À STOCKHOLM
Monsieur, quand je vous escrivis la mort de M^Ma marquise de Rambouillet, j'en avois le cœur tout rempli d'amertume, et maintenant que je vous escris la perte que nous avons faitte de M^' le prince de Conti\ jeu regorge et m'en trouve noyé. La vie ne me sçauroit plus estre qu'ennuyeuse, me voyant
ma bibliothèque favorite et que je me délasse avec elles de la fatigue de mes grossières compositions. Je ne laisseray pas de voir avec plaisir ces deux vies. . . -î Chapelain loue encore la - si pénétrante critique-' du P. Barloli, ajoutant: ffJe ne vous dis rien du stile galant et enjoué avec lequel il soustienl et rend si plaisantes ces matières grammaticales. . .n Le 9 mars, Chapelain rassure Hevelius (f i6.'i ), qui s'inquiétait de la pe. te des lettres dans lesquelles il avait témoigné sa reconnaissance à Louis \IV et à Colbert. Il le félicite d'avoir achevé sa défense contre les astronomes qui l'avaient attaqué, et il termine par ces paroles de condoléance : ffUne seule chose m'a affligé de voir dans la fin de vostre lettre que vos estudes sont traversées par des embarras domestiques el des occupations externes, dont U[\ mérite tel que le voslre et une sublimité qui vous est particulière dans la science des cieux dcvroient bien estre exempts pour le bien général et pour l'instruction du monde. Je vous en plains et en plains le monde également, et vous souhaite la sérénité nécessaire pour le pouvoir enrichir des trésors que vous luy avés descouverts el qui ne luy sçauroient estre bien communiqués que par vostre seihl ministère. -^
^ Armand de Bourbon, prince de Conti, mourut à Pézenas le 21 février 16G6. Voir la Gazette, p. 267.
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de jour à autre enlever mes principaux appuis et les personnes dont la pre'sence me fortifioit dans mes maux et me forlilioit dans mes disgrâces. Vous m'exhorlés à ne me pas abandonner à la douleur et à songer à la conservation de ce peu de santé' qui me reste, en quoy je reconnois veteris vestigia Jlammœ et cette tendresse du cœur qui m'est chère comme un des plus doux effets de vosfre amitié. Mais comme ma douleur est juste, je ne veux pas faire le sloïque en l'estouffant aux despens de l'équité, et quand je le voudrois il ne seroit pas en ma puissance. Je la conserveray mais sage, et je noublieray pas, en la conservant, de la retenir dans les bornes qu'exige la philosophie, ne me monsfrant pas tellement sensible que j'en paroisse emporté. Souvenés vous, pour me le permettie, sunl lacnjmœ rerum, et mcntcin viorlalia tangunt \
Les morts ne m'empescheront pas de songer aux vivans, et d'agir à mon ordinaire dans les choses oii mes soins leur pourront estre utiles. Surtout je prendray bien garde que par ma négligence il leur puisse jamais mesarriver.
Vos lettres font un de mes trésors et j'en suis si jaloux que je ne les communique à personne. Elles feront un article de mon testament, pour demeurer à mes héritiers à la mesme condition de nen laisser jamais prendre copie, quelque dignes qu'elles fussent de voir le jour, puisque vous le désirés ainsi.
Cela me sera bien plus aisé à faire que de vous donner mon portrait. Vous devés sçavoir le temps qu'il y faut donner, pour le faire estre ressemblant, et vous n'ignorés pas que je n'en ay presque point pour satisfaire à
mon entreprise et aux engageniens d'honneur que j'ay à ne la laisser pas imparfailte par de semblables distractions. Jamais peintre d'ailleurs n'y réussira si bien que Nanteuil a fait dans l'estampe insérée au volume de la Piicelle que vous avés. Si néantmoins vous persévères à le vouloir, je vous promets de me livrer au peintre pour me faire tirer à vostie intention, au casque je puisse m'engager quelques heures libres dans la multitude de mes accablemens.
J'ay envoyé vostre despesche en Normandie à iM"^ le duc de Montauzier et j'en attendray la response, s'il est en estât de la (aire pour la mettre avec celle-cy.
