À M. MAGLIABECCHI
À FLORE>CE-
Monsieur, j'ay veu dans vostre lettre au signor Paolo dell' Ara la volonté que vous aviés de me donner vostre Brancaleone. J'ay veu de plus dans celle de M' Tabbé Marucelli que vous le luy avés porté pour me l'envoyer, et j'ay veu l'un et l'autre avec
de luy fournir de (sic) matériaux pour son éloge, que je luy eusse fourni avec assés de peine pour nioy ce qu'il me demandoit , qu'il m'ait laissé engager à en respondre à nostre Cour, et qu'au bout de plus de deux ans que rien ne luy a manqué de nostre part, il soit encore à commencer l'ouvrage, et qu'il croit assés dire en vous disant qu'il ne vous amuse point et qu'il est après à assembler les matériaux nécessaires pour cela. Entre nous, lorsque la banqueroute de Simonet eut mis la gratification du Roy en un si grand péril, il en monstra une émotion un peu plus grande et n'oublia aucune diligence pour aie convier de réparer ce malheur. Ce n'est pas que comme S. M. n'a point recherché ces éloges, elle ne s'en puisse aussi passer, ses merveilles parlant toutes seules et estant célébrées gratis par tout ce qu'il y a de gens habiles et équitables dans l'univers. Mais il m'etl fascheux d'avoir avancé sa proposition el d'en estre par sa faute un mauvais garent. Vous mesme n'y avés gueres moins d'interest que moy, la prière que vous m'avés faite de luy estre favorable m'ayant porté à le servir, et cette négligence ne vous devant pas moins choquer qu''elle me choque. Je ne vous dis point cecy, Monsieur, pour le luy dire en mon nom, cela luy feroit trop de honte cl je veux espargncr sa pudeur; mais, sans m'alleguer, vous pourries, comme intéressé dans l'affaire, luy mettre ces choses en considération cl resveiller une léthargie qui fait un si désagréable effet.-
- Antoine Magliabecchi, né à Florence en octobre i633, mourut dans la même ville en juin 1716. Ce fut un des plus savants bibliothécaires qui aient jamais cxi.slé.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
une grande confusion pour moy qui n'avois souhaité de vostre courtoisie sinon que vous me fissiës la grâce de voir chés vos libraires si l'on n'en pouvoil point recouvrer un exemplaire de la première édilion. Cependant je ne voy pas comment sans vous déplaire il me seroit possible de refuser cette faveur si peu méritée, et je me voy contraint de recevoir ce second présent, sans que je voye encore de quelle sorte je m'en revancheray ; ce qui me fait vous demander une troisiesme grâce qui est de me fournir tpielque occasion de vous tesmoioner ma reeonnoissance et de me dcschargcr par là en partie du poids de l'obligation que je vous en ay.
Si je n'espérois que vous niaccorderés encore celle là , je n'en serois pas consolable et je n'aurois garde de vous supplier d'essayer à descouvrir si la comédie de YAmmalata de vostre Cecchi' a esté imprimée autresfois aussi bien que ses dix sœurs' , et de me la vouloir acheter si elle est à vendre, car je serois bien aise d'avoir les œuvres completles d'un autheur comique que j'estime beaucoup et chés qui j'enlrcvoy beaucoup de la pureté et de la naïveté de Térence. Je m'estonne que tant de grands hommes dont l'Académie de la Crusque est composée négligent de faire revivre par le moyen de la presse des productions de ce prix qui font honneur à leur langue et qui en sont les fidelles dépositaires, et que ce qui s'en voit soit imprimé par des Milanois
' Jean-Marie Cecchi ebt appelé par Ginguene «l'un des bons poètes comiques ioliens du xïi' siècle, -î et par M. L. Etienne <'le plus estimé entre les successeurs de Machiavel et d'AriosteTi. On ignore l'époque précise de sa naissance, maison sait qu il mourut en 1087.
2 INi Ginguene, ni M. Élienne n'ont mentionné ia comédie de VAmmalata. 11 ne semble pas qu'elle ait élé imprimée au xvi° siècle. Les
CilAPELAlS. II.
ou des Vénitiens avec raille fautes qui les défigurent. Vous estes la seule personne capable de les resveiller là dessus soit par vos paroles, soit par vostre exemple.
Mais c'est trop vous amuser. Je suis fort véritablement. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xiii février 16G8.