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PRÉDICATEUR DU ROÏ, À CLERMO^T, EN AUVERGNE

Monsieur, vostre lettre du xxvi janvier m'a donné plus d'une joye au milieu des infirmités qui continuent à me travailler. Elle m'a osté de la peine oij j'estois si celle que je vous avois escrilte il y a deux mois vous

minution par nosire négligence et nostre peu d'attention aux devoirs que l'usage a rendus nécessaires dans le genre de vie que nous menons. Je veux croire que ce qui m'avoil fait scrupule dans vostre lettre n'a point esté remarqué par ce grand ministre et que pour ce coup tout péril en est hors. Ne vous accusés point de l'affoiblissement que vos embarras ont apporté à vostre stile. Il est aussi pur et aussi soustenu que jamais. ..)5 Chapelain annonce ensuite à son correspondant que le duc de Montauzier «est parti pour garder les cosles de Normandie contre les irruptions possibles des Anglois depuis que nous leur avons déclaré la guerre en voslre faveur. La Suède apprenant cette déclaration sera destrompée et nous croira enfin vrais gens d'honneur et jaloux de leur parole...» Chapelain parle ensuite à Heinsius de jVr de Pomponne : «Vous n'aurés pas moins de consolation de luy que de M' de Trelon et vous le trouvères sinon un grand lettré, au moins un grand homme d'honneur et d'esprit. . . ' Vient enfin le tour de Montauzier, dont Chapelain dit : «Le Roy n'a point honnoré ce seigneur de nouveaux tiltres depuis celuy de duc et pair. 11 l'a seulement fait recevoir au Parlement avec les trois mareschaux faits ducs comme luy, ce qui manquoit à l'affermissement de ce grade. 75

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

avoit esté rendue, ou si quelque indi-position vous avoit empesché de m'en accuser la réception. J'y ay veu avec plaisir que mes offres et ceux' de M' Perrault vous y avoient trouvé sensible à vostre ordinaire et bien que nous n'en exigeassions point de ressentiment, il m'a tousjours esté fort doux que vous ayés fait en cela ce que je n'aurois pas manqué de faire si j'avois esté servi aussi noblement que vous.

J'ay eu encore un fort grand sujet de contentement dans la lecture de vostre poëme latin sur la justice des Grands Jours qui est sans doute l'un de vos meilleurs ', bien qu'il ne sorte rien que d'excellent de vous. Il n'eust esté que bon au reste de m'en envoyer plus d'une copie pour faire souvenir de vous où vous sçavés^ et tenir tousjours vostre nom et vos talens en considération sur des fondemens aussi solides que ceux là , à quoy, Monsieur, ne serviroit pas peu encore

quelque autre ouvrage latin ou frauçois sur la nouvelle largesse du Hoy dans la liberté qu'il a procurée par la terreur de ses armes et par l'eflFusion de ses trésors aux chrestiens captifs en Barbarie qu'on n'attend que l'beure de voir revenir délivrés par Sa Majesté à meilleur conte qu" aucun autre prince n'a racheté des siens. Vous pourries aussi relever la gloire du Roy par lelfet que ses forces maritimes ont produit sur le cœur de ces fameux pirates en les forçant à convenir d'une paix fidelle pour laisser exercer désormais sans trouble et sans crainte le commerce par nos marchands. Vous y songerés\

Cependant je vous diray que M' Perrault a receu vostre compliment de la meilleure sorte du monde et qu'il vous le rend par moy avec beaucoup d'affection. Faites en récompense les miens tendres et .sincères à M' et M"'' de Gommartin * qui sont tousjours

M. Liltré rappelle {Dictionnaire de la langue française) que le mot offre a été autrefois masculin , et après avoir cité : un si bel offre dp service (lu Voyage de Chapelle de Bachaumont, il a ajouté: fOn le trouve même dans Racine avec ce genre (Bajazet, acte III, scène vu):

L'offre de mon hymne l'eùt-ii tant effrayé?

- Ce poème est intitulé : In convenlus juiidicos Aiternis habites carmen (Ciermont, iG().5). On l'a réimprimé dans les Œuvres complètes de révéque de Nîmes (édition Ducreux, t. I, p. lia etsuiv.). M. Sainte-Beuve, dans la notice sur Fléchier qui sert d'introduction aux Mémoires du futur prélat sur les Grands jours d'Auvergne, en parle ainsi (p. xxxi): «Cependant, après avoir vaqué au charme et à ramusement de ce qui l'entourait, Fléchier devait songer à ce qu'on pourrait monirer en public : il fit donc une pièce de vers où il célébrait tout le monde, et, par dessus tout, le roi, qui faisait revivre pour l'Auvergne, en proie jusqu'alors aux violences et aux crimes, un âge meilleur et le règne d'Aslrée. Celte pièce ofTicielle ressemble aussi peu à la Be-

lation des Grands jours qu'une oraison funèbre ressemble à la vie réelle de l'homme. Un peu avant son retour il envoyait un exemplaire de ce petit poème à l'éternel et inévitable Chapelain, qui lui répondait : «J'ay eu un fort grand sujet de contentement, etc.?! Voir encore sur ce poème YHtstoire de Fléchier par M. l'abbé Delacroix (p. 107 et 108).

