À M. HERMA^^US CONRINGIUS
PflOPESSKCE ET COSSEILLKR
DCC DE llWBDOUr.C .
Monsieur, j'ay attendu quelque temps h vous respondre depuis avoir receu les vostrcs du XH aoust dans l'espérance que j'avois de recevoir le livre que vous me faisie's l'honneur de ra'envoyer. Mais voyant qu'il tarde à venir sans doute par le cliang-ement arrive' dans les affaires de Hollande, je n'ay pas voulu demeurer davantage à vous en remercier in antccessum comme s'il m'avoit esté mis entre les mains. C'est ce que je fais icy de tout mon cœur bien qu'avec quelque honte de me trouver par là beaucoup plus favorisé que je ne l'ay pu mériter de vous. Que si cet excès de vostre gratitude donne un peu de peine à ma pudeur, en récompense ce que j'ajiprendray de nouveau dans la lecture de l'ouvrage augmenté donnera une grande joye à mon esprit et une plus particulière satisfaction d'avoir le bonhcmde posséder une amitié aussi précieuse que la vostre.
Je voudrois bien que vous pussiés dire la
niesme chose de la mienne par la considération encore du poërae de la Pucelle dont vostre sérenissime prince Anloine-Uiric de Brumvic^ vous a parlé avantageusement. Il me seroit doux d'estre dans l'opinion d'un si rare personnage que vous estes aussi bien comme homme de lettres non vulgaire que vous m'y avés desja en celle d'homme officieux envers ceux qui les ont éminentes comme vous. Verum 0, etc. Par la j)remière seure occasion je vous envoyeray ce qu'il y a d'imprimé de cette pièce, afin que vous en jugiés par vous mesme, et que le jugement que vous m'en ferés serve à m'éclaircir des défauts qui s'y rencontrent afin de les réparer, si je puis. Quel qu'il soit, il n'a pas laissé de trouver parmi nous un poëte latin de quelque estime, qui de son mouvement et sans me connoistre en a esté assés touché pour s'appliquer à la vcstir à la Romaine et à m'cnvoyer son travail manusci-it \
Quant à ce que vous me demandés du dessein du Roy pour l'avancement des bonnes lettres, ce qu'il en a tesmoigné jusqu'icy par les libéralités qu'il a exercées , depuis le soin qu'il a pris de ses afl'aires, envers ceux de cette profession qui y excellent par toute l'Europe sans distinction, ne le laisse pas en doute, mais ce qu'il fait maintenant de plus le confirme glorieusement aux yeux de tout le monde. C'est, Monsieur, qu'outre les anciens eslablissemens des universités de son royaume qu'il maintient en leurs droits et exercices, il en fait encore un nouveau de personnes choisies pour les ma-
' Sic. Chapelain a voulu dire : pas moins.
- Anloine-Uiric, duc de Brunswick, frère et successeur (en 1706) du duc Rodolphc-Augusle , naquit le h octobre i633 et mourut le 27 mars 1716. Les auteui's de VArl de vérifier les dates disent que, tt passionné comme son père pour les belles-lettres, il leur consacra tout le temps qu'il pouvait dérober aux affaires.') Au moment où
Chapelain écrivait celte lettre, Auguste, duc de Brunswick, n'avait plus qu'une quinzaine de jours à vivre. 11 mourut le 27 septembre 1666, laissant, pour citer encore l'/lrf de vérifier les dates, «la réputation d'un prince des plus savants et des plus sages do l'Europe.''
^ Chapelain ne manque jamais de tirer vanité de la traduction entreprise par l'abbé Paulel.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
thématiques et observations célestes, pour la physique et les expériences de toutes sortes, afin de perfectionner la médecine, poiu' la politique et l'histoire, et pour Téloquence et la poésie, le tout par assemblées séparées auxquelles Sa Majesté assignera des lieux pour se réunir ' et en bastira pour observer le ciel, avec une magnificence toute royale, sans rien espargner ni pour les laboratoires, ni pour les instruraens nécessaires aux expériences et aux spéculations , appointant au reste tous ceux qui auront esté éleus pour toutes ces manières de travaux et de disciplines dans la veiie de les promouvoir puissamment et enrichir le public du fruit de leurs veilles. Et il suflît de cecy touchant ce premier article.
A regard du second, je vous diray du ministre sur lequel le Roy se repose de toute cette machine et qui n"a pas peu servi h en faù-e concevoir et arrester le projet, que c'est un homme tout chreslien et tout moral , à qui la vertu est toute seule considérable, et auprès de qui elle n'a point besoin d'introducteur ni de solliciteur; qu'il n'y eust jamais de cervelle plus plombée^ ni de jugement plus solide, qui allast plus au but et qui vist mieux et en moins de temps ce qu il y a d'essentiel dans les choses ; qui prend ses mesures plus justes en toutes ses entreprises; qui descendist plus au détail des affaires pour en counoistre les moindres circonstances de peur de se trouver court dans l'exécution; qui tinstplus ferme dans ce qui a esté une fois résolu , qui regardast moins l'amour et la haine que luy pourroit produire la rectitude de son ministère, qui sans vouloir mal à personne n'eust que son maistre pour ami , qui mist moins son interest et son avantage en ligne de conte, qui
marchast moins accompagné ni plus intrépide au milieu des mescontens que son intégrité luy auroit mis sur les bras; qui eust la charge de plus grands emplois, finances, commerce, bastimens, manufactures, arts, en mesme temps, sans y succomber et fournissant à tout également de l'esprit et du corps; qui fust [plus] laborieux et plus infatigable, et, pour comble de tout, qui tirast moins de vanité de ses infinis et infiniment utiles services et qui raportast plus sérieusement à son maistre toute la gloire qui luy en devoit revenir, ni ayant rien qu'il rejette avec plus d'indignation ni dont il soit plus choqué que de ces louanges qui le rendent autheur des nobles mouvemens du Roy, et si sa modestie en pouvoiL agréer quelqu'une , ce seroit seulement celle de mettre tout son honneur à s'aquiter punctuellement et fidellenient de ce que Sa Majesté luy ordonne de faire et qu'elle confie à sa diligence et à ses soins '\
Voilà, Monsieur, une légère idée de ce qu'est ce grand honmie. Que si vous avés à entrer sur ses vertueuses qualités dans l'addresse que vous luy voulés faire de l'ouvrage De re nummatia, faites principalement fort sur cette dernière et insistes y en si grosse lettre que cela puisse faire passer le reste à sa faveur.
