CCCLXXVIII
A M" L'ÉVESOLE D'ANGEllS.
A ANGERS
Monseigneur, Lien que j «'lyo esté plus dune fois tenté de me resjoiiir saintement avec vous du jour que je voyois à l'accommodement de la grande affaire qui tient depuis tant d'années la chrestienté suspendue et dans laquelle vous estes l'un des principaux intéressés, je m'en suis pourtant tousjours retenu dans l'gpprehension que quelque accident impreveu ne vinst traverser les bonnes dispositions qui paroissoient à la voir
heureusement terminée, et aussi par Tordre exprès d'une personne qui a droit de commander ", de garder estroittemenl le secret qu'elle [m'avoit] conté de ces dispositions favorables. Le courrier qui en devoit apporter la conclusion estant venu à la fin\ et n'y ayant plus de lieu de révoquer la chose en doute, je n'ay pu tarder davantage à vous tcsmoigner la douce joye que j'en ressens pour le bien de l'Eglise en général et pour le vostre en particulier.
J'ay un indicible contonlement, Monseigneur, de vous voir désormais dans le port après un si périlleux orage et victorieux des obstacles qui ont si longuement exercé voslre vertu et vostre patience, et qui vous ont donné matière de tant mériter cncombatant pour la justice dans un abandon presque de tout secours, sinon de vostre courage et de la grâce dont Dieu vous avoit fait le défenseur avec quelque peu d'autres vases d'élection. Vous serés, un jour, comme eux un exemple d'une constance héro'ique, de celle qui, dans la naissance de nostre sainte religion, a signalé ses confesseurs et ses martirs. les gens de bien (pii sont éclairés ne mettant de différence que du temps entre vous et les Athanases, les Chrysoslomes et les Cypriens.
Si je conlinuois. Monseigneur, et que je vous disse le reste de mes pensées sur cela . vous n'achèveriés pas de lire ce billet, quelque vérité que vous reconnussiés dans ces pensées, tant voslre modestie est délicate et tant elle se choque des louanges, lors mesme que vous agisses le plus louablement.
Je me renferme dans l'assurance que de tous ceux qui vous félicitent de l'heureux succès de vostre cause , personne ne le fera
' Ce vorbo, fort usité dans i'ancien français, principalement comme terme de droit féodal, parait signifier ici, comme son correspondant latin depreeari , conjurer, détourner.
* Colbert probablement.
^ Le 3 octobre, un arrêt du conseil confirma la paix de Clément IX, loucliant les disputes du ffrniulaire.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
plus cordialement que nioy, ni avec une consolation plus grande. Cet inestimable bien m'a occupé de telle sorte qu'il ne s'en est rien falu que je n aye oublie de vous dire combien le glorieux retour de M'vostreneveu de son ambassade de Suède m'a donné de satisfaction aussi bien que l'espérance d'un plus considérable employ et dans un pais moins éloigné du nostre.
Je suis avec tendresse et respect, Monseigneur, vostre, etc.
De Paris, ce xii octobre 1668.
CCCLXXIX.
À M. SCEFFERUS,
PBOFESSBOn BS ÉlOQCENCÏ ET tETTBES HBMAIXBS , À l'PSALK, EN SCÈDE.
Monsieur, il y avoil près d'un an que jattendois avec impatience une seure occasion pour respondre à la lettre que vous m'aviés fait la faveur de m'escrire à Upsale, toute pleine de bonté et de civilité, lorsque j'en ay rcceu une seconde de vous par les mains de M' Segurel dont vousl'aviés cliargé à son départ de vos quartiers, luy faisant promettre de vous envoyer seurement ce que je luy voudrois confier pour vous. C'est par luy aussi que celle cy vous remercira de vostre souvenir et de vostre persévérance à aimer un bomme qui n'a rien mérité de vous, sinon par l'estime que luy en onldon-
' 11 s'agit là du Panégyrique de Théodose par Lalinus Pacatus Drepanius. Scheffer aniiola aussi les Histoires d'Éliea , les Fables de Phèdre et divers autres ouvrages de l'antiquité.
* De militia navali veterutn libri quatuor (1 65/i, in-4°). Quant à la seconde édilion dont il est ici question, elle ne fut jamais donnée. M. Weiss , après avoir dit {Biographie univei-selle) , que SchefTerr: avait préparé une nouvelle édition decet ouvrage et envoyé son manuscrit en Holhmde pour le faire imprimer», n'explique pas pourquoi les Elzéviers trompèrent les espérances exprimées
CHAPELAI>. II.
née quelques uns de vos ouvrages qui monstrent ce que vous valés dans le beau sçavoir et les grandes choses qu'on peut attendre de vos estudes curieuses et sérieuses.
