CCCXXIII
À M. COLBERT
MINISTRE D-ESTAT, À PARIS
Monseigneur, je fus visite', avant-liier au soir, du sieur Joli, autresfois conseiller au Châtelel et depuis trop fameux instrument des de'sordres causés par l'ambition effrene'e du cardinal de Retz ' , mais , à ce qu'il assure , très revenu de ces riiineuses folies, entièrement détaché de son vieux patron, et n'en voulant plus avoir d'autre que son maistre naturel, nostre grand monai'que, aux interests duquel il s'est désormais dévoilé pour n'avoir plus d'application qu'aux choses qui regardent son service.
C'est ainsi. Monseigneur, qu'il débuta dès sa première visite, car je ne l'avois vu
de ma vie; et, pour preuve de son zèle, il me présenta un livret des Droits de la Reync, dont j'avois desjà ouy parler en bien, comme n'ayant pas fait tort à la matière^.
Je louay son intention, mais je luy fis scrupule sur la publication de fouvrage et luy demanday s'il en avoit esté auparavant avoiié des supérieurs. Il me repartit que le livret nous avoit esté présenté, et que , n'estant apparu aucun ordre pour sa suppression , cela luy faisoit croire qu'il ne vous avoit pas esté désagréable.
Il continua à me dire que, sur ce pied là, les ennemis ayant semé en Europe le Bouclier injurieux, il s'y estoit attaché de toute sa force et croyoit l'avoir percé à jour en cent endroits, et pour ce que l'auteur du Bouclier prenoit principalement avantage du
celiai sur un ouvrage qu'il lui avait envoyé, un dialogue, et, à ce propos, il passe en revue tous les auteurs de dialogues, Platon, Lucien, Cicéron, Minucius, Boccace, Ballazar(Le Courtisan) et bon nombre d'Italiens. 11 vante beaucoup le dialogue r: comme la roule la plus seure et la plus délicieuse par la diversité de ses agrémens,'' ajoutant : w J'avois mesme destiné mes vieux jouis à ce genre d'escrire après que je serois sorti de l'affaire de la Pucelle pour desployer mes veiies et mes pensées sur des sujets peu maniés et où je m'imaginois avoir descouvert des richesses qui avoient eschappé à la recherche ou à la diligence des autres. J'en ay mesme trois d'esbauchés , sur la lecture des vieux romans , sur l'ortographe Françoise et sur la gloire, qui eussent eslé suyvis de quantité dont les matières n'auroient pas eslé moins curieuses, si le service de Sa Majesté el ses ordres ne m'avoient fait quiter tous mes desseins pour embrasser celuy de luy obéir et de luy plaire, n Chapelain presse fort son correspondant de publier son dialogue, lui disant notamment : «Une autre raison vous oblige à sa publication, qui est de ranimer en ces derniers temps l'ancienne réputation du bien dire au climat florentin qui a poli l'idiome italien et par l'italien
CUAPEL4IN. II.
les autres langues modernes renommées de quelque beauté. Cette réputation , Monsieur, languit et est preste à s'esteindre si vous ne la rallumés parles brillans de vos ouvrages et que vous n'excitiés par voslre exemple tant de rares plumes qui peuvent voler si haut à prendre l'essor avec V0US...J1 Le lendemain, Chapelain répond à Moisant de Brieux qui l'avait chargé de distribuer ses Méditations (1° 368 v°) : " . . .Je suis désormais une souche immobile, attaché par mon âge et par mes continuelles infirmités à la table de mon cabinet ou au coin de mon feu, n'en partant jamais qu'avec violence et pour exécuter des ordres souverains pour lesquels il est doux et glorieux de mourir. 55
* C'était Guy Joly, le neveu du chanoine Claude Joly. Guy Joly, secrétaire du cardinal de Retz jusqu'en i665, déchira son ancien maître dans des Mémoires qui furent publiés pour la première fois en 1718 et qui ont été réimprimés dans la collection Michaud et Poujoulal (t. XXXVI).