' Chez Colbert et à la cour. — Fléchier avait reçu, en i66i, 800 livres de gratification, et autant en 1 6G5. Il reçut la même somme de 1 666 à 167.3 inclusivement. Son nom , sur la liste des gratifiés, est accompagné de cette mention : «en considération de son application aux belles-lettres et de ses poésies latines. -^

* M. Sainte-Beuve (p. xxxu) se moque un peu de (f l'estimable Chapelain n suggérant «là à son jeune ami un nouveau sujet de poème officiel et ennuyeux. 55 Fléchier ne suivit pas le conseil de son Mentor.

5 Fléchier était entré dans la maison de Loui.s- François de Caumarlin, maître des requêtes, à titre de précepteur du fils (Louis-Urbain) que ce magistrat avait eu de sa première femme (Marie-

présens h mon souvenir et (jui n'ont personne qui soit plus rempli de leur vertu que nioy, ni qui ait plus de véritable passion pour leur service.

De Paris, ce xi février 166G.

CCLVm.

À M. DE LA FONTALNE,

UESTEE DES EICX ET fOBBSTS , À CUASTEAU-THIERRI '.

Monsieur, quand je n aurois autre raison de vous escrire que pour vous remercier de vostre souvenir, la raison en seroit bien assés grande, et je ne m'en tiendrois pas digne si je ne vous en tesmoignois mon ressentiment. Jugés par là combien j'y suis engagé davan lage, voyant ce souvenir accompagné du présent que M' de Sainl-Réal me vient de faire de vostre part \ leqael n'est pas une simple marque de vostre bonne mémoire, mais qui |)orle avec soy celle de la beauté de vostre esprit et d'une manière si particulière que non seulement vous n'avés point parmi nous de supérieur en ce genre , mais que je ne sache point cpie vous y oyés d'égal jusqu'icy. Vous y avës. Monsieur, damé le pion au Boccace à qui vous donneriés jalousie s il vivoil,et qui se tiendroit honnoré de vous

Urbaine de Sainte-Marthe). Le disciple de Fléchier devint conseiller d'État, intendant des finances et mourut en 1790. Sainte-Beuve a cité (p. IX ) sur Caumartin le fils le vers de la satire XI de Boileau :

Tout n'est pas Caumartin, Bignon ni d'Aguesseau,

ainsi que Saint-Simon et Voltaire. Le spirituel critique ajoute (p. x et xi) : t- Ayant perdu sa première femme en i6.54, M. de Caumartin, restv veuf pendant dix ans, e'pousa en iG6^, en secondes noces, ]\1"' de Vcrthamon. Ce mariage fut célébré poétiquement par Fléchier, qui était déjà dans la maison... Telle Fléchier nous dépeint et nous montre à l'avance la seconde M"' de Cau-

avoir pour compagnon en ce stile. Je nay trouvé en aucim escrivain de nouvelles tant de naïveté, tant de pm-eté, tant de gayeté, tant de bons choix de matières, ni tant de jugement à ménager les expressions ou antiques ou populaires qui sont les seules couleurs vives et naturelles de cette sorte de composition. Vostre préface s'y sent bien de vostre érudition et de l'usage que vous avés du monde , et rien ne m'y a depleu que ce que vous semblés y protester au commencement que les historiettes enjouées dont ce volume est formé seront les dernières qu'on verra de vous, car je ne croy pas qu'on doive jamais renoncer h un travail où on réussit comme vous faittes en celuy cy, et vostre Boccace luy mesme n'a pas esté loiié d'avoir cieu que les gros volumes latins sérieux qu'il a faits luy apporteroient plus d'honneur que celuy de ses nouvelles, en quoy il s'est tout 5 fait abusé. Ce n'est pas, Monsieur, que je vous condannasse à ne faire jamais que cela, mais si j'estois en vostre place je meslerois le doux à l'utile et me délasserois quelques fois de mes estudes graves entre les bras de ces muses gaillardes qui vous traittent si favorablement. Cet avis vous tiendra lieu, s'il vous plaist, d'une espèce d'action de grâces pour celle que vous

marlin avec laiiiieile il fora Tannée suivante le voyage d'Auvergne, et pour qui il rédigea le récil des Grands jours. Ce fut très probablement pour elle aussi et à sa demande que le cardinal de Retz, quelques années après, entreprit d'écrire ses incomparables Mémoires. M"'' de Caumartin avait en elle le don d'inspirer, et ce charme auquel on obéit.»

