‹ Lettres. PubliéesChapitre 151 sur 309 · A SAINT-GEUMAIN-EN-LAYE · texte numérisé non relu

A SAINT-GEUMAIN-EN-LAYE

Monseigneur, j'ai fait voir à ce gentilhonmie allemand^ la peine que vous faisoient les louanges, et la violence que vous vous faisiés en luy permettant cette dédicace, qu'il désiroit avec tant de passion, ce qui a redoublé l'obligation qu'il vous en a. Il a veu aussy l'endroit barré que vostre modestie extraordinaire ne pouvoit souffrir, et a résolu de le retrancher pour vous plaire, mesme en vous retranchant ce qui vous estoit si légitimement deu.

Cette obéissance qu'il vous a rendue affoiblira d'autant le juste tesmoignage qu'il vouloit rendre à vostre vertu , et, estant osté ,

il vous en ostera tout le scrupule; à quoy ne servira pas peu c[ue le livre est cscrit en langue ancienne, inconnue au commun des honnnes, et qui n'est guères que dans le commerce des scavans.

Quand coluy-cy vous le présentera, vous trouvères. Monseigneur, qu'il aura bien suyvi vos ordres, et qu'il estoit bien digne de la permission de satisfaire un si honneste désir.

M' Waghenscil, en me faisant sçavoir la joye qu'il a ressentie des admirables conquestes du Roy, m'a envoyé une lettre d'un de ses amis , habitant de L'isle et homme de sens, laquelle, exposant ingénument i'estat présent de la Flandre, soit à nostre esgard, soit à l'esgard des Espagnols, et la bonne conduite des gens de guerre que le Roy y a laissés, j'ay creu que vous ne sériés pas marri d'en lire le dernier tiers, et pour cela je vous l'envoyé en original.

D'autre costé, M. Perrault m'ayant demandé de vostre part, s'il estoit mort quelqu'un des estrangers gratifiés, je ne puis finir ce billet sans vous dire qu'il n'en est mort que deux, Gevartius d'Anvers et Reinesius de Leipsic; et comme peut-estre avez-vous désiré d'en estre informé pour en mettre d'autres de pareil mérite en leur place, je suis obligé de vous dire qu'on ne peut penser à aucun qui y soit plus propre que M' Scefferus, le grand professeur des lettres humaines en l'académie d'Upsal, et qu'outre ses grands talens qu'il a tesmoignés par d'excellens ouvrages, il pourroit estre considéré par son séjour en Suède, dont les gouverneurs se sentiroient apparemment obligés que Sa Majesté honnorast de ses grâces un de leurs sujets, et sa gloire en seroit d'autant plus estendiie, suyvant vos généreuses intentions. C'est par ce seul interest

' On trouve dans le texte ce lapsus : r sorte de ia lumière.»

Insérée au recueil de M. Ciément, t. V,p. 63 1 . Frédéric Brummer.

LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.

(jue vous fait celte proposition , Monseigneur, vosLre, etc/

De Paris, ce xin mars 1CG8.

A M. BŒCLERLS,

PREMIEn PKOFBSSEIB B« POLITIQUE ET DISTOIBE , À STRASBOlIiG.

Monsieui-, je voy parlir de France avec regret W Rhezea tant pour sa vertu que pour la seurele' de nostre commerce , dont il a este si long temps lobligeant entremetleur, et cest icy la dernière fois que vous aurés de mes nouvelles par luy. On s'en pourra consoler si cet honnesle homme de la suite de M' l'ambassadeur de Daiinemark veut entrer en sa place et nous rendre les mesraes offices qu'il faisoit; de la sorte que vous m'en escrivés, vous paroisses peisuadd qu'il le fera,

J'ay receu par vos soins la lettre de M' Waghenseil dont je vous rens mille très humbles grâces. 11 espère que vous ne vous sentires pas importuné de la liberté qu'il prend d'implorer vostre assistance dans le besoin qu'il aura de me faire quelquesfois sçavoir de ses nouvelles pour les interesls qu'il a en cette Cour, et comme il n'est pas moins boninje d'honneur que sçavant homme, vous ne sçauriés employer mieux la faveur qu'il vous demande, à quoy je prendray tousjours part.

