‹ Lettres. PubliéesChapitre 136 sur 309 · A M. LE CONTE GIROLAMO GRAZIAINI · texte numérisé non relu

A M. LE CONTE GIROLAMO GRAZIAINI

SBCBBTIIBE DBS COMJItlVDEJlENTS

Monsieur, immédiatement après l'envoy de ma dernière , je receus la vostre de l'xi may avec le duplicata de celle que vous aviës escritte à M' Colbert dès le xxni mars pour marque de vostre reconnaissance, et je me voulus du bien d'en avoir juge comme vous le raéritiés, rejettant sur la seule fortune qui se plaisl à traverser les meilleures intentions tout ce qui paroissoit d'irreguiier en cette affaire. Je ne suis pourtant pas fasché de vous avoir tesmoigné quelque inquiétude, puis que cela m'a attiré des expressions de vos sentimens si nobles et si dignes d'un véritablement homme d'honneur.

Vostre remerciment a esté receu à souhait de nostre vertueux Mécène , et il a compris sans peine qu'en deux cent lieiies de chemin , au travers de pais suspects , les despesches pouvoient aisément faire naufrage. Je luy feray sçavoir à l'armée où il a suyvi le Roy que le Traitlé des droits, etc., vous a laissé très persuadé de la justice de la cause de Sa Majesté et que ceux de vos amis qui sont juges competens en ces grandes matières conviennent avec vous de la mesme chose sans y faire la moindre difficulté. Gela plaira en cette cour qui sera bien aise de

' Le Manuel du libraire nous fournit cette indication : Campanacii {Jac- Maria) Bellum rnutinense, Henrico rege duce cum Bononiensibus

voir les fondemens de ses prétentions approuvés de ceux mesme qui n'ont aucune raison de desguiser leurs pensées ni aucune dépendance qui les oblige à suyvre autre parti que celuy de la raison et de l'équité.

Vous aurés, de vostre costé, du plaisir de voir cpie le Ciel , par les succès qu'il donne à nos armes, confirme le jugement que vous et ces M" ont fait à nostre avantage, et quand vous sçaurés avec quelle modération on traitte les peuples que Sa Majesté se sousmet et avec qu'elle sévérité elle contient les soldats dans la discipline, vous admirerés qu'en un prince jeune, brave, heureux, il se rencontre tant de releniie et de moderation pour ne rien faire autre chose que d'entrer en possession de son bien par les voyes les plus douces que pourroit suyvre un héritier imjiuissant qui n'auroit que la justice de son parti. Mais ces merveilles sont plustost des sujets de panégyriques que de lettres.

Je finiray celle cy par un éclaircissement que je vous demande touchant la vraye histoire qui a donné fondement au Tassone pour son agréable poëme de la Sechia, lequel en ce genre là n'a rien qu'on luy puisse comparer. Vous m'obligerés donc de me résoudre le doute que ce fondement de guerre sur le recouvrement de la Sechia rapiia soit véritable, quoyqu'on montre cette Sechia à Modène comme si elle l'avoit causée, car Sigonius, que son autheur en prend à tesmoin, n'en dit pas un mot, et je n'ay veu personne qui die l'avoir leu dans ce Campanaccio ' qu'il allègue pour un second garant, de sorte que cette guerre qui a véritablement esté entre Bologne et Modène, dont je voy quelque vestige dans Sigonius au livre XV de regno Itaîiœ ^ pourroit bien

gestum {anno 12^9). Bononiœ, i5io, in-i". - De regno Ilalice libri XX (Venise, i58o, in-folio).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

avoir eu un tout autre motif que celuy là, et le Tassone, pour se donner jeu, pourroit avoir fait celte supposition agréable et burlesque. Le motif de celle des Padoiians avec les Vicentins est tout auti'ement justifié par le texte de Scardeonius ' qui y est exprès au XV' livre de son histoire de Padoue, où disertement il marque qu'une enseigne où il y avoit un asne peint gaignée en une renconti-e sur les Vicentins par ceux de Padoue avoit causé ce différent. J'atfens de vos lumières instruction sur celle de la Secchia la mieux attestée qui se pourra pour ma curiosité sui' cet article. Vous estes sur les lieux et vous n'aurés pas grand'peine à prendre pour contenter, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce m juillet 1667.

À S\. ISAAC GRUTERUS,

UOnÉlUTEVn cf. I/BSCKOLE SniSMIENNR DE BOTEnOitH . À nOTERDAM.