^ Ce livret a été confondu par quelques bibliographes avec l'ouvrage d'Antoine Bilain qui porte le même titre et qui parut en la même année.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
droit précèdent de Savoye, il en avoit fait un traitté à part, décisif de la question : ces deux travaux tout prests à mettre au jour, si ionjugeoit quils pussent estre utiles, offrant mesme de les donner pour mémoires aux personnes sur qui ie Roy aura jette les yeux pour la défense de ses droits violés, sans prétendre autre reconnoissance que riionneur de vostre approbation'.
Je me liens. Monseigneur, tout à fait clos sur cette ouverture, luy disant que je ne faisois jamais qu'exécuter vos ordres, sans me mesler de vous jamais faire de proposition. Il est homme d'esprit xif, que ses malheurs ont aiguisé encore, nourri dans une maison de juristes et petit-fds du président Ix)ysel , un des plus célèbres du parlement en son temps*.
Comme de la ^^pè^e mesme on tire le thériaque , il n'est peut-estre pas impossible que de cet homme si noté^ on ne pust tirer de belles veïies sur ces questions. Vous jugerés si, sans vous engager à i-ien, on peut profiter de sa bonne volonté ou laisser mourir cela à sa naissance.
.M' B[....]', au reste, m'ayant communique son dernier travail par vostre ordre,
nous l'avons reveu ensemble exactement, et il m'a semblé très solide. Il m'a seulement paru mollet aux endroits où il s'agissoit de repousser les insolences du calomniateur. Je suis, Monseigneur, vostre, etc.
De Paris, ce m' décembre 1667.
À M-^» COLBERT
MnUSIRK D'BSIiT, À PARIS ^
Monseigneur, j"ay leu exactement par vostre ordre le livre latin du sieur Vigliolto" oti il a recueilli les principaux évènemens du règne du Roy depuis son avènement à la couronne jusqu'à la fin de i658. V'oicy le jugement que j'en ay fait. Cet homme, en général, est dans les bons sentimens et partout rend justice à la France sans affectalion, soit pour l'équité de sa cause, soit pom* la vérité du succès, et partout il paroist équitable à nos armes. Ce qu'il y a de meilleur dans l'ouvrage est qu'il blasme ouvertement l'infidélité des Hollandois dans la négotiation de Munster, la mollesse des Portugais dans la diversion qu'ils man-
' Retnavques pour iervir de réponse à deux éa-itt imprimés à Bruxelles, contre les Droits de la Reine sur le Brabanl et sur divers lieux des Pays-Bas ( Paris, Mabre-Cramoisy, 1 667, in-i a ). Sur cet ouvrage de Guy Joly, voir la Bibliothèque histfirique de la France (tome II, p. 87^) et ie Morén de 1709.
- Antoine Loisel, né à Beauvais en i536, mort à Paris en 1617, ne fut jamais président. Il fut successivement avocat au parlement de Paris, substitut du procureur générai et conseiller au trésor. Une de ses filles, Marie, épousa Guillaume Joiy, qui fut père du chanoine Claude Joly, lequel a laissé une si intéressante biographie de son aïeul maternel (i650). M. Clément a eu tort de nous montrer (p. 627, note 2) Antoine Loisel ^procureur général à Limoges^.
^ C'est-à-dire ff si décrié». M. Liltré ne douue aucun exemple à l\ippui du mot noter pris en ce mauvais sens.
* M. Clément se contente de dire : -Le manuscrit ne donne que l'initiale du nom.^ Plus curieux que mon devancier, j'ai cherché à deviner l'énigme el je crois pouvoir dire qu'il s'agil là de l'abbé de Bourzeys, auteur d'une réponse au Bouclier d'Etat qui resta manuscrite.
^ M. Clément n'a pas reproduit cette lellrc. qui pourtant renferme des détails intéressants sur l'administration du cardinal Mazarin.
' Nos biographes et bibUographes n'ont rien dit du sieur Vigliotto. Nous savons seulement, par une lettre de Chapelain à lui adressée (22 mars 1668), qu'il était médecin à Montréal en Piémont.