Je crains que dans vostre Liber- adoptivus vous n'ayés laissé beaucoup de mauvais vers de peur de desplaire à leurs mauvais autheurs, surtout ceux de Pagaminus Gaudentius' qui doivent estre des pires, s'ils ressemblent à ceux que j'ay veus de luy, et vous les eussiés pu obmettre sans péril , s'il est vray que ce bon homme ne soit plus au monde, ainsi qu'on me l'a assuré. Un choix si dangereux a esté cause que je n'ay voulu mettre au devant de mon poème aucune des pièces que plusieurs honnestes gens avoient faitles à sa louange, outre que j'ay tousjours eu autant d'aversion à publier moy mesme de ces sortes d'éloges qui ont la mine d'avoir esté mandiés, que je me sentirois obligé si mes amis, dans le recueil de leurs compositions, inseroient celles dont de leur mouvement ils m'auroient voulu honnorer. Je prendray grand plaisir à lire les sentimens de votre préface sur cette matière, car ils doivent estre à vostre ordinaire fort exquis.
Les exemplaires que vous destinés à ces quatre seigneurs leur seront rendus tidel-
* /Eneis, liv. I, vers 62.
^ Paganino Gaudenzio mourut à Sienne, le 3 janvier 16/19, ^S^ '^^ cinquante-trois ans. Il avait été professeur de l'université de Pise depuis
1626 jusqu'à sa morl. Voir la liste de ses nombreux et médiocres ouvrages dans le tome XXXI des Mémoires du P. Niceron , liste complétée dans le Moréii de 175g.
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LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
leraent , s'ils me sont mis entre les mains , et de cela dormes en assurance.
Je vous ay desja mande' que M' Big'ot estoit enfin à Paris , et depuis il vous l'aura mandé luy-raesme. Nous le pressons de publier sa Vie de saint Jean Chrysostome et il nous l'a promis solennellement '.
J'attens par vos premières l'avis de l'arrivée de M' de Pomponne à Stokliolm. Vous ne vous repentirés point des offices que vous luj aurës rendus, n'y ayant en Franco aucun homme de sa condition qui vaille autant que luy pour l'employ quon lu y a donné. C'est dommage que M' de Chassnn ne retourne pas en Suède. Par l'enlrelien que j'ay eu avec luy à deux diverses fois il m'a semblé un forthonnesle homme et fort bien informé.
11 n'est point vray que Léonard et Joli impriment les Glossaires. Bilaine les avoil commencés, mais le sieur Prieur, qui en dirigeoit l'édition, ayant esté pourveu d'un bénéfice en Bretagne, l'a abandonnée pour l'aller desservir.
Ne perdes jamais la pensée d'escrire l'histoire de vostre païs et de continuer celle de M' Grolius. Vous ne vous sçauriés faire tant d'honneur en nul auti-e exercice et pour de la capacité vous en avés de reste. Quant aux mémoires, ce sera à M" les Eslats à vous les fournir et ils n'y manqueront, y allant trop de leiu- honneur de faire escrire leurs avantuies par une plume aussi accréditée que la vostre. Obtenés seulement la liberté de la leur venir ofl'rir de bouche. Ce sera un moyen de vous faire permettre de
profiter des grâces du Roy qui dépérissent hors de vos mains par le relais de nos monnoyes, lequel augmentera de huit mois en huit mois au très grand dommage de ceux qui sont chargés de sommes notables.
Expédiés vous donc prontemenl de ce Prudence- dont vous importune tant l'evesque de Paderborn^ afin de vous délivrer ensuilte de vos Valère Flacque, Siiius Italicus et Virgile.
V^ous avés veu les dialogues de Barlolomaus Masanta sur l'artifice de la versification de ce dernier qui est un travail d'un particulier mérite et qui fait clairement voir que ce divin poète ne songeoit pas seulement à faire ses vers purs et nombreux, mais encore à imiter par le choix des consones et des voyelles la nature des choses dont il traittoit, pensée sublime du poète et descouvorte singulière cl judicieuse de ce sçavant examinateur.
Vous vous moqués quand vous me dites que vous ne vous sentes pas assés fort pour acquérir de la gloire par vos propres travaux, et que c'est ce qui vous engage à en chercher dans l'illustration du travail des autres. Cette modestie est affectée et n'a pour motif que d'excuser la forte inclination que vous avés prise par contagion des doctes modernes, à pratiquer la critique et à y chercher un honneur qui sans doute est le moindre de ceux qu'on se peut faire en cultivant les Muses, et digne seulement des lettres infini suhseUii, en quoy vous faites tort à la noblesse de vostre génie et ne res-
' Malgré celle, solennelle promesse, Emery Bigot ne devait publier de bien longtemps le texte grec de la vie de saint Chrysostome. Ce fut .seulement en 1 680 , six ans après la mort de Chapelain, que parut l'ouvrage dont il croyait Tapparifion si prochaine.
