‹ Lettres. PubliéesChapitre 114 sur 309 · À MODÈNE · texte numérisé non relu

À MODÈNE

Monsieur, vous m'avés fort surpris en ni'envoyant sitost Touvragc que vous me promettiës par vos précédentes d'entreprendre pour le Roy ' ensuite de Testiine que Sa Majesté a tcsmoigné de faire de vostre mérite sur la relation de M' Colbert. Mais vous ne faites jamais rien que de surprenant, soit pour l'excellence de vos compositions, soit pour la rapidité de vostre veine, qui sont des dons particuliers que vous n'avés de commun avec personne. Le dessein de celle-cy m'a paru héroïque et vostre Hercttle digne de nostre Louijs. Le parallèle n'en pouvoit guère estre plus juste, les pensées mieux choisies, les expressions plus poétiques, la clarté plus grande ni la versification plus nombreuse. A les entendre on diroit tp.ie vous n'auriés jamais perdu les Muses de veùe, que vous auriés entretenu un commerce perpétuel avec elles sans autre occu-

pation que de tirer vostre plaisir dans leurs concerts, tant vous y avés monstre de facilité et de grâces. Voilà ce que c'est que d'avoir une fois contracté une louable habitude, et d'avoir de bonne heure bien maiié la nature avec l'art. Après avoir leu , releu et admiré ce beau panégyrique, je n'ay pas perdu im instant pour le faire voir à M' Colbert et je l'envoyay dès hier à Saint-Germain où est la Cour afin que ce vertueux ministre prenne le temps de le voir et ménage les moraens d'en divertir Sa Majesté, laquelle je ne doute point qui ne le reçoive comme un régale digne d'Elle.

Quant à l'impression, nous verrons s'ils voudront la faire faire icy comme je fis autresfois vostre Calisto pour la Rey ne de Suède ^ ou s'ils attendront quand on publiera le Recueil d'une infinité de pièces que toutes les nations de l'Europe ont données à sa gloire, auquel cas vous pouvés penser si la vostre tiendra l'un des premiers rangs. Cependant je ne croy pas qu'il fust mal à propos que vous le missiés sous la presse en vos quartiers ^ si quelque considération ne vous en empesche par ce que cet encens que vous luy offririés en rendant cet ouvrage public seroit d'autant plus obligeant qu'il paroistroit plus volontaire et qu'il se respandroit plus loin de là les monts. Je ne vous dis pourtant cela que de mo\' mesme et par forme de conseil sans vous engager à rien qu'à ce que vous trouvères le nlus convenable.

' Applicazioneprqfetica délie glorie diLuigiXI] .

- Le Calisto n'est pas mentionné dans les arliclps biographiques consacrés en France à Graziani, poêle qui a été complètement oublié par M' L. Etienne dans son Histoire de la littérature italienne. Savait-on que Chapelain eût rendu au secrétaire des commandements du duc de Modène le service de surveiller l'impression à Paris d'un poème où Graziani ne chantait pas avec moins d'enthcusiasme la gloire de

CHAPKL.UX. II.

la reine de Suède, qu'il ne devait chanter celle de Louis XIV? Rappelons ici que l'on avait, en i655, publié à Paris (Imprimerie royale, in-folio) un panégyrique de Mazarin (// colosso) où Graziani, selon un critique peu modéré, r-se livre à tous les éloges ampoulés que peut dicter l'ambition à un poète courtisan et italien.^

3 C'est le parti que prit assez tard Graziani. Son poème vit le jour à Modène, en 1678.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Celte tragédie que vous avés commencée ' m'a resjouy par son seul projet. Il ne le faut pas laisser imparfait et vous devés à vostre honneur de ne vous monstrer pas moins sublime dans la dran)atique que dans l'épique à rirnitation du Tasse et du [Trissino]\ surtout l'Italie n'ayant soustenu sa réputation dans la haute poésie que par vous depu's quelques années.

Je verra y volontiers vos sonnets quand vous me ferés la grâce de me les communiquer, aussi bien que les autres œuvres du signor Carlo Dottori [sic pour Dati], si elles sont dignes de vostre approbation et quelles ressemblent un peu aux voslres.

' // Crmnvelb , qui devait obtenir un ôclalant sucrés sur tous les théâtres de l'Italie. La pièce fut imprimée pour la première fois à Bolo;;ne en

^ Giovan Giorgio Trissino, que nous appelons le Trissin, naquit à Vicence en 1/178 et mourut à Rome en i55o. On sait qu'il est l'auteur de Ssfonisba (1016 ou 101 5), la première tragédie régulière qui ail été faite en Europe, selon le mot de Voltaire, et du poème: lUtlia liberata da' Go»«(i5!i7-i.5iiS).