Au surplus, ayant fait sçavoir suyvant vostre désir le zèle que vous aviés pour le service du Roy, vostre bienfacteur, et la passion que vous auriés eue de luy tesmoigner en travaillant sur la grande question qui lient à cette heure toute l'Europe en suspens, il me rescrivit, en vous en louant, que cela méritoit un entretien de vive voix et qu'il m'en donneroit le moyen au premier toui' qu'il feroit icy. En effet, à trois jours de là.
^ On lit réduire dans le manuscrit. La substitution du mot s'impose.
^ Celte expression : cervelle plombée, n'a été
recueillie dans aucun de nos dictionnaires. ^ Assurément Colbert n'a jamais été mieux loué.
■ il me manda et ayant parlé de la chose à fonds, il ne s'éloigna pas d'accepter vostre offre et me parut vous en sçavoir beaucoup de gré; mais comme le point de la renonciation estoit ccluy sur lequel se fondoient principalement les parties, je reconnus que si vous en examiniés la matière à fonds, suyvant la loy naturelle et des gens qui rendent invalides toutes les lois municipales et dérogatoires à ces premières là, et que de la thèse générale venant à l'hypothèse, vous monstrassiés que par les coustumes mesmes des lieux où ces biens sont situés la r[enonciation] ne pouvoit nuire au droit naturel que la P[rincesse] à qui l'on l'a fait faù-e , y a, vostre travail envoyé de deçà confirmcroit fort les intéressés dans l'estime qu'on y a pour vous et dans la volonté de continuer leurs grâces. Ce qu'il m'adjousta à cela , selon sa prudence consommée, fut que dans le Iraitté que vous en fériés, sans obmeltre aucune des raisons qui iroient à affermir leur droit, vous ne vous engageassiés point à réfuter celles des parties, si ce n'estoit que vous les pussiés destruirc si invinciblement quelles ne pussent eslre relevées par aucune chicane que ce soit. Il y joignit que plus le slile seroit pressé, plus il auroit d'efficace, et qu'il n'y auroit à soigner autre chose qu'à le tenir clair et élégant aussi bien que fort, et de cela non plus que moy il ne nionstra
pas d'estre en la moindre peine. Ce qui me plut autant dans cette conférence fust que la chose se passost dans le dernier secret, que personne que vous et moy n'en eust participation, que fescriture parust d'une personne sans attache à aucim parti et qui par principe d'équité seulement se seroit voulu exercer sur cette matière. De cela il en arriveroit ce bien pour la cause qu'elle en paroistroit plus juste défendue par un indiffèrent et par un estranger que par un national et par un intéressé dans laffaire. et pour vous que, n'estant point connu pour autheur de l'escrit, vous en auriés le gré sans en courre aucune fortune. Appliqués vous donc, Monsieur, s'il vous plaist, sans en faire confidence à aucun sans exception à l'examen de celte partie principale de la cause, et à mesure que vous y avancerés envoyés m'en les cahiers d'ime autre lettre' que de la vostre et sans m'escrire dans le mesme paquet pour vostre seureté; priant M' Bek d'en avoir soin comme de chose que vous affectioiuiés et qui vous importe.
La merveilleuse biblioteque de vostre serénissime prince vous fournira tous les coustumiers des lieux, dont est question, à souhait et si vous avés besoin de nos contracts, nous vous les envoyerons.
Je suis. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xii seplenibre 1O66'.
' C'est-à-dire d'une autre écriture.
^ Le 1 7 septembre , Chapelain accuse réception à Vossius (f 224 V*) de TAbulféda, et il lui parle de la reconnaissance de Thévenot: w J'espère, Monsieur, qu'il vous le dira luy-mesme par cet ordinaire, sa paresse ne pouvant tenir contre son devoir en cette rencontre, et qu'il vous tcsinoignera rexlrème ressentiment qu'il a des soins extrêmes que vous avés pris de cette affaire pour sa satisfaction et pour l'avantage du public. Son zèle pour l'avancement de la géographie fait qu'il ne se sent pas de joye d'avoir enfin obtenu un si
important moyen de l'illustrer et de la perfectionner, et l'afl'ection qu'il avoit pour vous est accrue au double de l'avoir obtenu par vostre crédit et par une si constante sollicitation. Sa gratitude passe jusqu'à M' Golius, à la diligence duquel pour diriger cette transcription et à sa revision si exacte sur plus d'un manuscrit , il se lient très obligé, ne se pouvant lasser d'exalter la faveur qu'il luy a bien voulu faire pour l'amour de vous... Si vous le pouviés porter à luy communiquer la traduction qu'autresfois Schichardus a faille de ce mesme ou\Tage, afin de la conférer
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
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