' On sait que Jean de la Fontaine était luimême fils d'un maître des eaux et forêts. A l'époque où Chapelain lui adressa cette lettre, il avait quarante-quatre ans.

- Nouvelles en vers tirées de Boccace et de l'Arioste (Paris, Ch. Barbin, iGG5, petit in- 12). L'achevé d'imprimer est du 10 décembre lOôi.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

avés voiiiu si obligeamment faire , Monsieur, à vostre, etc.

De Paris, ce xit février 1666.

A M»» COLBERT

MINISTRE D'ESTAT, À SAI.M-GERMAn '.

Monseigneur, j'appréhende que la multitude des affaires importantes qui surviennent tous les jours à celles de vostre ministère ne rendent inutiles les soins que je continue à prendre de vous envoyer les ouvrages ou les actions de grâces des excellens personnages que vous avés fait honnorer des bienfaits du Roy et qui ne peuvent s'empescher de luy en tesmoigner leur gratitude ni de célébrer ses louanges. Mais, Monseigneur, comme ce sont des effets de vos bontés que ces ouvrages et ces remercimens , il ne seroit pas juste de les supprimer dans la crainte de vous estre importun, ni de vous priver par là de la joye que vous doit apporter ce fruit des libéralités royales qui tourne si fort à la gloire de Sa Majesté, que vous avés pour objet unique.

J'espère, Monseigneur, que vous ne croii'és pas avoir mal employé le temps à la lecture du panégyrique du comte Graziani , que 1\I' l'abbé Siri m'a apporté de sa part

pour vous estre présenté avec une lettre toute pleine de reconnoissance des faveurs de nosLre grand monarque et des vostres. Ce poëme est grand, magnifique, avec d'admirables rapports entre Sa Majesté et Hercule, et fait par le plus accrédité de tous les poètes italiens qui vivent.

Vous jugerés. Monseigneur, s'il sera à propos de le faire imprimer, ou si on le joindi-a aux autres pièces qui doivent composer le recueil pour les mettre ensemble sous la presse. J'attends à quoy en sera du sien le signor Carlo Dati, ce gentilhomme florentin à qui j'ay fourni les mémoires que vous avés approuvés pour en faire un en prose, qui, estant d'une plume si célèbre, ne fera pas moins de bruit quand il [)aroistra.

Je me persuade qu'on vous aura rendu un sonnet que je donnay à la glorieuse mémoire de la Reyne, mère du Roy', et une devise que je fis pour la délivrance des captifs ' par Sa Majesté, sur l'avis qui nous vint que vous desiriés qu'on s'y appliquasl.

M' Vaghenseil, ce gentilhomme allemand qui a traduit en sa langue les pièces touchant le conmierce, n'a pas voulu partir de Fiance sans vous aller demander vos commandemens pour les choses où vous l'estimerés propre à servir Sa Majesté en son païs. C'est un homme d'un mérite singulier dans les lettres et que j'enlretiendray comme les

' Imprimée dans le recueil de M. P. Clément (t. V, p. 610).

^ Voici ce sonnet, emprunté au recueil cité un peu plus haut (note 9 de la lettre CCLV, du 1 1 janvier 1666) :

suit Ll MORT D<AKNE D'ACTRICHE .

reyne de France.

Anne , gloire du Tage et bonheur de la Seine . Astre dont les rayons éclairèrent nos jours, Tu naquis dans les bras des jeux et des amours . Et fus Reyne des cœurs avant que d'cstre Reyne.

L'auguste fleur de lys t'ëleul pour souveraine ,

Ta Cour en sainteté passa toutes les Cours ,

Tu fus des malheureux l'azile et le recours ,

Et te monstras divine en le monstranl humaine.

Femme d'un grand monarque et mère d'un plus grand .

Tu bruslas pour la foy d'un zèle dévorant,

El purgeas l'univers de coupables délices.

Qu'avois-tu de plus h faire, après qu'en ces bas lieux.

Ta vertu sous sa foudre eut terracé les vices ,

Que t'en alliT enfin triompher dans les cicux?

^ Cette même délivrance que Chapelain aurait voulu voir célébrer par Fiécbier dans un poème spécial.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

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autres dans la disposition où il est de luy consacrer ses veilles et ses travaux.

Je prie Dieu qu'il vous conserve et suis avec ma passion ordinaire, Monsieur, vostre, etc.

De Piiii?, ce xvi février 1666.

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