' Aurelii Pi-udcniti Clemmtis qnœ exstani. Mrohits Ueinsins Dan. Fil. ex velusdssimiii exem-
plaribiix recensuit, cl animadversiones adjecil. (Amsterdam, Daniel Elzevier, 1667, petit in-ia.) ^ Ferdinand de Furstemherg, évéqnc de Paderborn en i(î6i et de M mister en 1678, mort le 26 juin i68;i. — Ce savant prclal fut le Mécène des hommes de lettres, non seulement de PAlicmagne, mais d'une grande partie de TKurope.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Mû
pondes pas assës bien aux talens dont la nature et l'estude vous ont si richement pourveu. Pardonnes à ma franchise et me crevés tousjours, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce ix mars 1666'.
A M. STENO
MÉDECIN ATIATOHISTB DtROIS , À MONTPELLIER.
Monsieur, le séjour que M' Thevenot a fait tout l'hyver à sa maison d'Issy ayant rompu nostre commerce m'a empesché jusqu'à cette heure de respondre à vostre dernière de Montpelher qui! m'avoit envoyée et comme je n'ay point d'autre voye que la sienne pour m'aquiler de ce devoir, j'eusse mesme attendu son retour afin d'y satisfaire si le chagrin désire si long temps en demeure ne m'avoit fait prendre la résolution de tenir ma lettre preste pour la luy donner quand j'auray le bien de le revoir, vous |)riant cependant de recevoir l'excuse du retardement comme légitime, et de ne croire
pas que je puisse jamais avoir de néghgence pour un si grand mérite que le vostre . quand je reçois des marques si obligeantes de vostre souvenir et de vostre amitié. Quelque passion au reste que nous eussions de vous avoir icy durant la froide saison, je ml'ay pourtant point espéré et je ne vous en sollicitay que pour complaire à nostre ami qui m'en tesmoignoit un désir extrême. Vous estes trop avancé du costé d'Italie où vous avés dressé vostre course pour ne pas suyvre vostre point au premier beau temps, et j'avoue que nostre souhait qui ne regardoit que nostre avantage estoit plus intéressé que discret. Vous déviés par raison employer le temps que nous vous demandions à desployer vostre habileté incomparable dans le fameux théâtre de Montpellier où la médecine est en son throsne, et je vous félicite de la grande admiration que vous y devés avoir excitée de vous et de vos rares descouvertes dans le corps humain; car je ne croy pas que vous leur en nyés esté avare, après nous en avoir régalés icy avec profusion *.
' Le la mars (f 167) Chapelain écrit à Vossius: «C'est une bonne nouvelle que celle de Tachèvement de l'impression du traitté du Nil que vous nous aviés promis, el qui estoufiera apparemment tous les autres faits sur celle matière, vos mémoires qui sont exquis, el vostre jugement, qui l'est encore plus, nous persuadant que vous n'y auiés rien employé de commun et qu'appuyé de raisons fortes et solides. . . J'envoyeray à M' Vatlier, traducteur de ce traité de l'Egypte, le calalogue'de vos livres arabes en Normandie on il est retourné afm qu'il voye s'il n'y en aura quelqu'un à quoy il se puisse utilement appliquer, après qu'il aura rendu Abull'eda en latin ou en françois, comme l'ordonneront M" nos maistres. Vous estes bien généreux de luy en offrir l'usage gratis pour le seul interest du genre humain. C'est ainsi qu'en usoient les grands personnages de l'anliquilé qui regardoient la nature comme leur