Je n'avois ])oint, au reste, oïii parler de

ce Bosellus^ ni de l'indice du grand ouvrage généalogique qu'il seroit prest de mettre en lumière, s'il avoit trouvé qui le voulust imprimer. Sa proposition si vaste me semble téméraire, et, en fait de généalogies, je n'en croy de supportables que celles qui ont esté composées sur les titres bien attestés et par ceux des pais oii les familles nobles sont eslablies. U" Duchesne\ Sainte-Marthe '. Du Bouchet', Le F'evre' et quelque peu d'autres s'en sont louablement aquités et se sont conservé l'honneur en une matière si suspecte et si délicate. Je sçaui-ay par mes corrcspondans florentins quel cas la Crusca fait de cette entreprise et s'il y a apparence qu'elle réussisse à l'autheur.

Je ne sache point que l'on ait rien publié des posthumes de M' Du Puy l'aisné; pour le cadet , [il] ne sçavoit que lire et n'escrivoit point. Je m'en enquerray et, si j'en apprens quelque chose digne de vous eslre mandé, je le feray soigneusement.

Sans mes occupations accablantes et mes trop fréquentes incommodités, la PuccKc auroit esté en estât, dès le commencement de cette aimée, de vous aller rendre son hommage et de satisfaire vostre curiosité. Si je vis encore douze lunes, j'auray achevé ce long travail , et si Dieu me fait la grâce que je puisse aller jusqu'à trente, je l'abandonneray à ses destinées. Cependant je ne laisseray point perdre de seure occasion de vous en envoyer la première partie dont, par bon-

' Celle proposition ne fut pas arrréée, et Scheffcrus ne figura jamais sur la liste des gratifiés.

^ Bosellus n'a pas trouvé la plus pclilo place dans un seul de nos recueils ])iograpliiques.

^ André du Chesne, glorieusement surnommé le Père de l'histoire de France, né en 1 58'i, mort en i65(), auteur de Yllisloire de la maison de Montmorency , de la maison de Châlillon, de la maison de Vergi, etc.

' Les deux frères jumeaux Gaucher et Louis

de Sainte-Marthe, nés à Loudun en 1571, moris le premier en iG5o, le second en iG56, auteurs de rilistoire généalogique de la maison de Beauveau, de la maison de France, elc.

'^ Jean du Boucliet, né en iBgg, mort en 1 68i , auteur de ï Hisloire généalogique de la maison de Courtenay.

^ Je ne trouve ni dans la Bibliothèque Itistorique de la France, ni dans la Bihliothèque héraldique de la France, par M. Joannis Guigard, aucun généalogiste de ce nom.

LETTRES DE JEAN GIIAPELAI.N

heui\ j'oy trouvé un exemplaire à acheter. On me mande de Hollande qu'ils la vont mettre sous la presse pour la troisiesme fois'. C'est M' Gruterus qui m'en a donné l'avis. Je suis, Monsieur, voslre, etc.

De Paris, ce xiv mars 1G68.

À M. LE FEVRE

Monsieur, l'on m'a apporté de voslre part la traduction de la Vie d'Aristippe avec les notes si sçavantes que, quand vous n'y auriés point mis vostre nom, on n'auroit eu garde de les attribuer à un autre'. Pour le texte, vous l'avés rendu en nostre langue avec tant de pureté et d'un air si aisé qu'on peut dire sans vous cajoler que l'original est moins bon que la copie. Je vous suis obligé, Monsieur, de m'avoir donné une si utile et si agréable lecture , et je vous le serois encore davantage si vous n'en demeuriés pas là et que vous voulussiés laisser aller tout plein d'autres semblables amusemens de voslre

esprit, entre antres la suite de vos Poêles grecs ^ qui vous feroienl plus d'honneur qu"à Diogène n'ont fait ses pljiloso[)hes.

On me dit, ces jours passés, que vous estiés résolu à publier un troisiesme volume de vos lettres latines, et d'y joindre une autre comédie d'Aristophane illustrée de vos observations*. Je sçaurois volontiers ce qui en est, et je ne serois pas marri que vostre loysir vous permist de la rendre en vers latins quand ce ne seroit que pour donner le pion à Q. Sept. Ftorens Ckristiamis\ monstrant à ses partisans qu'il n'est pas Tunique en ce genre, et qu'il n'a pas tellement tiré l'eschelle apiès luy qu'il vous fust diflicile d'y monter encore plus haut que luy.

