touchant le trouble de l'Académie et qu'il m'importe
qu'il sache que je m'estois mis en ce devoir, obligés moy de le luy tesmoigner à l'occasion et, s'il se peut, dès la première". Que si vous entriés en matière là dessus avec luy et que vous trouvassiés à propos de luy en dire mon sentiment, le voicy tel que je le luy aurois dit à luy mesme si j'eusse eu l'honneur de l'en entretenir. Dans la scandaleuse division où est la Compagnie et limpossibilité qu'il y a de la réunir veu l'aigreur que cette fascheuse affaire a introduitte entre les deux partis, si ce n'est par un [sic) authorité supérieure, tempérée par une sagesse de l'élévation de la sienne qui sache conserver l'honneur à l'un et à l'autre en faisant cet accommodement, je ne voy que luy capable d'y réussir, luy seul ayant les conditions acquises pour les faire sousmettre sans répugnance à ses décisions par ses lumières, par son équité et par la qualité de protecteur que les uns et les autres reconnoissenl avec respect en sa personne.
Quant à l'expédient^ qu'il prendroitpour cela, bien que je croye que la fécondité de son esprit luy en puisse fournir un grand nombre , le seul néantmoins que m'offre la stérilité du mien seroit qu'il luy pleust faire remphr les deux places qui vaquent, en un mesme jour et une mesme séance, l'une par M"^ Boileau, et l'autre par celuy qui en au-
' François-Eudes de Mézeray, né à Ri (Orne) en 1610, mourut à Paris en juillet i683. Les deux premiers volumes de son Histoire de France (in-folio, i6i3 eti6i6) le firent entrer à i'Académie française en 1 669. Il devint seciélaire perpéluel de cette compagnie après la mort de Conrart (1676). Je n'indiqueiai sur Mézeray que ie jugement qu'en a porté Chapelain dans son Mémoire sur quelques gens de lettres [Mélantres de Camusat, p. 2^0-2^2).
^ Cette occasion, Mézeray devait facilement la trouver, car il vivait sous le même toit que le chancelier Séguier, et il y demeura jusqu'à
la mort (1672) de ce prolecteur, auquel il dut encore son brevet d'historiographe de France, brevet qui rapportait quatre mille livres par an.
^ C'est à partir de ce passage, que Camusat (p. iZiG-iig) et M. Livet (p. 5o/i et 5o5) ont reporté la moitié de la lettre à Mézeray dans la lettre à Huygens. Pour rendre moins choquante celle transposition, Camusat, suivi par M. Livet, a remplacé les mots : Quant à l'expédient qu'il prendrait pour cela, par ceux-ci : Quant à l'expédient que M. le Chancelier pourrait prendre pour tout tei'ndner.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
roit esté jugé digne, (en leur laissant) l'apparence de liberté de se déférer l'un à l'autre l'avantage de passer et de parler le premier, et stipulant néantnioins que M"^ Boileau n'accepteroit point la civilité de l'autre, lequel ainsi passeroitet parleroit le premier. Par là chacun auroit son conte et sans l'emporter l'un sur l'autre de hauleur, on se pourroit rapprocher et rejoindre à l'amiable en couvrant le passé d'un éternel oubly. Demander -plus que cela aux partisans de M'Boileau seroit leur demander ce qu'ils ne consentiroient jamais et j'en connois plus d'un qui se relascheront mal volontiers jusques là dans le tort qu'ils estiment que luy font ceux qui se sont opposés à sa réception après l'agrément de M' le Chancelier et l'approbation de la Compagnie.
Mais moy qui cherche la paix par toutes les voyes honnestes et qui improuve la rigueur tendue des uns cl des autres comme contraire à la morale et au christianisme, je conclus qu'on la sacrifie au bien comnnm et aux exercices académiques dont la subsistance dépend absolument d'une réunion cordiale et qu'il faut conter pour destruits, si l'on ne se sert de ce moyen ou de quelque autre aussi doux et aussi recevable.
C'est, Monsieur, ce que j'aurois proposé à Monsieur le Chancelier, s'il m'avoit commandé de luy en dire mon opinion, et j'ay esté bien ayse de vous l'expliquer afin que si vous la croyés raisonnable, vous preniés le temps de la luy représenter avec cette façon adroilte qui me manque et qui vous est plus naturelle (ju'à qui que ce soit.
Je suis avec toute l'estime possible. Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce 9 avril iCâg.