Je ne puis encore que vous rendre très humbles grâces d'un livre que vous m'apprenés par la vostre estre le Pacatus illustré de vos notes ', car il l'avoit laissé chés luy le jour qu'il prit la peine de passer chés moy. Je le liray. Monsieur, avec l'attention qu'il mérite et vous en rendray conte par la première commodité. Je suis bien aise que les EIzevirs ayent entrepris la seconde édition de vostre Milice navale - qui ne pouvoit passer par de meilleures mains, soit pour le caractère, l'ancre (.viV) et le papier, soit pour les ligures, si vous en avés inséré quelquesunes dans vostre volume, comme le Rioius emplois a fait dans le sien De re navali. On verra avec plaisir vostre trailté De arte pictoria\ où vous adjousterés sans doute beaucoup de choses au travail du Hollandois Junius De pictura velerum\ ne vous contentant pas des éruditions triviales. On doit se persuader le mesme de l'autre qui n'est pas encore achevé, De re vehicularia '', à quoy il me semble que personne que vous n'a encore touché. Je ne sçaurois juger ce que peut estre ce Scriptor velus archiepiscoporum \ etc. , qui vous occupe maintenant pw des ordres supérieurs et je craips qu'il y ait bien de la moinerie et peu d'instruction et qu'il ne soit propre
à Chapelain par l'antiquaire strasbourgeois.
^ Graphice seu de arte pingendi liber singnlaris ( Nuremberg, 1669, in-8°).
* François Junius, né en 1589 a Heidelberg, mourut à Windsor, chez son neveu Isaac Vossius, en novembre 1O78, Son traité i)e pictura veterum libri ti-es parut à Amsterdam en 1687 {in-h") et fut traduit en anglais par l'auteur lui-même (Londres, i638, m-h").
^ De re vehiculari vetermn libri duo ( Francfort , 1671, in-i").
"^ Incerti sciijitoris Sueci, qui vixit circa
LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.
qu'à l'histoire ecclésiastique du païs. Il me seroit fort agréable d'en avoir lait un jugement téméraire. En tout cas, vostre nouvelle édition de militia navali payera pour tout. Je n'ay point trouvé vostre Maurice', ni vostre Philosophie italique^ à vendre chés nos libraires et il faut que tous ceux qu'on avoit fait venir ayent esté débités d'abord. Il est fascheux que vostre éloignemenl et dans des terres comme inaccessibles empesche un commerce réglé avec vous. Paulum sepullœ distat ineiiice celata virtus. La vostre est comme estouffée par les ténèbres presque cimmeriennes du climat que vous liabités , et je m'eslonne que toutes les académies hollandoises et allemandes ne se battent à qui vous aura, tant vous leur pourries faire d'honneur et de profit. Cela dépend pourtant du casque l'on fait de vous en Suède et de l'honorarium que le piince vous fait pour vous y retenir. Ce qu'il y a de certain est que vous ne trouvères point d'es-
tablissement digne de vous ailleurs qu'où la religion protestante prévaudra. Je vous en souhaite un tel et des plus avantageux comme celuy qui vous honnore et qui suis véritablement, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xii octobre 1668'.
À M. OTTAVIO FERRARI
PnEMIER PROFESSEE R E> ÉLOQUENCE ET HISTOIRE, À P\nOLE.
Monsieur, vous aurés veu par mes dernières la véritable joye que je sentis à la nouvelle que vostre fièvre vous avoit quitc et le conseil que je vous donnois d'éviter la recheute par une précipitée application à l'eslude et au travail. C'est assés de n'estre plus malade. Il faut attendre patiemment la santé; la convalescence en est une espèce, ou du moins un gage de la bientost recouvrer, pourveu qu'on ne la recule point pour
ann. 1 3ûù, brève chronicon archiepiscoporum , prœposilorum, decanoinimyelc, ecclesiœ Upsaliensis , cum notis (Upsal, 1 678, in-8°).
' Maurice, empereur d'Orient, né en 530, décapité le 27 novembre 602, avait écrit sur l'Art militaire douze livres qui furent publiés pour la première fois à la suite des Tactiques d'Arrien, avec traduction latine et notes par SchefTer ( Upsal, iC6/j, in-8°).
^ De natura et comtitutinne philosophiœ italicœ seu Pythagoricœ libei- singularis ( Upsal, 1 G6'i).