Monsieur, aussilost que j'ay receu vostre paquet par M' Heinsius , j'ay fait les diligences que vous souhaitiés de moy pour essayer de vous servir dans le dessein que vous avés de publiei" de nouvelles lettres du raacharite M' Grotius, quoyque je les aye fait en vain jusqu'icy, ce qui a esté transporté de la bibiiolèque de M' Du Puy en celle du Roy n'estant plus en estât d'entrer dans le commerce, à moins que l'on ne fust à Paris pour en avoir communication sur le lieu , et ce M' Mercier dont vous me [)arlés et que je ne connois point estant en assés mauvaise fortune pour ne pas laisser sortir de ses mains ce qu'il peut avoir de M' Grotius , sans quelque notable reconnois-

' Ber'° Scardeoni , chanoine de Padoue, né dans cotlf ville en 1/178, mort presque centenaire en

sance. C'est ce que j'ay appris de M"^ Bigol. grand fauteur de gens de lettres, auquel je m'estois addressé pour voir s'il y auroil moyen de tirer quelque chose de luy qui pust favoriser vostre entreprise, et il me dit que la pluspart des pièces qu'il avoit estoient des letti'es que les amis de M^ Grotius luy escrivoient et qui se sentoient du socinianisme, matière véritablement curieuse, mais dont peut estre, quand on l'auroit entre les mains, il ne seroit pas aisé d'obtenir la publication ni le débit des magistrats et des supérieurs. Dans ces difficultés. Monsieur, ne vaudroit-il point mieux vous résoudre à donner ce qui est en vostre disposition et à exhorter les autres à vous aider de ce qu ils en possèdent, ou mesme de vous faire plus valoir en favorisant le monde de vos propres productions qui ne l'édifieroient pas moins et qui vous apporleroient plus de gloire.

Pour la q' édition hollandoise de la Pucelle, si elle n'a esté faitte sur la 8' édition qui s'en est faitte à Paris et avec l'exactitude de son ortographe et de sa punctuation , je ne me puis resjoùir qu'on l'ait faitte, car les ouvrages ne s'abonisseni que par la fréquente correction. Je suis au dernier livre de sa 9' partie qui est de xii . conmie la première, et si Dieu me conserve assés de vie pour l'achever, j'espère qu'elle ne luy sera pas inférieure, et que l'on y verra avec quelque plaisir l'accomplissement de la statiie et le rapport de toutes ses parties à une certaine fin, vous principalement. Monsieur, qui me paroisses informé de la nature de l'Epopée et des conditions nécessaires pour sa perfection comme philosophe plus que comme grammairien. Car d'autres juges que de philosovous avoiie que je ne les reconnois

mai 1676,3 laissé un ouvrage intitulé : De antiqintate urbis Patavinœ, deque clans ejusdem civibus.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

poiiil pour juges et que je les récuse absolument.

Jay remarqué la force de vostre génie en cette matière par la question que vous me faites sur la constitution de la Hierusakin du Tasse, à quoy je vous respondray succinctement que des poèmes modernes c'est celuy qui est le plus selon l'art et que, soit par l'économie, soit par son stile, il a désabusé le commun des hommes qui avoienl creu les langues vulgaires incapables de soustenir la majesté de l'béroïque et seulement propres à la lyrique et à l'épique romanesque, qui est un genre de poésie sans art et qui tient de l'ignorance et de la foiblesse des siècles barbares. Ce n'est pas que le Tasse, dans son ouvrage, n'ait employé des épisodes qui n'appartiennent qu'au roman et qui choquent directement la vraysemblance, comme celuy de la magie dont il est plein ad nauseam usque et qu'il pouvoit éviter sans riiiner son plan ; mais il le faut excuser sur ce qu'il cstoit bien mal aisé de plaire autant en Testât où estoient les esprits alors par la sévérité de l'héroïque, que par l'aménité des inventions extravagantes et sans règle qui avoient accoustumé le monde à leur air, sans leur laisser voir les inconveniens qui résultoient de leur inve-

' Ai-je besoin de dire que ce mot, qui mérite une si belle place parmi les sesquipedalia verba, n'en a trouvé aucune dans nos dictionnaires?

