LETTRES DE JEAN CHAPELAIN A M. WAGHENSEIL
GEKTILBOUUE ALLEMAND , À LONDRES.
Monsieur, je vous ay veu tout entier dans
ouvrages, si ce sera en blanc ou reliés, je suis d'avis que ce soit de la dernière sorte, au moins pour Sa Majesté et pour son ministre. C'est ainsi qu'en ont usé tous ces ^I" qui ont esté favorisés de pareilles gratifications et quelques-uns mesmes avec des leliures ambitieuses, comme MM" Hevelius, Vossius, Bœclerus. Mais pour vous leurs excès ne sont point de conséquence, et il suffira que les volumes soient propres et bien traittés.» Le même jour, Chapelain (P 178) donne à Conringius cette définition du style épistolaire : fL'éloquence du genre épistolaire consiste en la clarté, en la candeur et en la naïfvclé, si l'on en exempte les lettres d'affaires, n II indique ainsi son adresse: ixTÙe Salle au Conte derrière Saint-Leu-Saint- Gillessous la tour des pénitentes. •n 11 ajoute avec quelque peu de fausse modestie, je le crains: «Je suis confus de la pensée qui vous est veniie de me dédier la troisiesme édition de vosfre ouvrage De habitu , etc. Prenés garde , Monsieur, de ne luy pas faire tort par une civilité si peu méritée, et qu'on ne vous reproche d'avoir placé ce trésor là indignement. . . Si vous persévères dans vostre dessein , vous vous contenterés de mettre V.Joanni Capelano régi chistianissimo a sanctioribus consiliis. Je vous souhaite le loysir et la santé nécessaires à la publication de vos Traittés politiques qui ne paroislront jamais trop tost pour vostre gratitude envers le Prince et envers son vertueux Ministre. C'est une chose affligeante, comme vous dites, que le papier d'Allemagne soustienne si mal le mérite des considérables impressions , mais de vous faire espérer que nos libraires voulussent entreprendre les vostres, ce seroit vous tromper. Ils sont pauvres et ne font rouler leurs presses que pour des bagatelles françoises afin de se sauver dans la difficulté des temps. Quand nos sçavans mesmes mettent quelque chose au jour en langue latine, ils sont contraints de le faire à leurs despens. C'est ce que je vous puis dire là dessus et
vostre lettre, bon , modeste, civil et plus que tout encore reconnoissant ', mais ce dernier avec quelque intempérance, parce que vous n'y avés gardé aucune mesure , et qu'il n'a pas tenu à vous que je n'en perdisse la pudeur. Pour cette fois néantmoinsjele souffre,
sur quoy vous devés prendre vos mesures. Les libraires hollandois seroient plus propres à cela , à cause de leur traffic et de leur débit plus estendu que celuy des noslres...-' Le 26 avril, Chapelain écrit à Graziani (P 179): ^••. •!(; ne voudrois pas à la vérité que vostre poésie troublast vostre pofitique et que les divertissemens du Parnasse vous desrobassent du temps précieux qui est consacré aux mystères de l'Estat. Puisque ces mystères néanlmoins vous laissent quelquesfois respirer, je croy que dans ces relasches {relaschent dans le ms. ) vous devriés tourner les yeux vers vos anciennes maistresses, ces Muses dont vous estes encore si bien traitté. Ce que vous me dites de la tragédie commencée, laissée et reprise depuis mes exhortations à les cultiver me lient l'esprit dans une expectation fort grande, n'attendant rien de vous que de grand et ne doutant point que vous n'ayés bien choisi vostre sujet, ni que vous luy ayés donné la forme dramatique, suyvant les préceptes de l'art, soit pour l'invention, soit pour la disposition , avec ses parties de qualité et de quantité, épisode, nœud et desnouement. Le Bracciolin, dans l'entredeux de ses poèmes épiques, a donné deux pièces de théâtre qui ne sont pas mesprisables, quoyqu'elles n'approchent pas en mérite de son Amoroso sdegno. Mais à propos de tragédies, qu'est devenue celle que le malheureux Testi faisoit dans sa prison pour en adoucir l'amertume? Ne le sçaurons nous point non plus que la cause et le genre de sa mort que l'on conte de diverses manières? C'estoit sans doute un esprit fort élevé et qui faisoit honneur à son prince et à sa patrie...«
^ Aux renseignements donnés sur Jean-Christophe Wagenseil dans une note de la lettre à Colbert du 18 février 166.^, je joindrai l'indication d'un piquant passage de la Notice sur M"^ de Scudéry, par M. Rathery (p. loA, io5).
