PBOFESSEUH EX ÉLOQUENCE, À LEYDE
Monsieur, je n'ay receu vosti'e lettre du XV d'aoust que le xviu de septembre ni celle du xnn juillet qu'aujourdhuy que W Rompt s'est donné la peine de me l'apporter luy mesme. L'une et l'autre m'ont délivré de l'inquiétude où j'estois de vostre santé, laquelle M' Vossius m'avoit mandé n'estre pas trop bonne , et du doute que les responses que je vous avois failles fussent parveniies jusques à vous. Je loiie Dieu de vos Ire convalescence et me resjoiiis du plaisir que vous me tesmoignés de l'estime et de l'amitié que j'ay pour vous. Tant que vous serés ce que vous estes, aussi habile homme qu'homme de bien , vous n'avés point de changement à craindre en moy qui ay une naturelle attache à ces deux qualités en quelque sujet
' Aujourd'hui département de Seine-et-Marne , arrondissement de Meaux, canton de Lagny, commune d'Emerainville. Il y avait là une abbaye de filles de l'ordre de Saint-Benoît.
qu'elles se rencontrent et qui ne m'en détache jamais ni par l'effet ni par la volonté.
Je vous ay desja rendu conte de la bonne réception qui a esté faitte aux reniercimens que vous ra'avés envoyés pour le Roy et pour M' Colbert, et je n'ay rien à y adjouster sinon que ni vous ni moy n'y pouvions rien désirer davantage, de sorte que vous pouvés en dormir en repos et vous assm'cr que vostre gratitude leur a paru aussi grande dans vos escrils que vous la sentes dans vostre ame.
Pour vos livres, ils ont eu le mesme destin à l'égard du dernier qui les a veus et feuilletés avec beaucoup de satisfaction et qui leur a ordonné une place bonnorable. De ce qu'il n'a pas veu les deux De re nummaria que vous auriés souhaité qu'on luy eust aussi présenté, imputés le à mon affection pour vous et à la peur que j'ay eiie que cette offrande, quelque précieuse qu'elle fust, ne luy eust pas esté agréable, et que cela n'eust rompu les mesures que j'ay prises de ce costé en vostre faveur. Il n'y a point de vertu plus haute que celle de ce sage ministre ni qui tienne plus les offenses et les ressentiraens au dessous de soy. Mais, Monsieur, la prudence ne permettra jamais qu'on mette sans nécessité une si rare vertu a de semblables espreuves, l'esprit le plus maistre de soy se pouvant trouver en telle assiette et en telle disposition qu'une chose pareille luy apporteroit du chagrin et qu'il ne croiroit pas aisément qu'une personne engagée par des démonstrations publiques à son ennemi déclaré pust estre jamais bien de ses amis. Icy les maximes et les idées de magnanimité n'ont point de lieu : il faut les reléguer aux spéculations philosophiques et régler sa conduite dans le monde, quiconque veut y vivre,
* On sait que Conrart était le correspondant et l'ami de i'abbesse de Malnoue, Marie-Éle'onore de Rohan, dont il a été déjà question dans ce volume (p. 117, note ^).
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selon la pratique de ceux qui y vivent en puissance, et du crédit desquels on prétend se prévaloir.
Au reste, la flotte des autres volumes que ce grand Mécène a receiie de vostre part estoit si riche et si abondante ', qu'elle ne lu y eust guère plu davantage quand ceux cy en auroient grossi le ballot. Calmés donc, s'il vous plaist, Monsieur, cette petite tempesle que ce qu'il ne m'a pas semblé devoir faire pour vostre bien a excitée dans vostre cœur, et quant à vos interests de deçà , laissés les gouverner par celui qui les y a fait naistre , qui sçail la charte et le pais - et que son afifection empeschera tousjours de prendre une route pour une autre.
Cependant ces deux volumes infortunés demeureront dans mon cabinet en depost, ])iiisque vous le voulés , pour en faire ce que vous ordonnerés dans la suite, et je profileray durant cet intervalle de leur sçavanle compagnie et de leur agréable entretien.
L'avis que vous me donnés dans vostre seconde lettre de la nouvelle édition du Tacite que médite M"^ EIzevir, et pour laquelle il vous demande vos observations et vos cor-
rections , m'a fort resjoùy ^ et si vous aviés besoin d'exhortation pour cela , je serois l'un de ceux qui vous y porterois le plus, surtout ayant veu cet essay d'énodation* du passage de Sabinus du IV' livre des Histoires. Car si les autres sont de cette force là , vous femporterés facilement sur tous les commentateurs et tous les critiques. En effet, vostre sens est si bien appuyé et quadre tellement à la narration de cette révolte de J. Sabinus, que je suis estonné que Lipse et Breval sen soient si aveuglement escartés , en quoy ils n'ont eu de compagnons entre les Espagnols que Colonnaet Sueizo, car nostre Ablancour et les trois Italiens, Dati, Avanzati et Politi \ ont pris vostre pensée, hormis qu'ils ne l'ont pas si bien nettoyée que vous. Je ne puis deviner à qui vous destinés l'addresse de cette édition, mais si ce n'est ni au Roy ni à M' son ministre , à quelque autre que ce soit, ne manques pas, je vous I)rie, d'employer les principales louanges pour eux deux , gardant les proportions et les différences.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxiii septembre i66(i'.
' La flotte devait être en oGfet bien abondante .si elle se composait des œuvres complètes de Gronovius, dont on trouvera la très longue liste dans le Dictionnaire de Chauffepié.
- On dit ordinairement la carte du pays, et un des plus illustres correspondants de Chapelain, La Fontaine, n'a pas dit autremeni dans un de ses contes :
Il sut dans peu la carte du pays.
'• Taciti Opéra, variorum commentariis illustrata. Joli. Fred. Gronovius recensuit et suas notas adjecit. (Amsterdam, D. Elzevier, 1672-1678, a vol. in-8°.)
* Du latin enodatio , explication, éclaircissemenl. Le mot cnodalion ne figure pas dans nos dictionnaires.
' Sur ces divers éditeurs ou traducteurs des œuvres de Tacite, voiries excellentes indications
données par M. Daunou {Bioipraphie universelle , dernière édition, tome XL, p. 562-564 ). L'éminent critique appelle Davanzati le traducteur appelé par Chapelain Avanzati.
^ Le lendemain , Chapelain écrit à Vossius (1* 229) : r^...Ne trouvez point eslrange au reste de n'avoir pas l'approbation de tout le monde dans les choses dont vous enrichisses le public. Il faudroit que tous les hommes fussent raisonnables, ou qu'il y eust assés de lumière et d'équité dans les esprits pour préférer les pensées d'autruy aux siennes quand on est convaincu que la vérité sera d'autre costé que du sien. Il faudroit que la jalousie et l'envie ne régnassent pas dans presque tous les cœurs, et que l'on ne prist pas le plus souvent pour son mal le bien qui arrive aux autres. Cette injustice ne doit produire autre effet dans une ame aussi éclairée qu'est la
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