LETTRES DE JEAN GHAPELAIÎS
quèrent de faire pour favoriser les progrès du Roy en Catalogne et l'ingratitude du duc de JMantoïie dans le parti qu'il prit contre nous avec l'Empereur; c'est qu'il justifie nostre bonne foy dans le trailté de la paix de Munster, qu'il ne hésite point à condanner la Fi-onde et le parlement de leurs excès.
Mais ce qui m'a estonné et scandalizé est que, dans tout le cours de cette histoire et de l'admirable administration de feu M' le Cardinal, il ne dit pas un mot de luy et altribiie toute cette conduite à la Reyne que chacun sçail qui n'a voit que de la pie'të, de la fermeté et de droiltes intentions'. Ce n'est pas qu'il ne parle quelquesfois de luy, mais c'est seulement comme du prétexte que prenoient les mutins pour broiiiller, et aux endi'oits absolument inévitables, comme en celuy de sa relraitle à Cologne et de son retour en armes pour servir le Roy, il passe ces merveilles de courage et de prudence si sèchement et avec si peu d'éloges qu'on ne s'en sçauroit assés estonner. Il se mesle mesme en quelques lieux de luy donner des atteintes qui ne sont pas des hlasmes sanglans, mais dont pom'tant il se seroit bien pu passer. 11 affecte mesrae , pour relevei la pohtique de la Reyne, de monstrer quelle ne luy devoit point les conseils qui l'avoient rendiïe glorieuse, en disant que l'absence de SoD Erainence avoit bien fait voir que ce
qu'on avoit prétendu qu'il avoit la principale part aux advis des affaires n estoit pas véritable, veu ce qu'elle sçeust faire lorsqu'il estoit éloigné.
La chose en quoy il m'a déplu davantage, c'est qu'il a mené jusqu'à la fin de i658 et à la prise de Dunkerque, sans entrer dans le traitté des Pirénées, qui en eusl esté le plus grand ornement, comme s'il n'eust pas voulu toucher une raatièi-e qui ne pouvoit estre attribuée qu'à Son Eminence, de peur de luy donner les louanges qu'Elle niéritoit. Du reste, il n'y a rien de si aride que ses narrations , et en cent rencontres de nos actions de deçà les Alpes, il se fait voir très mal informé. Ce qui nous regarde du costé de l'Italie est moins mal manié. Mais quand tous ses défauts ne se rencontreroient point dans son ouvrage, le slile en est si barbare, si grossier, si [)eu latin , qu'il feroit honte à un escholier des basses classes, et cela seulement l'empescheroit d'estre jamais leu ni considéré.
Voilà , Monseigneur, l'opinion sincère que la chagrine lecture de ce travail m'a laissée. Si vous en parcoures quelques pages, surtout celles que j'ai phées, et qui contiennent ses censures de M' le C[ai"dinal] , vous jugerés si je me suis abusé dans le jugement que vous en avés désiré de nioy qui suis, Monseigneur, vostre, etc.
De Paris, ce vu décembre 1667 '.
' Chapelain apprécie fort bien ici, ce me semble, la reine Anne d'Autriche, qui eut toujours plus de bonne volonté que de génie politique.
- Le 1:7 décembre, Chapelain écrit à l'abbé Maruceili (f° 871): a Ce recueil d'expériences publié sous les auspices et aux despeus de M' le Grand Duc sera un livre d'importance, et qui luy fera honneur et à son païs. Je seray ravi d'y voir du stile de M' Magalotti, de la réputation duquel je suis amoureux, et que j'auray la plus
grande joye du monde d'embrasser, quand il viendra à Paris, pour l'amour de luy et pour l'amour de vous. Vous sçavés combien j'ay désiré qu'il vous succedast au poste que vous teniés en cette Cour aGn de l'y servir et de profiter de la communication de sa doctrine. r> Le ili du même mois, Chapelain s'adresse en ces termes au comte Graziani {f° 378): «Pour le manuscrit des observations sur le Vocabolario délia Crusca, plus je le lis et plus il me semble exquis et digne d'une plume si nette et si délicate... t>
5iO
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
A 31. HEINSTUS,
beside:«t de hoiiarde
Monsieur, je me servis de la voye de M"^ Huggens pour vous respondre la dernière fois que je vous escrivis, qui fust le XVIII ou XIX du passé. Je me serviray cette fois cy de la voye de M' Rumpf que j'ay esprouvée très seure , se portant très honneslement et très obligeamment envers nous dans celte sorte d'ofiices dont je juge à propos que vous le remerciés, si vous ne l'avés fait jusqu'icy. C'est par luy que j'ay receu vos deux dernières du xvii novembre et du VII décembre.