- Le 2 fi du même mois, Cbapelain écrit à Wagenseil (P 3i8 v°) : «Quant aux affaires publiques, on nous assure icy que Sa Majesté Impériale, s'en tenant à ses promesses lorsqu'il fut éleu empereur, de ne prendre aucune part aux demeslés de France et d'Espagne, avoil promis de nouveau de n'y point entrer pour principal ni pour accessoire, et que l'Electeur de Bavière avoit escrit au Roy non seulement qu'il n'assisleroit point les Espagnols dans celte querelle, mais encore qu'il ne donneroit point passage par ses

CHAPELAIN. 11

rissimilitude ' et de leur irrégularité. Ces amours donc et ces magies dans ce commencement de restauration de poésie épique luy doivent estre passés pour bons, d'autant plus que le goust du siècle n'estoit pas encore assés rafiné pour s'accommoder d'un plus solide aliment. J'ay peut estre mesme un peu bazardé de ne l'avoir pas suyvi en tout dans ce procédé et de n'avoir pohit introduit d'opérations magiques dans ma constitution , le monde n'estant pas encore venu à ce point de connoissance de ce qu'il y a de meilleur dans l'art, ni à cette délicatesse de goust proportionnée à la sublimité des compositions de cette nature pour n' estre pas pluslost rebuté des choses graves que des agréables.

Tuum evit judicium , car pour nwy je suspens le mien. Je ne vous convie point au reste à une communication d'escriture fréquente, vos affaires ni les miennes ne le souffrant pas, et je me contenteray de vous prier qu'encore que nous réservions à nous entretenir dans les rencontres nécessaires, vous ne laissiés pas de me croire très persuadé de vostre vertu et de vostre mérite, et sur ce pied là vostre gi-and partisan et vostre, etc.

De Paris, ce xxui juillet 1G67'.

terres aux secours qu'on leur pourroit envoyer. Vous aurés sceu du reste la bénédiction que Dieu respand sur les armes du Roy par la réduction de tant de grandes places en si peu de temps, et vous jugerés aisément par la disposition oîi sont les choses de l'Europe que la campagne ne finira point sans quelques plus considérables succès. Le bruit de la surprise de Calais n'a eu aucun fondement et ça esté un de ces mensonges dont les politiques austrichiens ont accoustumé de se servir pour afToiblir la réputation de leurs rivaux et pour amuser la crédulité de leurs peuples. Vous avés fait en habile homme de vous en moquer. Il faudra voir ce que les jurisconsultes de Vienne respondront au manifeste du Roy et si leurs rai-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

ccGXin.

À M-" COLBERT

MISISTBB D'ESTiT.

AU CAMP DEVATiT L^SLE'.

Monseigneur, bien que, par le respect Jeu à vos importantes affaires, je me donne rarement l'honneur de vous escrire, je ne cesse pas d'avoir sans cesse vos ordres présens à lesprit et dagir continuellement pour en rendre l'exécution punctuelle.

C'est ce que j'ay heureusement fait sur celuy de la vei-sion allemande du Traitté des droits de la Reyne sur le Brabant, etc., que j'ay sollicité si ardemment, auprès de l'habile homme que j'y avois engagé qu'enfin elle est achevée et repassée avec soin, et que nous n'attendons plus, pour l'envoyer à Francford imprimer, que le libraire à qui on en a escrit ait fait response et qu'une seure commodité se présente par oii on l'y puisse faire porter, dequoy nous avons tout sujet d'espérer bien.

Le point, Monseigneur, des voyes assurées est celuy qui me fait le plus de peine; car le silence de plusieurs des estrangers pour qui j'avois bazardé à la poste des exemplaires du Traitté, et dont je n'ay aucune nouvelle depuis un si grand temps, me fait appréhender qu'ils n'ayent esté interceptés, comme tout plein d'autres, ayant à passer par le pays ennemi.

Pour cette édition et pour l'envoy de la version, nous prendrons toutes les précautions possibles et n'y oublierons rien pour faire tout réussir,

L'autheur de ce travail se nomme M' Grutmeïer * et est de la ^ duché de Holstein. Sa profession n'est pas moins de jurisprudence que de belles-lettres , et il l'a assés montrée dans son livre intitulé : Fecialk Gennanicus , qu'il pubHa, il y a quelques années, estant de la suite et dans la secretairerie de l'électeur de Brandebourg. Il est arresté par la ville de Dantzick pour professeur, et il se dispose à y aller au commencement de lan-

sons seront meilleures que les nostres. Ceux de Bruxelles ont fait un iil)elle fort injurieux contre cet escrit, où ils prétendent avoir satisfait à tout et nous avoir donné à courre, mais ad populum phaleras [c'est-à-dire au peuple le clinquant, c'est une citation de Perse] , et il faut bien qu'ils disent quelque chose pour soutenir la cause de leurs gens. Ce que vous me dites de cet impotent qui s'est fait une voiture qui lui tient lieu de jambes et dont il est luy niesmc le moteur est une matière curieuse et digne de nous eslre communiquée si le cousl en est petit et que le transport en soit facile et assuré. . . n Le 28 juillet. Chapelain redemande (f .3ao) à l'abbé Marucelli quel est i'anteur de la fable du Brancaleone , ajoutant : «Peut esfre l'aurés vous appris... du vertueux répertoire général M"^ Magliabecchi. n Le 1 2 août, Chapelain témoigne ainsi (f 822) sa vive sympathie à Heinsius : ^Ce que vous me mandés de l'injustice de vos proches eu vostre endroit me donne de l'horreur et m'apprend que la Hollande