Un jeune Hollandois, grand grec, m'estant venu visiter, me rendit un sincère tesmoignage dn grand bruit que fait vosti'e nom au Païs-Bas, ce qui avoit obligé M" d'Amsterdam à vous solliciter de venir occuper la profession d'éloquence chés eux, qui l'avoient obtenu de vous°. C'est une piraterie que ces gens là exercent sur la France qui pourroit vous revendiquer comme un de ses plus précieux biens. Cela mérite encore

' La Pucelle parut en Hollande (petit in-ia) la même année qu'à Paris ( 1 656). Celle édition sort positivement, selon M. A. Willems {Les Elzevier, p. A 56) des presses de J. Janssen, à Amsterdam. Il en fut fait une contrefaçon (Leydcn, chez Jean Sambise, i656, petit in-S").

- La vie d'Aristippe, traduite du grec de Diogène Laérce (Paris, 1667, in-iu). Le P. Niceion, qui dans sa notice sur Tanneguy Lefebvrc a réuni des détails si minutieux et si curieux {Mémoires, t. III, p. 1 o3-i 28), rappelle que Ton retrouve celte Vie d'Aristippe dans les Mémoires de liltérature de Saiengre (t. II, partie II).

* Abrégé des vies des poètes grecs { i,G65 , in-12). Lefebvre n'exauça pas le vœu de Chapelain .

' Ce troisième volume ne devait jamais paraître. On sait qu'à la suite du second volume

(Sauniur, 1 665, in- /i°), Lefebvre avait publié le texte grec et la Iraduclion ialiiie des Harangueuses d'Aristophane avec d'abondantes notes.

^ Florent Cbrestien, né à Orléans en i5Ai, mort à Vendôme en 1696, est surtout célèbre pour avoir été le précepteur du roi Henri IV et un des collaborateurs de la Satire Ménippée. Il traduisit en vers latins diverses pièces d'Aristophane et des grands tragiques de la Grèce.

" On lit dans la notice déjà citée du P. Niceron que Lefebvre fut appelé pour être professeur en langue grecque à Ileidelberg, à Nimègue, à Utrecht, à Leyde, et qu'il avait même été sur le point d'aller occuper cette dernière chaire, mais qu'on r.a prétendu qu'une inclination qu'il avait à Saumurrî ne lui permit pas de s'éloigner de la ville habitée par M"' Liger, que le grand érudit en ses vers appel ai t. L?g"erma.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

un jietit mol desclaircissement. En altendanl, je vous rens mille grâces du présent exquis que vous m'avés fait et demeure avec ma passion ordinaire, Monsieur, vostre, etc. De Paris, ce xiv mars iGGS.

cccxLin.

AU lî. P. FRÈRE LÉO.\ RACOLE,

DE L'QCSEnVAKCE DE SAIXT FRANÇOIS, À TOLOSE^

Mon Révérend Père, si les éloges excessifs dont vous surchargés ma modestie et qui me fonl ])Ius de honte que d'honneur ne m'empeschoient point de vous en rendre grâces, de peur que cet acte de reconnoissance ne vous iaissast croire qu'en quelque sorte je serois convenu avec vous de les mériter, je ne suis pas si rustique qu'au moins par quelques ])aroles je ne vous tesmoignasse que je ne suis pas insensible aux loiianges qui me viench'oient d'un homme aussi louable que vous. Mais, pour mériter ces éloges, il faudroit avoir l'élevafion que vous faistes paroislre en vos panégyriques, et qui n'est en rien inférieure à la sublimité des sujets que vous y célébrés.

C'est le jugcujent que je fis de vostre veine, dès l'année passée, quand M"^ Rover me conmiuniqua celuy qu'on lui avoit en-

voyé". II faut une merveilleuse haleine pour ne la perdre pas dans une si longue carrière que celle où vous estiés entré, pour ne rien oublier à dire des vertus et des actions du Pioy. Vous en trouvastes la matière si abondante et si nécessaire, que vous ne creustes pas vous pouvoir dispenser de la mettre toute en son vray joiu*. Vous vous distes sans doute au premier pas que vous listes : juvat ire pcrsonam heroœ[stc), en quoy vous avés réussi de telle sorte que vos amis du Parnasse auroient lieu de vous en faire un, si vous le leur vouliés perme!tre, d'autant plus que ce second de la paix d'Angleterre ne doit rien à l'autre, et paroist bien inspiré par le mesme esprit.