Je vous félicite icy de la possession où vous estes de M' de Beuning, laquelle je vous envierois si je vous aimois un peu moins que je ne fais. Vous m'obligerés de luy tesmoigner combien je ressens l'honneur de son souvenir et la continuation de sa bienveillance. Il me seroit bien doux quil revinst en celte cour, mais je ne puis condamner en luy l'amour de la vie privée que j'ay moy mesme préférée à tous les il-
lustres emplois qui m'ont autresfois esté offerts par les cardinaux de Richelieu et Mazarin , tant elle contribue à la tranquillité de l'âme et aux délices de l'esprit. Vostre mauvaise fortune vous erapesche de songer à une semblable retraitte, et il vous faut faire de nécessité vertu, et vous signaler dans les affaires publiques , puisqu'il ne vous est pas permis de joiiir de vous mesme dans la condition de particulier.
Je suis bien aise que M' Grsevius ait eu celte petite marque de ma gratitude et quïl en demeure satisfait. C'est un homme destiné pour le bien des bonnes lettres; n'a-t-il point quelque entreprise dont il soit l'autheur primitif et qui ne s'appuye point sur les ouvrages des autres? Il est bon de se montrer propre à l'un et h l'autre qui se veut tirer du commun.
M' l'abbé Marucelli m'a donné avis'^ qu'il avoit receula response au remerciment qu'il vous avoit fait de vostre beau présent, ^'ous ne serés pas marri sans doute de recevoir avec celle cy celuy que M' de Lionne vous fait de vos poésies, lesquelles enfin j'ay eu moyen de luy faire tenir.
M le duc de Monlauzier versa si rude-
Je sçaiirois volontiers de vous à vostre loisir quel jugement vous faites de certaine critique en matière de langue plus contre la Crusca que contre tout autre sous le titre de // iorto et il diritto del 7ion si puo qu'on ne doute point qui ne soit du P. Barloli, jésuite connu par tant d'ouvrages fleuris et purs qu'on a de luy et qui travaille maintenant à l'Iiistoire de la Société. Pour moy, ce livret me semble fort fin et capable de morlifier celte célèbre académie, et de faire rabbattre de son aulhorité, d'autant plus qu'à la solidité de la doctrine grammaticale il a meslé un certain air galant et gaillard qui assaisonne merveilleusement son escriture, et qui fait plus d'effet par la raillerie qu'on ne sçauroit faire par le discours le plus grave et le plus sérieux. Je crois aisément au reste que ce Janus Kicyus
Ervthraius est un auteur apocryphe en la pluspart de SCS narrations, et que ce qu'il a escrit du Testi il l'a recueilli du bruit commun et des imaginations des courtisans de Rome, et ce n'est pas la seule chose où je l'ay trouvé di poca levatura [de peu d'esprit]. Je m'en tiendray absolument pour cette notice à un original tel que vous et maintiendray sur vostre foy l'honneur de la mémoire du Testi partout où j'auray voix eu chapitre, comme on dit icy. L'éclaircissement que vous m'avés donné sur le Vida m'a d'autant plus agréé, qu'il est tout conforme à mes conjectures dont je vous avois touché un mot dans mes précédentes. Je vous en rends mille grâces et ne suis pas sans confusion de la peine que celle enqueste vous a causée. . . »
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
ment dans le carosse du Roy, où Sa Majesté n'estoit pas de bon encontre, que le calus du bras qu'il avoit eu autresfois cassé dans un combat se relascha avec tant de douleur, qu'on appréhenda que la gangrené s'y mist et qu'il ne luy fallusl couper. Il en est maintenant tout remis jusqu'à n'avoir plus besoin d'escbarpe.