^ Le 3 5 février. Chapelain reparle à Huygons (P 159 v°) de t'aCTaire de sa translation à Paris: T Depuis j'ay sceu par noslre ami M' Carcavi qu'il vous avoit escrit ou qo'il vous devoit estriie dos choses là dessus qui vous fonlenteroient pleinement et que le dernier entretien qu'il a eu avec M' Colbert sur celte noatièrel'avoit aulhori.s»' pour vous donner moyen de calmer vostre trouble et vous inoltre bienlost en estai de venir enrichir noslre Cour de vostre vertu. Après de si positives paroles je ne puis plus regarder l'affoire comii>e incertaine, et je suis plus que jamais persuadé que noslre ami dégagera ses promesses envers vous à souhait...» Chapelain entretient ensuile son correspondant des découvertes de Cassini : «Le sieur Cassini est bien heureux dans ses descouvertes d'avoir tant d'iîluslres approbateurs, vous plus que tous. Monsieur, qui luy devés tenir heu de tons. Il e-st vray que ce qu'il a pubhé de

Autrement vous pourries vous espargner la peine d'en charger vos paquets , et je me contenterois de ce que j'ay desja de luy et qui m'a si bien persuadé de ce qu'il vaut.

Je suis tousjours très honteux de l'excès de vostre reconnoissance et du trop de cas que vous faites de mes foibles productions, mais il faut le souffrir de vostre générosité et de vosli'e amitié et songer pour cela que vous voulés vous former une grande idée de celuy dont Taffeclion ne vous est pas désagréable et à qui vous permettes de se dire. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xviu février 166I)'.

la révolution de Jupiter autour de son axe, de sa tache fixe , de ses joins et de leur nombre , comme aussi des ombres de ses satellites et des conséquences qu'il en tire, sont de précieuses pouveautés pour les astronomes et qui relè»ent foi t lo mérite des Innettes de Campani, capables par là de donner beaucoup de jalousie aux vostres..." Le aSdu même mois. Chapelain s'adresse en ces termes (f° 160 v") à M' Despiquetière : xJe vous ron\oye le manuscrit qui trailte du suc pancréatique que M' vostre frère vous a prié de me com muniquer, dont il désire avoir mon sentiment. Si j'tasse pu m'en excuser avec honneur, je m'en fusse volontiers dispen.sé, ce genre d'cstude n'estant pas loul à fait le mien, mais il n'y a pas ou moyen de vous refuser. . . Il est escrit en nostre langue [il s'agissait d'un traité du médecin Régnier de Graaf], comme si M"^ Régnier de Graaf n'ostoit point Hollandois et qu'il fust aussi bien né parmi nous que l'éloquent médecin W de la (vhambre.i Chapelain vante beaucoup l'ouvrage ol la découverte du suc pancréatique. Il dit qu'il a déjà avantageusement parlé de l'ouvrage à !Tnoss(;avans amateurs de la nalurc, etque M'do Graaf confirmera la vérité de tous ces éloges en mettant ledit ouvrage sous presse. Le a mars. Chapelain (P i6t v") gronde amicalement Boeclerus, qui lui avait procuré certains livres et qui ne voulait pas que le pnx lui en fût remboursé. Chapelain ne parait céder qu'à grand regret. En-

CGLXi.

À M«" L'EVESQUE D'ANGERS

A CHOrzÉ.

Je comprens facilement les peines qui sont attachées à la charge d'un Evesque qui veut en faire son devoir, et comme de tous ceux de ma connoissance vous y estes le plus punctuel, j'ay tousjours creu quil n'y en avoit aussi pas un à qui les functions et les visites épiscopales causassent tant de travail, ni acquissent envers Dieu et ses diocésains un plus grand mérite, outre la beauté de l'exemple pour les autres du mesme caractère que vous. Gela entrelient dans mon cœur pour vous une vénération particulière et ce qui l'augmente encore, c'est de voir que vous satisfaites à vos obligations dans le milieu du trouble que vous y recevés, avec autant d'exactitude, de persévérance et de repos d'esprit que si la tenipeste n'estoit pas assés émeue pour vous faire faire naufrage. Mais vous estes d'un sang et d'une piété à ne m'en faire pas tant estonner que si vous estiés un homme ordinaire, et j'admire bien moins que je ne loue celte inesbranlable fermeté qui vous fait mettre tous les inlerests humains sous les pieds pour vous tenir inséparablement attaché à ceux que vous estes persuadé que le Ciel veut que vous suyviés et qui sont les seuls nécessaires.