Ne pouvant payer la considération où vous m'avés eu en celle rencontre que de mes soins et de mon petit crédit pour faire connoislre l'excellence de celte production, je m'en aqnileray comme je dois et mellray la meilleure pailie de ces exemplaires en des mains de personnes qui leur rendront avec plus d'effet la justice qui vous en est dei'ie. Cependant ne laissés pas enroiiiller vos belles armes, respondés (idellenient aux sollicitations de vostre puissant génie, et promettes vous en beaucoup de gloire sur la parole. mon Révérend Pèi-c, de vostre, etc.

De Paris, ce xiv' mars iGG8^

' Léon Bacoue, né à Casteljaloux (Lot-el-Garonne) on 1608, mourut, selon M. Saniazeuilli ( Biographie de l'arromlissemeni de Nérac, p. 110), le i3 février 169 A. Éievé dans la religion protestante, il .se fit cordelier et devint, en 167a, évèque de Glandeve, en 1686 évêquedePamiers. Bayle lui a consacré, dans son Dictionnaire critique, un petit article qui a été complété par l'abbé L.-J. Le Clerc.

- Bacoue avait publié un poèmclatin intitule: Sancliss. ac Deaiiss. patri Clementi IX cannen panegyncum (Toulouse, 1667, in-S"). Mais on va voir que Chapelain veut parler de divers poèmes composés cil l'honneur de Louis XIV et qui n'ont

probablement j)as été' iuiprimés, car les bihliugraphes ne citent que deux productions jtoéliques de Bacoue, .son pané|T\rique de Clément iX et son Dclphinus , scu de prima principis inslilulione (Toulouse, 1670, in-Zj").

'Le 18 mars, Chapelain écrit à Ferrari (P ^119 v°): «J'eusse attendu la re.sponse à mes trois dernières lettres des 3 et 20 février et 1" mars pour vous escrire si M' l'abbé Seguin, m'estaiit venu visiter, ne m'eust point engagé à vous donner avis de ce qui s'esloit passé depuis son arrivée touchant la curieuse médaille grecque d'Othon que vous luy aviés donnée pour le Roy, Ce n'est pas qu'il ne creust que M' Carcavi , qui

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

À MOASEIGINEUR COLBERT,

MINISTRE D'ESTAT, À SAIM-GERMA1.\-EN-LAÏE '.

Monseigneur, ayant esté enquis par M' Ménestrel" des qualités et de la deuieure des gens de lettres estrangers gratifiés par Sa Majesté, poui- leur faire toucher les grâces royales, j'ay creu vous devoii- faiie souvenir de celle cjue vous leur avés faite jusqu'icy, qui est de les accompagner d'un mot de vostre main, afîu que. si vostre loysir vous

le permet, on puisse mettre les vostres dans le paquet où seront les lettres de change, celle du trésorier et celles que vous m'avés toujours ordonné de leur escrirepour les informer comme de moy-mesme, plus particulièrement, de ce que le Roy peut désirer d'eux, sans vous engager en leur escrivant ni vous abbaisser à un détail qui seroit au dessous de vostre rang et de vosti'e personne. J'attends vos ordres là-dessus pour m'y conformer avec le zèle et le respect que doit, Monseigneur, vostre, etc.

De Paris, ce xvin mars iG6S^

est maintenant chargé du cabinet des médailles de S. M. , vous en avoit desjà informé comme il s'estoit obligé de le faire. A tout événement néantmoins il a désiré que je vous fisse sçavoir qu'incontinent après son retour, il fut icndre conte à M' Colbert de son voyage et lui faire voir entre autres choses le grand nombre de médailles choisies qu'il avoit negotiées à Rome et ailleurs pour S. M. à la fin desquelles il fit paroistre vostro Othon, et en appuya de toute sa force l'excellence et la rareté. Le lendemain, M' Colbert ayant préparé le Roy sur celte emplette, ils se rendirent à une heure libre auprès de S. M. qui, les ayant toutes considérées avec plaisir, et de la pluspart appris fhisloire, pour la bonne bouche M' l'abbé Seguin lira l'Othon de son sein, et expHquant au Roy dans le mesme détail qu'il avoit fait de la dignité de la pièce, il s'estendist sur le zèle ardent que vous aviés pour le service de S. M. sur la grande réputation que vostre savoir et voslre éloquence vous a voient acquise et sur le panégyrique à quoy vous travailliés alors pour sa gloire, ce qui fut ouy du Roy avec beaucoup de satisfaction et tesmoignago d'avoir ce présent là fort

^ Imprimée dans le recueil de M. Clément (t. V,p. 6;ii).

- M. Clément appelle ce personnage rLe Ménestrels.

^ j\L Clcmenl n'a pas reproduit une lettre écrite à Colbert par Chapelain, deux jours plus tard (P Ziai). En voici les principaux passages:

CHAPEf,AL\. II.

«Monseigneur, sur l'avis de M"' Ménestrel qu'il avoit ordre de l'aire tenir aux sçavans eslrangers les grâces que vous leur avés encore procurées, je pris la liberté, avanl-hier, de vous faire souvenir par un billet que ces grâces avoient de couslume d'estre accompagnées d'un mot, n'osant soulager vos secrétaires de ces sortes de lettres sans voslre exprès commandement. Aujourd'huy ayant demandé à M"' Perrault s'il ne l'avoit point reccu et appris que vous rccevriés comme un petit service le soin que j'en prendrois, je vous envoyé donc. Monseigneur, les broiiillons de ces lettres afin qu'ils passent sous vos yeux, et qu'après avoir esté purgés des défauts qu'y a laissés la précipitation avec laquelle ils ont été dictés, vous les puissiés faire copier séparément chacune, les signer et me les renvoyer pour les accompagner ensuite des miennes qui s'eslendront davantage et leur feront entendre plus particuheremenl et comme de mon mouvement propre ce que vous ne pourries, sans vous trop abbaisser, leur expliquer dans le détail. 55 Le 22 du même mois, Chapelain écrit à Vossius (P /121 v°) : «Vous verres par la gratification royale que M' Colbert vous envoyé qu'il est lousjours plein de vostre mérite et que vous avés eu de bons amis auprès de luy. Quelque aversion qu'il ail pour les dédicaces de livres qui s'addressent à luy, lesquelles par leurs louanges ne font que luy attirer l'envie, je croy pourtant qu'il en souffriroit une de vous qui sériés fondé en exemple, feu M' Reinesius luy ayant addressé ses notes sur le fragment de Pétrone,

562 LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

A M. CARLO DATI

PRIMIBBO ISIASISIA SELLE STCDIO DI FIBEJiZB,

A FLORENCE

Monsieur, je vous suis fort obligé du soin

que vous ave's pris de cette bagatelle des comédies qui me manquoient de ces deux galans hommes florentins du siècle passé, Gecchi et dell' Ambra \ et qui pouvoient contribuer avec les autres que j'ay d'eux à me délasser l'esprit des tracas qui ne l'occupent

mais si vous ne luy vouliés déplaire, il faudroil vous renfermer dans ses vertus personnelles, dans son désintéressement général en tout, horsmis dans le service de son Prince, où il est plongé tout entier dans son infaligabilité [ce mot, qui n'est pas dans le Dictionnaire de l'Académie française, a été employé par Saint-Évremond et par Scarron ; on le trouve dans les Dictionnaires de Richelet et de Trévoux] en le servant, dans sa sage direction des finances, dans le soin des baslimens de S. M. et dans Teslablissement des arts et du commerce, où vous pourries appuyer sur la protection qu'il donne aux bonnes lettres auprès de S. M., sur le plaisir qu'il sent d'avoir esté choisi par Elle pour l'inslrument de ses libéralités, évitant toute comparaison , éloignée qu'elle puisse estre, entre le maistre et le serviteur, et le représentant comme l'idée de la fidélité et de in modestie. Si vous y demeurés en ces termes, il no peut recevoir qu'agréablement ce que vous luy offrirés. Quant au Iraitté de la vie des peintres anciens, estant connu qu'il avoit esté entrepris pour [il y a dans le texte le lapsus par] le défunt roy d'Angleterre, je ne voy point d'apparence à le donner à un autre qu'au roy son fils à présent régnant et le noslre le refuseroit pour ne pas courre sur le marché d'autruy. . . r; Le même jour. Chapelain écrit à presque tous les autres gratifiés étrangers. Je ne citerai que quelques lignes des lettres à Hoiusius (T '\ù'i v"), à Conringius(r'42.'» v'')el à Vigliollo(r' iaG v"). Lettre à Heinsius: «Vous me confirmés par vos dernières la résolution que vous avés prise de ne retourner en Suède que pour y plier voslre bagage et pour vous réduire à la vie privée, mais souvenés-vous que vous ne scrés pas le maistre, et qu'une vertu comme la vostre n'est pas ainsi laissée sans employ. Ça esté bien fait d'honnorer la mémoire de -M' Grolius en la personne de son fils, mais il ne talloitpus que ce fust aux despens du fils du grand

Heinsius qui ne cède point à son père et qui a si bien mérité de la République.rî Lettre à Conringius: 'Toute l'Europe est suspendue sur ce que produira l'assemblée d'Aix- la -Chapelle, ample matière de spéculations. Si l'Espagne n'est pas tombée en sens reprouvé, elle redimera prontement une partie de ce qu'elle tient au Roy par l'abandonnement de l'autre. Le Roy leur fait pour cela le plus beau jeu du monde, se contentant par générosité cl par son amour de la paix d'une très modique compensalion de ses prétentions si grandes et si légitimes, ce qu'on est assuré que les Espagnols ne feroient pas si leur fortune estoit au degré de la nostre.r Lettre à Vigliotto : «Vous agreerés au reste d'eslre averti que vostre histoire latine de la Régence de la Reyne et gouvernement de Sa feue Eminence a esté veùe en celle Cour et qu'on y a eslé un peu estonné que vous ayés tellement rapporté toute la bonne conduite qui y a eslé observée à la seule Reyne mère, de pieuse et glorieuse mémoire, que vous n'y donnés presque point de part à M' le cardinal Mazarin, quoyque toute l'Europe sache que la partie qu'a tenue Sa feu Majesté en ce concert pohliquc ait esté le courage et la fermeté joints à ses saintes intentions, et que celle de l'addrcsse, de la prévoyance et des expediens aux rencontres cspineuses y sont le partage de Sa feiie Eminence, qui a excellé en ces qualités autant qu'homme qui ait jamais esté. On a observé que vous aviés coulé sur ses plus mémorables actions, comme sur des choses fort communes, quoy que si vous les eussiés marquées selon la vérité des choses, sans craindre de passer pour flateur, vous en auriés pu donner un grand relief à voslre ouvrage et vous en faire honneur aussi bien qu'à luy. Cet avis vous pourra servir en cas d'une seconde édition, et dans l'espérance que vous y penserés, je demeure. Monsieur, vostre, etc.»

' François d'Ambra mourut en i.'jôS. Gin-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

pas tousjours agrettbienient. Ce n'est pas sans honte que j"ay osé employer des personnes de la considération que vous êtes, vous et l\r l'abbe' Marucelli, à de si petits offices, et ma confusion est grande de ce que vous avës daigné l'un et l'autre vous abbaisser jusques là. Mais puisque vous avés pris cette prière en gré et que Qui semel verecundiœ fines transilierit oportet gnaviler esse impiidentem , je prendray la liberté de vous envoyer la liste que vous me demandés des comédies de vos compatriotes qui sont dans mon cabinet, afin qu'à vostre grand loysir vous me puissiés recouvrer celles des mesmes que vous trouvères que je n'ay point et qui mériteront que vous en faciès la recberche, marquant bien de chacune ce qu'elles auront cousté. J'y adjousteray une liste de celles de Ballisla délia Porta' etoii je descouvre assés le génie comique, afin que s'il estoit assés aisé de me recouvrer aussi le reste des quatorze qu'il a faittes\ vous me fissiés la faveur de me les acheter pour les joindre aux premières et n'en faire qu'un paquet lorsque vous auriés quelque favorable occasion de me les envoyer.

Par celle d'une dame françoise qui revenoit de vostre cour, j'ay receu la Cofunaria ^ que M' l'abbé Marucelli luy avoit confiée avec le Brancaleone de M' Magliabecchi, dont celuy cy m'a voulu gratifier et dont je l'ay

remercié par avance il y a deux ou [rois mois. Je serois bien aise qu'il sceust par vous que ce livret m'a esté fidellement rendu et que je luy en aurois fait un second remerciment si je n'eusse point eu peur de l'engager à une response.

Je viens à vos deux sonnets sur la conqueste de la Franche Conté qui m'ont semblé très dignes de l'expédition et de vostre veine. 11 seroit inutile de les faire imprimer, parce que le commun de nos courtisans n'a pas le gousl assés fin pour sentir la force de vos expressions , ni la finesse de vostre langue ; mais ils entreront avec vos précedens au Recueil que nous préparons des differens éloges que la pluspart des nations de l'Europe ont faits pour le Roy en prose et en vers. Cependant je les feray voir à M' Colbert el par luy à S. M. , laquelle luy ayant ordonné de respandre ses grâces accousturaées sur les gens de lettres d'un éminent degré vous a compris encore dans ce nombre , et vous les reeevrés , vous et M' Viviani , par ce courrier ou par le courrier prochain au plus lard, avec moins de traverses et d'inquiétude que l'année passée. Je ferois volontiers plus que cela pour vostre gloire et pour vostre interest auprès de S. M. et de M' Colbert, si la fortune m'en donnoit le moyen, estant, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xxx mars iGôS*.

guené a signalé trois de ses comédies, qui sont citées dans le Dictionnaire de la Crusca, et qui ont été souvent réimprimées.

' Jean-Baptiste Porta, né à Naples vers i55o» mourut en cette ville le k février 161 5. C'est le célèbre physicien auteur de Magiœ naturalis libri XX.

^ Voir sur les quatorze comédies de Porta le Manuel du libraire (t. IV, col. 827).

^ La Confanaria parut pour la première fois à Florence en i566, petit in-8°.

* La veille, Chapelain avait écrit à Heinsius (f° 629 v") : r Je suis bien aise que mes précé-

dentes vous ayent apporté de la consolation dans les injustices que vous souffres de toutes les sortes. Quelqu'un m'avoit nommé M' Grolius pour désigné ambassadeur en Suède et je vous en disois un mot dans la mienne du xxvi.n Chapelain, après avoir déploré que son ami perde ff5o,ooo escusn en abandonnant ce poste, perle qu'il appelle «une si grande playe à vos inleresls domestiques -0, ajoute : «Je n'ay jamais estimé Erbanus Hesius que pour sa Iradiiclion de l'Iliade. Pour le reste il m'a tousjours paru un poëte fort commun. Vous m'avés obligé de m'indiquer ce Petrus Lotichius Secundus dont je n'avois point

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

À M" COLBERT

MIÎilSTRE D'ESTAT,

À saint-germain-es-late'.

Monseigneur, toutes vos lettres pour les gratifiés estrangers sont parties, à celle-là près qui s'addressoit à M' Bœclerus, que M' Perrault a retende, pour avoir trouvé sur la liste , escvit de vostre main à costé de son nom, qu'il estoit mort; ce qui peut estre arrivé par ma faute, lorsque, pour satisfaire à vostre curiosité, je vous manday qu'il en estoit mort deux, M" Reinesius et Bœclerus, au lieu de Reinesius et Gevaertius; et ce dernier il y a deux ans, des reproches que le marquis de Castel-Rodrigo luy fit de recevoir de l'argent du Roy, quoyquavec beaucoup d'injustice, puisque en ce temps là les deux couronnes estoient en bonne intelligence.

J'ay fait voir à M' Perrault des lettres do \P Bœclerus, qu'il m'a escrites le mois passé, lesquelles m'assurent de sa santé et de la continuation de ses travaux pour l'avancement des belles -lettres, de sorte (jue la gratification que vous luy aviés destinée peut luy estre envoyée en toute seureté. C'est, Monseigneur, ce dont j'estois obligé de vous éclaircir, si cette suspension a esté causée par ma méprise, afin que cet excellent homme puisse joiiir des grâces de Sa Majesté et de vos bontés accoustumées.

J'estime que le panégyrique latin de M' Ferrari vous aura plu comme il aura plu à ceux de vos serviteurs à qui vous l'avés communiqué, entre autres à M" Carcavi et Huygens qui me l'ont extrêmement loué. En attendant que l'italien de M' Carlo Dati soit achevé, il m'a envoyé deux sonnets qu'il a fait sur l'expédition admirable de la Franche- Conté, lesquels vous trouvères avec ce billet. J'y en ay joint deux autres de raoy que les miracles de Sa Majesté ont exigés de mes muses, pour contribuer de ma voix à ce grand concert que tout le Parnasse fait pour sa gloire "',

Je prie Dieu qu'il la conserve et qu'il vous conserve à elle, et suis. Monseigneur, vostre, etc.

De Paris, ce vu avril 1668.

CCCXLYII.

À M. LE FÈVRE

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