Par ce que vous me mandés de l'incertitude où sont M" vos gouverneurs sur l'envoy d'un ambassadeur ordinaire en Suède, je voy bien que vous serés le seul renvoyé et je ne doute point que ce ne soit avec de plus grands avantages que par le passé dans le besoin qu'ils ont d'une capacité aussi approuvée que la vostre.
Il y a mille ans que je n'apprens rien de M" Vossiiis et Gronovius. Gomme ils n'ont rien de nécessaii*e à me mander, je ne leur demande point de lettres inutiles. Je leur demande seulement de se souvenir du Roy
' Le surlendemain, Chapelain remercie M. Ghassan (P 076) de ses efforts pour retirer des mains des héritiers de Reinesius le manuscrit du recueil des Inscriptions antiques. Il déplore que tout le soin pris par son correspondant ait été inutile. Il se plaint avec une extrême vivacité du refus des héritiers et il emploie les gros mots dV infidélité, lascheté et friponnerie, n de ctturpitude de ces ingrats n, revenant encore sur celte w friponnerie insigne que,» ajoute-t-il, «je n'eusse jamais soupçonné de pas un de cette nation laquelle j'ay tousjours estimée sincère et candiden. Le même jour, Chapelain morigène assez rudement un professeur d'Altdorf, Jean- Paul Falwinger (f 877 v°) : «Je receus avanthier, par jr Patin, médecin célèbre entre nous, deux exemplaires d'un traitté debello que, faute de me bien connoistre, vous m'avés fait l'honneur, dès le mois d'aoust, de m'envoyer et de me dédier dans la veùe que je pourrois estre utile à vostre vertu auprès du Roy par mes ofOces. . . Je ne suis qu'un exécuteur des ordres du Prince et ne suis auprès de Sa Majesté ni introducteur ni solliciteur de persoaae ... Si quel-
et de M' Golbert et de me croire tousjours tout à eux. Je vous prie de les en assurer.
J'admire la lenteur de la publication de vostre Prudence et de la venixe du Phèdre de M' Sceflerus. AP Medon recevra vostre lettre avant qu'il soit quinze jours avec l'avis du présent que lAP l'abbé Bigot luy doit faire de vostre part. Je vous remercie du soin que vous avés pris de faire rendre ma lettre à M"' Grœvius et d'envoyer à M' Sceflerus la response que j'ay faille à la sienne.
iMa santé est tousjours mauvaise et j'ay pensé mourir d'un rhume malin depuis un mois, dont je ne suis pas encore tout à fait libéré.
A \P de Beuning mille amitiés, s'il vous plaist, de ma part, et pour vous croyés moy tousjours inviolablemenl. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xvi décembre 16G7 ',
que chose estoit capable d'attiédir l'ardeur qui me porte à souhaiter du bien aux gens doctes, ce seroit cet encens anticipé que je ne recevrois pas mesme sans répugnance de ceux que j'aurois utilement servis.» Le 20 décembre, Chapelain écrit à Conringius (P 879): «Il a paru depuis trois mois un traitté de statu imperii Germanici où vous estes très honnorablement allégué et avec grande raison. Quelqu'en puisse estre l'autheur, il paroist merveilleusement instruit de la nature du gouvernement de l'Allemagne, et soit pour la méthode à en examiner le détail, soit pour la manière de raisonner sur le général et sur le particulier de l'Empire, il est malaisé de rien souhaiter de mieux sans parler du stile qui, à peu de chose près , est très latin et tout à fait approprié à son sujet. On le donne icy et non sans de forts indices à un professeur de Heidelberg, frère d'un M"^ de Puffendorf, résident de Suède en cette Cour, lequel le nie pourtant. , . J'en apprendrois volontiers vostre sentiment tant pour l'ouvrage que pour l'ouvrier, cet homme méritant d'estre connu de ceux qui ne veulent connoistre les gens que pour leur avantage. . . n
LETTRES DE JEA^' CHAPELAIN
À M. GRUTERUS,
MODERATEUR DIT COLLEGE EBASinE.N DE BOTBEDiH , À ROTERDAM.