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LETTRES DE JEA.N CHAPELAIN
regardant pluslosl à voslre intention qu'à ce peu que je puis avoir mérité de vous, et voyant que vous vous estes engage' de vous niesme à ne plus toucher cette corde, ou du moins à ne la plus faire sonner si haut.
Je me resjoûis au reste du l>on succès de vostre voyage depuis la coste de Normandie jusqu'à Bruxelles et j'en tire un hon augure pour le chemin que vous avés encore à faire. [| n'y a fjue ce passage en Angleterre qui me donne inquiétude, non pas tant pour le trajet de la Manche, quoyque dangereux pour les orages et pour les coureurs . que pour la peste qui n"est pas trop bien esteinte en ces quartiers là et que les chaleurs prochaines ne serviront pas à assoupir. Dès que vous y serés arrivés {sic)^ tirés moy de cette peine et que je sache si , comme je le souhaite, j'auray eu de vaines appreliensions.
M' le duc de Saint-Aignan ' est sans doute im des plus galans et des plus humains seigneurs de nostre Cour, et en toutes rencontres il se signale par sa courtoisie. V ous scavés qu'il est un de nos académiciens", aussi bien cjue le pauvre Conle de Bussi Rabnlin \
Vous ni'avés fort diverti pai' ce Persan de Cambray faiseur de miracles et médecin qui ne pense {sic) ses malades qu'avec des paroles. Cela sentiroit fort le sorcier auprès de ceux qui sont persuadés que le monde en est plein. Auprès des autres qui ne sont pas si
crédules , il ne peut guères passer que pour charlatan. Je soupçonnerois mesoie que ce compagnon là n'est non plus Persan que Galamiste \ et que toute son affaire n'est que fiction, pour attraper de l'argent aux despens des sots , je veux dire du peuple qui est tousjours prest à se laisser mener par le nés, et qui dans les propositions incroyables ne demande jamais si la chose est, mais seulement comment elle se fait. Je prévoy que vous ne m'en manderés que cela et qu'il y a du moins autant de niais et de fourbes en Flandre que partout ailleurs.
Les lettres de Vienne font bien valoir la prétendue bonne correspondance de cette cour là avec la Porte et semé avec grand soin des avis désavantageux à la France louchant les audiences de nostre ambassadeur. Cependant je vous puis dire qu'encores que les mauvais offices que les Austrichieus luy avoient rendus auprès du Grand Vizir luy eussent fait faire d'abord un traitfement au dessous de la dignité d'un représentant du plus grand Hoy de la Chrestienté. la suite toufosfois par la vigueur qu'il a monslrée à maintenir les droits de la couronne franroise avoit esté si glorieuse que tout Constanlinople est lesmoin que jamais ambassadeur n'y a receu de si grandes démonstrations d'honneur ni y a esté en une considération si grande. Nous avons * cette vérité par des relations très authentiques et plus on ira en avant, plus elle se confirmera. Gela est vilain
' François de Beauvillers, duc de Saint-Aignan , clievalier des ordres du roi, premier gentilhomme de sa chambre, pair de France, etc., mort le 16 juin 16^7, à l'âge de quatre-vingts ans.
- H fut reçu membre de l'.Academie IVançaiie le 8 juillet i663. Voir son éloge dans l'ouvrage de l'abbc d'OUvet (édition de 5*858, p. 917-
•' Le pauvre comte de Bussy était alors à la Bastille, où il expiait, depuis le mois d'avril
i6GJ, le lorf d'avoir écrit VHistoh-f amonieHsi> des Gaules. On sait que Roger de Rabulio ( né en 1618, mort en 1 tH)3 ) avait été reçu à l'Académie française en Tannée même où il devait èlre emprisonné.
* C'est-à-dire originaii e de Galam , pays situé en Afrique, entre le Sénégal et la Falémé, et qui fait partie de la Sénégambie.
^ Peut-être Chapelain a-t-il voulu mettre : -nous savons."
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
à eux de flesti'ir une nation à qui ils doivent leur salut de laveu de toute l'Europe.
Assurés vous lousjours de mon amitié, comme je me liens tousjours assuré de la voslre. Je ne sçay si M' Valois vous respondra par cet ordinaire : je l'en ay au moins sollicité en luy envoyant 'vostre lettre. La dernière lois que je l'ay veu, il m'a parlé très dignement de vous.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
r>c Paris, ce xxviu avril iô66'.