mère el les hommes comme leurs cadets qui avoient besoin de leur lumière et de leur charité. M' Thevenot sera ravi quand je luy manderay que l'Abulfede est transcrit et que M' Polius prend hsoin d'en repasser la copie pour ne l'envoyer qu>' correcte. . . Je verray bien volontiers ces commentaires de Boccalin sur Tacite quand ils seront imprimés el celle autre relation que le Schal, jésuite [Jean-Adam Scliall, né à Cologne en 1.^91, mort en i()(J6 ou iGGg], a faite de rébus Sinicis après un séjour de quarante années dans le pais, car il y doit avoir beaucoup de choses curieuses. Vous nous en dires, s'il vous plnist, vos sentimens.. .^ - Le séjour de Slénon à Monipelher no parait avoir laissé aucune trace dans cette ville, du moins si j'en juge par le résultat négatif des recliercbes faites, à ma prière, parmi les livres et les manuscrits de la riche bibliothèque de l'École de médecine.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Je vous félicite encore d'y avoir rencontré M' de Neuré, philosophe de la première classe', et en qui les expériences des choses naturelles trouvent un juge équitable et éclairé. Sa conversation sça vante et solide estoit seule capable de vous oster i' envie de nous venir revoir, quand vous n'auriés point eu d'autres raisons de ne nous point faire cette grâce. 11 est de mes anciens amis et il vous peut avoir dit le sujet quil a eu désire persuadé que je suis des siens. Si vous recevés ce mot en lieu où vous soyés encore ensemble, ou si vous avés establi avec hiy un commerce de lettres pour vous entre communiquer, je vous supplie de luy faire sçavoir que j'ay esté sensiblement affligé de l'avanlure douloureuse qui le tient si long temps éloigné de ses affaires et de sa maison, mais que je l'en plains d'autant moins que je connois la fermeté de son ame dans les accidens, et une certaine hauteur de courage qui l'empesche tousjours de s'estimer malheureux tant qu'il n'aura rien fait contre son devoir et au préjudice de sa vertu. La fortune peut bien mettre du désordre dans
ses estudes et dans ses interests domestiques, mais au moins a-t-il cela de moins mauvais dans ses peines qu'elle ne l'a pas attaqué en sa santé et que de ce costé là il peut jouir également de luy mesme.
Un médecin [hollandois] nommé M' [Régnier de] Graeff^ m'a voulu pour juge d'une traduction qu'il a failte en frauçoisd'un sien traité latin De usti succi paiicrcadci^ que j'ay leu avec beaucoup de satisfaction. Il y parle dignement de vous et il m'a fait demander si le vostre Du cerveau estoit publié. Gela devroit bien estre fait, puisque quand vous partistes d'icy il y avoit si peu de chose encore à faire \ La seule promesse eu tient les esprits émeus. Je vous laisse à penser ce que ce sera quand la promesse sera accomplie. J'en presseray M' Thevenol à la pren)ière veue, car il me semble qu'il s'estoit chargé de ce soin. L'autheur en ces matières vaut dix commissionnaires, quelques zélés et fidelies qu'ils soient. Aimés moy tousjours , je vous en conjure, et me croyés tousjours. Monsieur, vostre, etc.
De Pnrifs, ce xv mars 1666'.
' Voir sur Laurent Mesmo, dit de Neuré, la iellrc IV du présent volume, p. 8.
- Régnier de Graaf, né le 3o juillet i64i, mourut à Delft le 17 août 1678. Il avait été reçu docteur en ruédecine à Angers en juillet i665. L'attention dos curieux \ient d'êlre récemment appelée sur ce médecin par une publication intitulée : L'instrument de Molière, Iraduclion du traité de clij.itenbus , par Régnier de Graaf, avec des notes el une notice sur l'auteur (1G68), in-8° «jrré, orné d'un portrait d'après l'original d'Edclinck (Paris, librairie Morgan et Fatout, 1878).
' Dixputatio medica de nalura el ustt succi pancreatici (Leyde, i663, in- 13). La traduction est intitulée: ■ Traite de lu nature et de l'usage du suc pancréatique , par Régnier de Graef, médecin hollandois." (Paris, in-13.) Voir un article sur cette traduction dans le Journal des Savans, du 3 août 1 «66.
* Le Discours sur l'analomic du cerveau parut en 1669 (Paris, in- 19 ).