On assure que W l'evesque de Noyon' a renié à l'imitation de saint Pierre et qu'il a eu peur de se faire trop d'honneur en demeurant dans les premiers termes constant et courageux dans la foy^ La terreur du bref luy a fait tomber, dit-on , les armes des mains et il s'est déclaré qu'il ne se vouloit point faire d'affaire avec le Pape, c'est à dire qu'il a moins appréhendé de s'en faire avec Dieu. Le Roy est bien plus noble et plus généreux que cela, luy qui pour une cause grande à la vérité, mais qui, ne regardant que les choses temporelles, est moins importante sans doute que celle où il y va du salut, n'a pas laissé de tenir leste à Sa Sainteté et de la forcer à luy rendre justice. Mais il n'appartient pas aux gens médiocres d'agir eu prince et en roy.

A propos de Sa Majesté, je vous dois apprendre qu'elle fait présentement négolier à la fa\eui- de ses armes victorieuses avec la république d'AIgier la rédemption de tous les captifs chrestiens françois et autres qui sont aux fers de ces barbares et que sa charité et munificence les en doivent tirer à ses despens si ces pirates veulent eslre tant soit peu raisonnables. Si cela réussit, quelle gloire !

J'ay fait connoissance depuis vos dernières chés M"' la duchesse de Longueville avec le R. P. Soquenot ^ par l'entremise du Très R. P. général de l'Oratoire \ Je luy dis

core s'il s'agissait «des fruits de vos jardins-i et «de la fleur de vos esludes^. Voici les paroles de résignation employées par Cliapeiaiu : rVous me défendes pourtant avec tant de sévérité de vous plus presser là dessus, que je m'en abstiendray pour ne vous pas déplaire, n Finalement Chapelain offre en retour à son généreux correspondant la première partie de la Pucelle.

' C'était François de Clennont-Tonnerre , qui siégea de mars 1661 à février 1701. Il fut membre de l'Académie française et sa vanité devint proverbiale.

' On ne trouve rien sur le reniement de l'évêque de Noyon dans le Port-Royal de M. Sainte- Beuve. Le P. Rapin [Mémoires, t. III, p. 278) déclare que François de Clermonl- Tonnerre «n'était pas du party, Tiy homme à épouser les impressions de l'évêque d'Aielh. ^

» Claude Seguenol, de l'Ûratoire, dont il a été déjà question dans notre tome I" (p. 289).

* Jean François SenauU avait été élu général de l'Oratoire en 1662. Chapelain le connaissait depuis longtemps. Nous avons vu (t. I", p. i3i) que, dès le i3 octobre i633, il le remerciait de

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

ce que vous nf nvie's mandé sur son sujet el il ne m'en parut pas moins surpris que je Tavois este. Si vous luy escrive's quelque jour, je vous supplie de le bien confirmer dans l'amitié' qu'il m'a promise et de luy respondre du respect que j'ay pour son me'rite el pour sa verlu.

Il y avoit long temps que M' Conrart et moy nous estions apperçeus des ëgaremens du pauvre visionnaire' dont vous me parlés, mais nous n'eussions jamais pensé qu'il deust aller si loin qu'il a fait. Il est bien plus à plaindre que les personnes qu'il a entrepris de perdre et je vous puis assurer que les lieurs ne sont pas de son costé.

Vos traverses accroissent ma passion pour vous.

A Paris, ce vi mars 1666'.

rla lettre obiigeanlei qu'il venait de recevoir de lui.

' Ce paiare visionnaire n'est autre que Desmarelz de Saiut-Sorlin , dont nous avons trouve le nom dans la première des iellres du tome I" de ce recueil. Voir Jean Desmarelz, sieur de Saint- Sorlin , l'un des quarante fondateurs de l'Académie française. Etude sur sa vie et ses écrits, par René Kerviler ( Paris, 1879, in-S").

- Le lendemain, Chapelain écrit ù .M. Berru]fer(l^ i63) : «J'ay receu. Monsieur, les trois volumes du P. Bartoli que vous m'avés fait la grâce de me recouvrer et ils ne pouvoient manquer de m'estre très agréables, ayant en outre leur beauté naturelle l'agrément d'avoir passé par vos mains et de m'avoir esté rendus par M' de Caiili qui les a bien voulu retirer de celles de M' Morean et apporter luy mesme jusqu'à mon logis. ..n Chapelain déclare qu'il a tria mesme curiosité pour la suite de la Géographie morale de ce Révérend Père. . . car il ne sort rien de cette heureise plume qui ne me rérrée l'esprit, lequel elle promène lousjours par les lieux les plus fleuris et les plus délicieux du monde, où l'érudition ne se sent point du collège, et où l'art est si naturel qu'il faut estre bien fin pour en rcconnoislre l'adresse .sans qu'il y paroisse la moindre contrainte ni la moindre affectation. Cela fait que foules ses productions composent

À M. HELNSIUS,

BE^lDSST DS MU. LES 6S7ATS

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