a ses monstres aussi bien que l'Affrique. Les gens de bien de vos quartiers laissent-ils agir ainsi impunément les méchans et les dénaturés, et serat-il dit qu'un homme de vostre rang et de vostre mérite soit exposé comme un homme du commun à la merci des chicaneurs et en proie aux sangsues de la justice? Je me reprime pour ne pas faire une invective au lieu d'une lettre. Nous verrons donc dans peu de temps vostre Prudence. 1 ' Insérée dans le tome V (p. 626) du recueil de M. P. Clément, moins le post-scriplum , qui a été imprimé séparément dans le lome VII

* On ne trouve ce nom ni dans le Dicliontuiire de Moréri ni dans les recueils biographiques de Michaud et de Didot, mais on ht dans la liste des gratifiés de l'année 1667 : «Au sieur Fabien Grutmeier, en considération do la traduction qu'il a faite en langue allemande du traité des droits de la Reyne, 1,000 livres. r»

^ M. Clément a changé delà en du.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

née prochaine. Vous le jiigerés peut-estre , Monseigneur, digne de quelque reconnoissance, après que nous aurons certitude que i'ouvroge soit sous la presse en estât d'estre distribué delà le Rhin. Je ne vous ay obligé à rien véritablement; mais je luy ay laissé prendre resperaiicc que son travail ne luy seroit pas infructueux.

jVr Perrault vous aura mandé mon sentiment sur la response qu'ont failte les Espagnols au Traiiié, et vous y aurés remarqué, sinon beaucoup de sens, au moins beaucoup de zèle pom- les interests du Roy, qui sont les vostres, ce qui est la seule chose que vous peut garantir. Monseigneur, vostre , etc. De Paris, ce xx aoust 1667.

Depuis ma lettre escritte, Monseigneur, j'ay appris que le présent de ce grand nombre de médailles, de quelques lampes antiques et dautres curiosités des vieux temps que M' Ferrari de Padoiie vous vouloit faire, et que vous avés eu la bonté d'agréer estoit arrivé enfin à Paris chés M' Pauquelin et de chés luy porté à la douane, d'où M' Carcavi les retirera pour vous le présenter à vostre retour. Le long temps que cela est demeuré par les chemins m'avoit fait appréhender quelque accident qui l'eust fait périr et j'en ay rescrit plus d'une fois de"là les monts pour estre éclairci de sa fortune. Enlîn il est en seureté et en estât d'en faire un particulier ornement de vostre cabinet, le nombre de ces médailles estant de plus de deux cent et, comme la liste les marque, la pluspart de considération. Possible , Monseigneur, trouverés-vous à propos de luy faire sçavoir que vous les avés receiies et agréées. Au moins suis-je assuré que vous ne trouvères pas mauvais que je luy mande que sa caisse est veniie jusqu'icy heureusement et qu'on vous la garde, afin quïl ea ait l'esprit en repos. Dieu vous veuille bientost ramener avec la santé et prospé-

rité que vous mérités et que vous souhaite. Monseigneur, vostre, etc.

De Paris, ce x[x]ii aous( 1GG7.

À M. VOSSIUS

HISTORIOCRAPIIE

l'IlOVIJiCES UNIES ,

Monsieur, je conte tousjours tellement sur vous en matière d'affection sincère, généreuse et constante que, quand vous ne m'en donneriés jamais d'autres marques que celles que j'en ay desja et que je n'aurois mesme jamais de vos lettres, je croirois plustost toutes choses que de penser qu'en la vostre il y eust jamais de diminution, encore moins que vous m'eussiés effacé de vostre mémoire.

Vous m'appristes, il y a quelques mois, (]ue M" les Estats vous avoient demandé de l'application à vostre empioy de l'histoire de leur pais, comme d'une occupation assés glorieuse pour vostre plume et qui ne pouvoit estre plus raisonnablement remplie que par celuy qui avoit titre pour cela. Je trouvay leur ordre le plus juste du monde et, comme vous estes propre à tout faire également bien , je n'attendis pas moins de cette sorte de travail que d'aucun de ceux que vous pussiés entreprendre, et je me resjouis de l'occasion qui vous feroit connoistre tel que vous estes en ce genre d'escrire aussi bien qu'en tous les autres. Nos amis mesme en furent informés par moy et ne l'approuvèrent pas moins que moy. 11 n'y eut que M' Thevenot, ce grand amateur de la géographie, qui eust bien voulu que l'on vous eust laissé donner auparavant ce que vous aviés recueilli du Niger et de toutes ces terres si vastes et si riches qui sont dans le cœur de l'Affrique et qui tirent de la ligne au cap de Ronne Espérance, dont on ne connoist que les bords. Cela se publiera en son temps.

LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.

Mais, Monsieur, vous m'estonnés bien de me dire que vous avés des ennemis qui vous veulent faire passer pour un faine'ant et qui font tous leurs efforts pour vous nuire. Ces gens là ne peuvent esire que des pedans et des lasches que vostre vertu et vostre sçavoir ëbloiiit, et si leur mesdisance faisoit quelque impression contre vous, je l'aurois très mauvaise du jugement de ceux qu'elle auroit eu le pouvoir de corrompre. Moqués vous de leur jalousie, et desmentés leurs paroles par vos actions. Si j'osois vous y exhorter par mon exemple , je vous dirois que j'ay mes abboyeurs aussi bien que vous, mes de'lracteurs, mes faiseurs de libelles qui se faschent de quelque re'putalion et de quelque fortune que j'ay, et qui voudroient bien s'e'lever sur mes riiines. Cependant sans que je m'amuse à les combattre, ni que je les en trouve dignes, je vais mon train et les mortifie plus par le mespris que je fais d'eux , que je ne ferois par tous les opprobres dont ils mériteroient d'estre noircis. Je n'en ay pas moins, grâces à Dieu , d'estime auprès des personnes indifférentes ni de bien auprès de mes patrons et de mes bicnfacteurs, au lieu que leur malignité rampe et se ronge elle mesme au milieu de la crapule ou dans la mendicité. C'est mesme une espèce de louange que ces pasquinades ' pour ceux qu'ils attaquent, et leurs autheurs, sans le vouloir,

font par là connoistre à tel qui n'y penseroit pas que ceux qu'ils insultent doivent avoir quelque chose d'éminent en eux qui attire de ces foudres bruts, puisqu'ils ne tombent guère ^ sur les choses basses, et que les vallons en sont d'ordinaire à couvert. Que si l'on n'estoit pas en garde de la vanité qui se glisse si facilement dans les âmes vulgaires, il ne tiendroit pas à leur procédé qu'on n'en prist et qu'on n'eust meilleure opinion de soy qu'on n'en doit avoir.

Je suis, au reste, obhgé de vous dire que ce n'est pas icy qu'on mesdit de vous, et que si quelqu'un s'estoit hazardé de le faire qui vint à ma connoissance, il m'auroit pour partie et auroit trouvé à qui parler.

Je finis par le remerciment que je vous fais de vostre excessive gratitude et de la part que vous voulés donner à mon nom dans vos escrits Itnenda ccdro, servanda cupresso^, qui sera le vray moyen d'empeschor qu'il ne périsse, et je tiendray à plus grande gloire que la postérité sache par vous que nous avons esté amis, que si la fortune m'avoil mis, pendant ma vie, sur son pinacle. De vostre costé soyés bien persuadé, je vous supplie, que je ne vous céderay jamais en zèle ni en fidélité et que vous mesprouverés tousjours, Monsieur, vostre, etc. De Paris, ce xxix aoust 1667*.

' Le premier auteur cité par M. Litlré sous le mot pasquinade est Pellisson , qui employa ce mot dans ses Lettres historiques publiées on 1729 par l'abbé d'Olivet (3 vol. in-13). On sait que les premières de ces lettres sont de Tannée 1670. Chapelain est donc ici le devancier de Pellisson.

* Je supprime ici un que qui forme un contresens et qui n'est qu'un lapsus.

' On a reconnu le vers d'Horace {Art poétique, 339) :

Posse linenda cedro, et laevi servanda capresso.

* Le même jour, Chapelain accuse réception

à Ferrari (P Sa 8) de sa caisse d'antiques et médailles. fJ'ay trouvé dans la même caisse, njoule-t-il, une proluxion [probablement traduction , du ]alm prolusio , essai ] nouvelle qui , je vous assure, ne cède aucunement en beauté aux anciennes, et j'ay pris grand plaisir à voir dans ce Peplus Venetus les éloges de la piuspart des lettrés vénitiens dont j'avois veu les ouvrages, tant ils sont éloquemment touchés. L'introduction m'en a paru galante et ingénieuse dans Inquelle vous avés heureusement employé la ficlion du trouble où estoit le Parnasse, précédée de la raisonnable censure des resveiics astrologiques qui

À M. LE COME GRAZIAM,

Page 1