' Le 17 mars. Chapelain s'adressait en ces termes à M. de Cbavaroche (P 169) : «Vous m'avez touché, Monsieur, en la partie la plus sensible de mon ame quand vous ni'avés parlé de la mort de M"" la marquise de Rambouillet. Je m'cstois si tort accoustumé à la regarder conune une chose divine qu'encore que ses frc(|nenlcs incommodités me la dussent faire considérer comme sujette à la condition des choses humaines et périssables, la prudence néantmoins avec laquelle elle avoit ménagé et porté si loin sa foible santé me flalloit loujours de l'espérance qu'elle ne nous scroit de longtemps ravie, el que je n'aiirois pas le mortel desplaisir de la survivre. Pensant sérieusement à ma propre mort, je m'en consolois dans l'assurance que je scrois trouvé à diie par elle el que je vivrois encore dans son
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
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À M'" COLBERT
MINISTBE D'ESTiT, À SAlM-GERMUN-EN-LAVt
Monseigneur, sur ce que M' Perrault m'a dit l'autre jour, que vous aviez diffère à signer l'ordonnance destinée au signor Léo AUatius, jusqu'à ce que vous fussiez assuré qu'il la tiendroit à grande grâce, sans en faire difficulté comme il fit de celle qu'il y a trois ans que vous luy procurastes auprès du Roy, et que vous me faisiés l'honneur de vous en remettre à ce que j'en dirois, j'ay trouvé qu'en ce point de ne la signer pas sans une préalable certitude, vous en usés avec cette prudence éclairée qui ne vous abandonne jamais. En effet, Monseigneur, il n'est nullement à propos de hasarder la grâce du Roy, ni vos généreux offices, à un nouveau refus, quelque civil qu'il pust estre; et bien que, par un discours que me fit il y a six mois M' Valois
l'aisné, son amy et son correspondant', j'aye sujet de croire qu'il ne manqua d'accepter la gratification qu'à cause de l'eslat où le Pape estoit alors avec le Roy, et que désormais que les choses sont raccommodées il se tiendroit bien heureux si Sa Majesté se portoit^ à luy départir ses faveurs, je ne laisse pas d'estimer nécessaire qu'on le fasse expliquer davantage là dessus, afin de ne point mettre le bienfait du Roy en péril de n'estre pas receu ou de ne l'estre pas assez dignement.
Pour cela. Monseigneur, j'ay pensé devoir mander à un sage amy que j'ay à Rome présentement *, sans y mesler le nom de Sa Majesté ni le voslre, et comme de moymesnie, ce que M' Valois m'avoit rapporté de son désir, et prier cet ami de sçavoir adroittement du s^"^ Léo Allatius s'il se tiendroit obligé que j'essayasse , sur l'occasion des nouvelles hbéralités qu'elle fait à d'autres gens de lettres, de resveiller la bonne volonté que Sa Majesté et vous aviés eue
souvenir et dans l'honeur de son amitié. Mais voilà que je luy survis et que quand Dieu me retirera du monde, il me semblera en eslre relire tout entier... La Providence a permis que je lisse une si grande perte pour me détacher tout à fait des affaires de la terre et pour me faire tourner entièrement du costé du ciel, d'autant plus que c'est le seul moyen de revoir cette belle âme. . . Vous ne me parlés point de revenir en ces quartiers où nous meslerions nos larmes ensemble...» Le 2 5 mars, Chapelain entretient ainsi M. Berruyer d'une délicate négociation (ri7o):«Il y a trois ans que j'eus le bonheur de faire comprendre le seigneur Léo Allatius entre les gratifiés de Sa Majesté et de luy envoyer la lettre de change qui portoit la gratification. L'estat cependant où estoit Sa Sainteté avec le Roy n'aiant pas permis à cet excellent homme de la recevoir, cette grâce luy demeura inutille, et, depuis la paix entre les deux puissances, M"^ Valois, ami du seigneur Léo Allatius, me fit entendre que si je croyois pouvoir remettre la
CHAPELAIN. II
chose sur le tapis, il se tiendroit honnoré d'avoir cette marque d'estime d'un si grand prince et y respondroit par sa gratitude en homme d'honneur comme il est. La chose à la vérité après un refus de cette nature n'est pas favorable à proposer. Je fais pourtant si grand cas du mérite de cette personne là que si j'avois une certitude entière de ce que M" Valois m'a dit comme de sa part et qu'il deust recevoir la faveur du prince avec le ressentiment et le respect qu'ont fait les autres gratifiés, je tenterois volontiers l'aventure et il ne tiendroit pas à mes diligences qu'elle ne réussit à son contentement et selon mon désir. C'est, Monsieur, ce dont je voudrois eslre positivement éclairci. ..r>
1 Imprimée dans le recueil de M. P. Clément (t. V, p. 610).
^ Henri de Valois, dont il a été question dans la lettre CXXII du présent volume.
^ M. Clément a remplacé se poWoù par wHOî't.