À ^].n\] 11 A M EL,
ADVOCiT EN PAHLEIIKST,
Monsieur, jugés de l'estime que je fais de
' Le 7 mai , Ciiapeiain écrivait de nouveau à Wagenseil (f 181 v") : ffll faut se tirer des bourbiers du mieux que l'on peut et ne plaindre rien pourveu qu'on n'y laisso point les bottes. Je suis bien aise que vous ayés fait connoissance avec W Ciiifflel , et j'apprens avec plaisir qu'il travaille à rilluslralion de nos Antiquités gauloises. C'est un bomme de grande érudition et loi t ver.sé dans noslre vieille histoire. Je souhaiterois en luy un peu moins de passion pour les princes dont il est sujet, laquelle seroit supportable si elle demeuroit dans les termes de la juslice el qu'elle ne fust pas pluslost d'un advocat que d'un juge comme doit esfre l'historien. Je doute fort au reste que ce Rf de Castel Rodriguo ait donné au bon M' Gevarlius autre compensalion des grâces du Roy qu'il luy a défendu de recevoir, que du blasrae de les avoir receùes. . . Mais les Espagnols sont si nalurellement ennemis des François, qu'ils interdiroienl mesmes à leurs dependans l'usage de nostre air et de nostre soleil, si cela estoit en leur puissance. Ce que je plains le plus dans celle disgrâce de M' Gevarlius, c'est que la mort qu'un si bizarre traillement luy a avancée ait empescbé qu'il n'ait dégagé sa parole en dédiant au Roy l'explicalion qu'il avoil faile de la fameuse agalhe
la traduction que vous m'avés fait l'honneur de ra'envoyer par le doute où j'ay esté, si elle n'estoit point de vous, tant j'y ay trouvé de lidelité et de grâce dès les premières
pages que j en a y
leiies en ia recevant. Mais
vostre temps est trop occupé à faire d'autres merveilles pour vous laisser leloysir de vous appliquer à celle cy, et vous vous estes contenté sans doute d'eu monstrer l'art à M' vostre frère- et de le diriger daus une si louable entreprise •\ Cela est beau. Monsieur, de voir dans vostre famille tant de {tersonnes capables chacune de la remplir d'honneur, dans le genre d'estudes qu'elles ont choisi, par le succès de leurs travaux et de leurs veilles. Nous attendons quelque chose d'ex(iuis encore de voslre second qui s'est rendu la nature si familière et qui a si excel-
qui est dans le trésor du Roy gravée du temps et pour la Court d'Auguste, et altendiie de tout le monde lellré qui eusl profité de ce Iriivail. . . Le Journal des Sçavnns a fait tort au jugement que vous et M' Valois aviés fait du prétendu fiagment de Pétrone, mais il est visible que cet article a esté suggéré el peut estre dicté par la partie adverse, dont je ne suis pas d'avis que vous faciès de vacarme. Pour M' Valois, il verra de son coslé ce qu'il aura à faire là-dessus. . . ?5 C'est dans le Journal des Sçavans du lundi 12 avril 16G6 que l'on rendit compte des dissertations d'Adrien de Valois et de Wagenseil : De cœna Trimalchionis (Paris, Edmond Martin. 1666).
- Il a été question des frères Georges el Jean- Baptiste du Hamel dans la lellre XLVl du présent volume, p. 87. Voir encore sur eux et sur leur autre frère, Guillaume, qui fut aumônier du roi, V Essai de bibliographie viroise, par M. F. M. Morin- La vallée (Caen, 1879, grand in-8', p. i 0-/1 3).
^ 11 s'agit là de Galatée, ou VArt de plaire dans la conversation de M. de la Case, archevesque de Benevenl. Traduction nouvelle. A Paris, 1666, petil in-t2. Cette traduction est fort louée dans le Journal des sçavam du 3i janvier 1667.
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LETTRES DE JEAX CHAPELAIN
iemment marié la philosophie avec la politesse du slile et la plus pure latinité \ \'ous ni'obligerés de luy en tesmoigner mon impatience, aussi bien que du désir que j'ay qu'il soit en lieu où je luy puisse dire moy mesme le cas que je fais de sa doctrine et de sa vertu. Je ne seray pas moins aise que l'aulheur du Galalée françois sache par vous la part qu'il a au ressentiment qui me demeure de la grâce que vous m'avés faitte de me communiquer son ouvrage, et qu il s'assure que de son chef il peut prétendre une place considérable dans le cœuj% .Monsieur, de vostre , etc.
De Paris, ce xii may 1666.