Monsieur, ce que M' Heinsius vous a dit de mon âge, de mes infirmités et de mes occupations particulières et publiques n'est que trop vray pour mon repos et pour le doux commerce que j'ay tousjours aimé avec les gens de lettres comme vous. C'est avec beaucoup de regret et de perte pour moy que je me trouve réduit à estre privé de cette consolation où tout le proGt seroit pour moy et toute la peine pour ceux qui auroient à souffi-ir de mes foiblesses.
Les erabai-ras que me donnent mes aflaires et mes maladies ont empesché que le dernier livre de la Pucelle ne fust achevé cetle année, comme je l'avois espéré, mais je ne désespère pas d'y pouvoii- mettre fin avant l'esté prochain, après quoy il faudra s'appliquer à la correction qui est la partie la plus nécessaire et la plus essentielle du travail à quiconque a un peu de soin de son honneui' et ne veut pas que ses papiers soient envoyés aux beurrières.
Le marchand qui a apporté vosire lettre a promis de ne partir point de Paris sans me voir et sans recevoir de ma main les odes que vous avés désirées.
Par ma dernière , je vous ay expliqué mon sentiment touchant la difl'erence qu'il y a
entre le poëme épique et le roman. Maintenant que vous me demandés quels romans me semblent dignes de vous divertir, je vous diray premièrement que les François en sont les inventeui-s et qu'il y a environ quatre cens ans qu'en ce genre parurent te Saint Graal, Artns de la Grande Bretagne, Merlin, Lancelot du Lac , Tristan de Leonnois, Perceval Le Galois et force autres , presque tous en prose grossière et néautnioins la plus polie de ces temps là. Les Espagnols , à leur imitation, composèrent un peu moins rustiquement en prose les Amadis , les Palmerins d"01ive et d" Angleterre et tout plein d'autres de cette manière. Depuis , les Italiens ont fait les leurs en vers et ont pris leur époque du règne de Charlemagne et de ses paladins. Les principaux sont: Orlando inamoralo, ilfurioso, etc., auxquels leurs poèmes héroïques ont succédé. ]\os modernes François s'y sont signalés en prose et, entre plusieurs, M' d'Urfé dans 1 /Is/ree', laquelle a esté le premier roman en ordre et le premier en mérite propre à estre Jeu mesme par les sçavans. Ceux qui occupent le second lieu sont XAriane, la Cassandre, la Clcopaire , le Faramond, le Grand Cynis et la Clélie^. Vous avés à choisir entre ceux là, et c'est tout ce que vous sçaurés là dessus de moy qui suis avec beaucoup de vérité, Monsieur, vosire, etc. De Paris, ce xxiy décembre 1667'.
Dans un post-scriptum , Chapelain dit à son correspondant que quand même ses livres «seroient venus à bon port, Tautheur du Journal des Sçavans n'en auroit point parlé dans son discours, parce qu'il n'y employé que les nouvelles compositions. Lorsque nous aurons , ajoule-t-il , vostrc Iraillé de habita, etc., je feray en sorte qu'on v en face un article où il sera fait honnorable mention de vostre sçavoir et de vos ouvrages divers, comme il faut . . . r
' Honoré d'Urfé, né en février i568 à Marseille, mourut le i" juin i6a5. La première
partie de l'Astrée parut en 1608, la seconde en 1610, la troisième en 1619, la quatrième en iQùli, la cinquième et la sixième en 1625 et 1626. Voir le Manuel du libraire (tome V, col. 10 li).
^ Rappelons que l'Ariane est de Desmarets de Sainl-Sorlin (Paris, i63a, in-i°); la Cassandre, la Cléopalre et le Faramond de la Calprenède ( i6i2 et suiv., 16^7 et suiv. , 1661), enfin le Grand Cyrus et la Clélie de M"' de Scudéry (16% et suiv., i656).
^ Le même jour, Chapelain écrit à Boeclerus
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN