R. DE GRAAF
JIKOECIN HOLLANDOIS ,
Monsieur, je ne pouvois mieux connoislre la constance de voslre affection pour nioy qu'en recevant des marques de vosti'e souvenir, lors niesnie que vous pensiés avoir sujet de vous plaincbe de la mienne, comme ayant négligé de respondi-e aux lettres que vous m'aviés escrittes depuis estre arrivé chés vous, et certes je serois bien digne de vostre oubli si elles m'avoient esté rendues, et que j'eusse esté assés rustique pour ne vous en pas domier aussi. Comme vous avés pu connoislre mes mœurs pendant vostre séjour en France, il est mal aisé que vous ayés pris une si mauvaise opinion de moy, et puisque vous n'aviés point de mes nouvelles, vous pouviés plustost juger que je n'avois point eu des vostres que de vous figurer qu il y eusl eu aucune affaire, pour pressante qu'elle fust, capable de me faire manquer à un devoir que je reudrois aux personnes de beaucoup vos inférieures en mérite et à qui je serois infiniment moins obligé qu'à vous.
Ce qu'il y a de vray en cela est qu'un mois ou sLx semaines après vostre départ, m'enquerant de vous avec inquiétude, parce que je n'en apprcnois rien de vous mesnie, l'on me dit enfin qu'à vostre abord vous aviés trouvé la maladie dans vostre maison, et
vous a élevé par tant de beaux degrés au sublime poste où vous voit la Cour. . . M' de Charlesval se vinst, avant-hier, resjouir avec moy de vostre élection si glorieuse, et il se propose de faire exprès un voyage à Saint-Germain pour vous en féliciter de vive voix. 11 avoit une lettre de M' l'abbé de la Victoire sur le mesme sujet qu'il envoya par mon conseil à riiostel de Rambouillet. L'abbé Esprit m'a communiqué un long poëme qu'il a fait pour l'instruction de M' le Dauphin, où il me semble qu'il a bien réussi, et il a désiré
qu'en assistant vos proclies et leurs domestiques, vous aviés contracté le mesme mal et qu'à moins des précautions que vous aviés prises pour le combattre , vous y auriés succombé comme les autres. Je ne vous dis point combien j'en fus aflligé, ni la crainte que j'eus que vostre convalescence ne fust pas trop asseurée. Je vous diray seulement qu'il ne me sembla plus eslrange de n'avoir point de vos lettres et que je les attendis désormais avec moins d'impatience que je n'avois fait jusques là. Mais ne m'en estant depuis venu aucunes , je pensay que ce grand accident et les suites qu'il avoit tirées après soy vous auroient fait remettre à un temps moins troublé mio civilité bien moins nécessaire que le soin que vous déviés à vostre santé et à celles de vos concitoyens. Ce temps, à la vérité, a esté un peu long à venir, mais en l'écompense, quand il est venu, ça esté accompagné d'un si beau lesmoignage de la continuation de vostre amitié, que je me puis bien consoler de son retardement par le plaisir que sa possession me donne.
Ce tesnioignage , Monsieur, est le présent de vostre nouvel ouvrage qui par son excellence ne me montre pas seulement combien vous avés cave dans la nature, et ce que vous mérités du genre bumain en luy descouvrant les véritables organes de sa propagation', mais qu'il faut encore que vous soyés bien revenu de celte terrible maladie pour avoir fait un si long travail et d'une disquisition si fine et
que nous le revissions ensemble avant que de vous l'aller présenter. 75 M. de Charlesval mentionné dans cet extrait est-il le même que le poète normand Charles-Jean-Louis Faucon de Ris, seigneur de Charlesval, mort à Paris en 1698?
' En 1668 parurent deux ouvrages de Régnier de Graaf 5ur le sujet indiqué par Chapelain : De virorum organis generalioni inservientibus (Leyde, in-8°). — Epistola de nonnuUis circa portes génitales novisinventis (Leyde, in-ia).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
si pénible. Je loue Dieu de l'un et de l'autre et me resjoiiis avec vous de cette nouvelle g-loire que vous vous estes préparée par la publication de ces nouvelles descouvertes dans la fabrique du corps bumain. Je vous rens mille grâces du souvenir que vous avés eu de moy au temps de la distribution que vous en avés faitle à vos amis et je vous exhorte à ne pas demeurer en si beau chemin ayant un génie particulier pour éclairer ces matières obscures et pour demesler les voyes qui conduisent h la vérité des ressorts de cette admirable machine. Vous m'obligorés dans le progi'ès que vous y îerés de m'en avertir, et, si vous en mettes quelque chose au jour et que vous m'en faciès part aussi bien que de vostre traduction latine du traillé du suc pancréatique, croyés bien que porsomie ne le recevra plus agréablement que moy, ni n'en sera un défenseur plus vigoureux et plus fidèle.
J'ay envoyé à M' des Piquetières par M' son frère, qui est à Paris près de M' le procureur général ', l'exemplaire et la lettre que j'ay trouvé pour luy dans le paquet qui m'estoit addressé et je ne doute point qu'il ne [le] luy face tenir, ou de la maison de campagne oii il est avec son patron, ou lorsqu'il sera de retour en cette ville.
Cependant aimés moy tousjours et me croyés inviolablement. Monsieur, vostre, etc. De Paris , ce xxx septembre 1668.
À M. iMCOLE,
IDVOCAT AU PBBSIDUL DB CHARTRES ,