A M. GRAINDORGE DE LA LONDE
Monsieur, enfin vostre diatiibe ni'a eslé mise entre les raains et je l'ay leiie et releue avec attention et plaisir, toutes affaires cessantes. Je ne vous diray [rien] de laddresse que vous m'en faites, n'ayant rien à adjouster à ce que je vous ay desja dit, et n'en pouvant guères parler sans rougir, tant à force de m'honnorer elle me cause de honte. Je m'en lave les mains et vous en laisse tout le blasme qui nous en pourra venir.
Quant à l'ouvrage , tout ce qui consiste en pur raisonnement m'y semble très concluant et très juste, et je ne sçay si la cause que vous plaides estant celle de nostre macarite M' Gassendi, cette considei'ation ne m'a point pre'venu en vostre faveui" et en la sienne , ou si la seule veiie de la vérit(^ me fait pancher de ce costë là. Tant y a qu'en celte partie du raisonnement je me sens pleinement satisfait . . et que j'incline à vostre opinion , sans avoir pourtant la vanité de prononcer dessus, m'en i-emetlant aux juges naturels
et à ceux qui sont plus exercés dans celte philosophie là que moy.
Pour l'autre partie, où il s'agit d'optique et de figures, je me dispenseray, s'il vous plaist, d'en rien dire, car encore que j'entrevoye beaucoup de beautés là dedans, beaucoup d'autres aussi m'y escbappent, faute d'y voir asse's clair par ma foible lumière. J'en consulleray nos aigles avec une entière disposition à croire que malaisément vous y serés vous trompé.
Reste à vous exposer mon sentiment sur la langue où vous devés laisser paroistre les vostres, et je vous avoue que d'abord je ne me pouvois résoudre que ce fust autrement qu'en la latine pour les raisons que je vous ay touchées dans ma précédente , mais ayant depuis songé que cette diatribe estoit comme attachée à vostre traitté de la veiie , et qu'elle avoit besoin de l'accompagner, j'ay creu qu'il ne scroit pas moins bizarre de la joindre à un ouvrage françois en une langue différente de celle de cet ouvrage, je me suis laissé persuader qu'il estoit mesme plus h propos de la produire en françois, sauf à la latiniser si la question tire de longue ' et qu'on soit obligé d'en venir aux dupliques et tripli-
vostre, que de iuy faire continuer sa carrière dans les nues, comme la lune, et de laisser abbayer en bas les pedans contre des perfections où leur ambition ni leurs morsures ne peuvent atteindre. Quoyque je ne sois pas en ordre sublime, j'ay pratiqué néantmoins ce que je vous conseille, lorsque nostre canaille poétique s'est ameutée contre la Pucelle, pour essayer de l'arrester au milieu de son cours. Ils ont eu beau japper, elle l'a suyvi avec constance, et jusqu'icy elle n'a pas eu sujet de s'en repentir. Poursuyvés tousjours vostre pointe et, en chemin faisant, donnés leur du fouet et les escartés de vostre route à bonnes escourgées qui portent coup et se facent sentir. ..55 Chapelain entrelient ensuite son correspondant des livres qu'il avait envoyés à Paris pour y être vendus, et dont on
CnAPELAIN. II.
n'a trouvé qu'une somme bien inférieure à la somme espérée. Il n'en avait été offert que 2,000 livres. Chapelain, pariant du neveu de Vossius, chargé de la vente, ajoute : «Il verra aussi le bibliothécaire de M"^ le Chancelier de ma part, afin de tenter l'aventure auprès de son patron , mais sa vieillesse me fait douter qu'il y morde... M' Gaumin estant mort, ses manuscrits arabes, turcs, persans, hébreux sont à vendre à un conte meilleur que les vostres pour les acheteurs...?)
' L'expression tirer de longue se retrouve dans les Mémoires de Saint-Simon. JNolons que le grand Corneille a mieux aimé dire tirer en longueur. Voir Lexique de la langue de Corneille, par M. Martv-Laveaux {Œinres de P. Corneille, t. XII, p. 57).
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LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
(|ues\ dont pourtant Dieu nous veuille bien garder, car les querelles naturellement me desplaisent, surtout entre mes chers amis. Je vous renvoyé Tescrit, Monsieur, avec mille grâces de la communication et du profit que j'en ay pu tirer. Je vous devrois aussi remercier de laddresse que vous m'en failles, si ee n'estoit aucunement tomber d'accord que je n'en suis pas loul à fait indigne et vous sçavés combien est éloigné de Je mériier, Monsieur, vostre, etc.-
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