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À CHARTRES

Monsieur, je ne suis pas généreux parce

que c'est plustost une vertu de prince que du particulier, mais je suis humain parce que c'est une obligation attachée à la qualité de l'homme , et que si , dans la première . le principal mérite consiste en la liberté de pouvoir sans blasme ne l'exercer pas, la seconde est d'une indispensable nécessité à qui ne veut point passer pour brute. Et pleust à Dieu. Monsieur, que je fusse en estât de l'employer en faveur d'une personne pour qui j'ay une particulière estime eslablie sur tant de raisons! Mais les choses sont d'une manière à l'égard de M' Golbert et à l'égard de vostre partie, que, quelque passion que j'eusse de vous servir, je me trouve dans limpuissance de le faire.

Pour vous le justifier, je vous dois dire qu'encore que M' Colbert ne soit pas mal persuadé de moy, il ne me donne pourtant aucune liberté de luy parler d'autres affaires que de celles qu'il me commet pour les grâces que le Roy fait aux sçavans esirangers. Il en use de mesme règle envers ceux de ses domestiques sans leur souffrir non plus qu'à TOov de l'entretenir que de leur gestion. Cette conduite est fondée sur ce que sa porte estant ouverte h tout le monde, certains jours de la semaine, il ne refuse l'audience à aucun et qu'il ne veut apprendre les interests des parties que de leur bouche et par les mémoires qu'elles luy en auront laissé, et cela afin de leur oster toute espérance que les recommandations puissent rien auprès de luy.

Par là , Monsieur, vous voyés que ni moy ni mes amis ne vous pourrions assister en cette rencontre, quelque volonté que nous en eussions, et que le seul moyen de maintenir vostre droit auprès de luy, c'estque vous le luy veniés représenter vous mesme, ce que nul ne sçauroit faire ni si fortement ni

Achille de Harlay, comme nous Tavons déjà Jepn Nicole, père du célèbre ihéologien Pierre

Nicole, naquit à Chartres en lOoo et mourut dans la même ville en 1 678. Voir sur lui le Port-Royal de M. Sainte-Beuve (t. IV, p. /iia).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

si ëloquemiiient que vous'. Mais quand il ne seroit pas si rigide observateur de cette conduite, et que j'eusse la permission, que je n'ay pas, de le gouverner sur autre matière que celles de mon propre fait, il y auroit encore un obstacle cp.ii m'en empescheroit, el cet obstacle est que vostre })artie est de mes anciens amis, et qu'encore que vos raisons si bien de'duites me missent de vostre costé, nulle bienséance ne souffriroit que j'agisse contre iuy, n'estant pas son juge, pour vous, sa partie \ qui ne m'est guère connue que par ses bonnes qualités; en sorte que tout ce que je pourrois de mieux seroit de ne l'appuyer pas à vostre préjudice, ce que je ne feray jamais et de quoy je vous engage positivement ma parole.

M' de la Marguerie, d'ailleurs, à qui vous demande's qu'on osle le rapport de vostre cause qui a péri entre ses mains, est un homme qui m'honnore de son aiïeclion et qui auroit grand sujet de se plaindre de la mienne si j'allois prendre l'aflirmalive contre Iuy*. Vous estes, Monsieur, trop équitable pour n'approuver pas les divers motifs quej'ay de ne me charger pas de celte sollicitation, inutile, dun costé, pour vous el, d'autre, mal séante à moy, pour ne pas dire dommageable. Je vous prie cependant de croire que je vous en fais mes excuses avec beaucoup [ plus] de douleur que vous ne les recevrés et que je regarde comme un grand malheur d'avoir esté contraint de perdre l'occasion que vous m'aviés offerte de vous faire connoistre combien j 'es-

lime les dons de l'àmeel de l'esprit que Dieu et vostre travail ont mis en vous et qui vous tirent si fort du commun entre vos compatriotes.

Quant à l'addresse que vous proposés de l'aire de vostre Quintilien et de vos notes sur un si excellent autheur'' à l'excellent personnage que vous me marqués*, je la trouve la plus raisonnable du monde, et sons la répugnance qu'il m'a tousjours tesmoignée pour les dédicaces, oii il est de l'essence de le loiier, je m'offrirois à la tenter, et par celte occasion je Iuy insinuerois en mesme temps la grande opinion quej'ay de vostre sçavoir et de vostre éloquence. Car, quand il refuseroit la proposition , ce ne seroit pas sans vous sçavoir gré de vostre intention et, au pis aller, il vous conseilleroit de faire cette offrande au Roy avec les éloges qui sont deus à S. M. et dont elle fournit une si abondante matière.

J'attendray là dessus vos sentimens, lesquels je pounay recevoir avant son retour de Segnelay où, pendant le voyage de Leurs Majestés à Ghambord, il a pris le temps d'aller pour quinze jours ou trois semaines.

Je suis, mais fort sincèrement. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce u" octobre 1GG8.

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