* C'était M' Berruyer qui , comme nous l'avons vu dans la dernière note de la précédente lettre, était chargé de tâter le terrain.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
pour Iny ; qu'en ce cas je tenterois Tavanture et que, s'il m'arrivoit d'y réussir, je i'en avertirois, sinon que l'on n'auroit jamais connoissance ni de son souhait ni de mes diligences. Il m'a semblé, Monseigneur, avoir pourveu par ce biais au danger (ju'il y auroit que la munificence royale souffrist quelque chose d'indigne, quand mesme il y auroit encore quelque obstacle qui l'empeschast d'en profiler. Sur ce pied là, et avec cette précaution , j'ay escrit aujourd'huy à mon amy de le sonder et d'en tirer ime résolution positive, suivant laquelle j'agirois ou n'agirois point dans un inlerest qui, s'il avoit lieu, lui seroit si glorieux.
Je vous devois rendre. Monseigneur, compte décela, afin qu'il vous piust déjuger si celte conduite est bonne et si elle saccomraode à vos intentions. Quant aux quatre au-
tres ordonnances pour MM" Ferrari, Dali, Gronovius et Reinesius , lorsque M' le Règue les aura converties en lettres de change , s'il me met les despesches entre les mains, je me chargeray de les faire tenir seurement à leurs addresses; et afin que chacun de ces Messieurs sceussent à qui ils en seront obligés , et de quelle manière ils en devront tesmoigner leur gratitude au Roy et à vous, je joindray à chaque despesche un billet de ma main qui dira là-dessus ce que la bienséance ne voudroit pas que vous leur dissiés vousmesme dans les lettres dont vous avez accoustumé d'accompagner celles de change que vous envoyés aux gens de sravoir. Et pour ne rien laisser à faire de ce qui dépend de moy, j'ay minuté ces quatre lettres que M' Perrault vous envoyera avec celle-cy '. Il n'y a soin que je ne doive prendre en toutes
' La lettre à Dati ne se retrouve pas dans le registre des minutes, mais on y trouve, à la suite de la présente lettre, les lettres à Gronovius (P I 79), à Reinesius (P 178), à Ferrari ( f" 1 7 i ). La première de ces lettres est du 98 mars; les deux autres sont du 39. Je vais reproduire les premières lignes de chacun de ces billetu, comme les appelle Chapelain.
A Gronovius: rr Monsieur, la connoissance que j'ay eiie de voslre mérite dans les bonnes lettres dès le temps que feu M' de Balzac m'eust fait sçavoir qu'il avoit eu des marques de vostre eslime m'a tousjours fait souhaiter de vous pouvoir tesmoigner par des effets utiles celle que j'avois pour vous. Les offices que M' Hcinsius vous a depuis rendus plus d'une fois en m'escrivanl pour vous faire joindre à ceux que le Roy lionnoroil de ses grâces, mais surtout les riches productions de vostre esprit dont le monde est plein et qui vous ont establi une réputation si belle, ne m'ont pas moins sollicité de veiller aux occasions de ne vous pas moins servir heureusement que plusieurs hommes excellens de quelque sorte d'érudition qu'ils fussent recommandables. Enfin, ayant rencontré l'instant favorable à mon désir, j'ay fait connoistre à Sa Majesté, par M' Colhert, surin-
tendant des finances et son plus confident ministre, combien vous estiés digne de participer à ses libéralités, et mon soin a eu le succès que j'avois désiré. Vous en trouvères l'effet dans la lettre de change cy jointe.»
A Reinesius : «Monsieur, lorsque je fus regardé par M' Colhert, surintendant des finances du Roy et son confident ministre, pour informer Sa Majesté des gens d'éminent sçavoir qui se trouveroicnt dignes de ses largesses, mon malheur voulut que je n'eusse pas encore connoissance de ce que vous valiés dans les lettres, et le vostre que par cette raison je ne vous nommay point entre ceux qui recourent alors des gratifications d'Elle à ce tiltre là dans toute l'Europe, de quelque nation et de quelque profession qu'ils pussent estre. Mais, depuis cela, M' Heinsius vous ayant indiqué à moy comme l'une des lumières de l'Allemagne en toute sorte d'érudition, et le soin que j'ay pris de chercher ce que nos bibliolequcs avoient de vos compositions m'ayanl justifié la vérité de son tesmoignage, je n'ay rien en si à cœur que de faire connoistre au Roy par son vertueux ministre que Sa Majesté n'avoil point encore lionnoié de ses bienfaits personne en qui ils fussent mieux em-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
rencontres pour vostre soulagement et vostre satisfaction, estant par tant de liens attaché à vos interesls et ayant tant de raisons d'eslre plus que personne . Monseigneur, vostre, etc.'
De Paris, ce xiv mars iGOG.
CCLW.
A M»" COLBERT
MINISTRE D'ESTAT