^ Le même jour. Chapelain complimentait ainsi Hevelius (f' 52 0) : «Le ju(;emenl que vous avés porté du Traitté des droits de la Reym et du libelle de l'Isola qui a pour titre : Lehoucliei- d'Estat est digne de vostre équité et de vos lumières. A Toccasioi) je le feray valoir auprès de celuy qui m'avoit ordonné de vous faire part du premier. Vous ne jugés pas moins sainement de la magnanimité du Roy dans la paix qu'il a donnée à ses ennemis pouvant sans obstacle leur faire une si facile et utile guerre. L'Europe doit estre par là
éclaircie combien il est éloigné de vouloir envahir le bien d'aulruy, luy voyant relascher si libéralement du sien pour le repos de la chreslienlé.» Le 19 novembre, Chapelain (f 5a6) remercie Gronovius du projet qu'il a de lui dédier ses notes sur Pline l'ancien. Le mémo jour, il se plaint ainsi àGraiiani(f°.'32G v")decertainspoc<fl«((e* (le mot avec sa terminaison péjorative peint bien l'indignation de l'auteur de la Pucclle; on le chercherait en vain dans nos lexiques): r Quant à ce que vous souhaités de sçavoir de mes affaires du Parnasse, il s'est élevé ou plustost resveillé une faction de poelastres contre nioy. Ils ne veulent pas que ma versification soit poétique, et la deschirent par des satyres et des libelles furieux dans l'espérance do riiiner mon crédit à la Cour et ma réputation dans le monde. Je laisse escumer l'envie et la malignité sans en estre csmu , dédaignant de me commettre avec de si bas et de si lasches adversaires, et pour toute vengeance, je continue mon ouvrage et l'auray achevé dans trois mois, sauf correction. n
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
la vouloir trop avancer. L'amour des Muses et les agréables idées que leur familiarité vous ont laissées vous divertiront sans vous fatiguer, puisqu'Epicure , mesme dans la torture mesme de sa néphrétique et les tranchées de son flux de sang qui l'emportèrent à la fin , adoucissoit ses peines par le souvenir et la contemplation des grandes choses dont il avoit enrichi la philosophie. Joiiissés de la douce mémoire de vos excellentes productions et remettes à leur donner des compagnes que vous soyés entièrement remis.
Jay un scrupule de vous avoir donné occasion de n'en pas user avec celte réserve par le désir que vous avés tousjours de m'obliger et de me satisfaire. Vous vous estes trop tosl mis à lire mon ouvrage et vos sages avis sur ce sujet me font voir que vous y avés apporté trop d'attention. Je ne les refuse pas pour ce qui reste , mais je seray bien aise qu'ils ne viennent que tard pour m'assurer qu'ils ne vous auront rien cousté, et que ce seront des fruits d'une santé confirmée.
Je conviens, au surplus, avec vous qu'il eust sufiî de l'addresse que je fais du poëme à M' le duc de Longueville, et connoissant en effet qu'il y auroit plus de dignité à ne l'accompagner pas d'une dédicace séparée de son corps . mon inclination me portoit à n'en point faire d'autre. Mais il ne fut pas en ma liberté, nos moeurs ne le permettant pas , et vous sçavés que les temps ne se ressemblent pas et qu'il est parfois dangereux de faire ce qui seroit le mieux, ce qui m'en consola dans la nécessité de passer par des-
sus les plus nobles maximes, outre les exemples de Stace et de Martial que vous avés remarqués, ce fut celuy de Buchanan ', ses tragédies de Baptistes et de Jephté et ses traductions de celles de la Médée et de VAlcestc d'Euripide, auxquelles il a mis en teste des épistres en prose, et celuy du comte Girolaïuo Graziani, qui en fait autant à ses deux poèmes épiques de la Cleopalra et del Conquisto di Granata, aussi bien que celuy de Giulio Strozzi au sien de la Veneiia edificata- et que celuy du Testi et du Marin devant leurs ouvrages lyriques de l'un et épique de l'autre. Cette gravité de m'en abstenir au devant du mien m'eust tourné à blasme envers le prince qui s'estoit si royalement intéressé dans mon projet, ne m'honnorant pas seulement de sa bienveillance, mais encore de ses bienfaits considérables trente ans durant et que sa mort a laissés vivans encore. Il importoit à ma gratitude que le monde la connust plus particulièrement que les vers ne l'eussent pu souffrir et qui ne se pouvoient déduire qu'en prose.
Je me fusse aussi passé volontiers de préface et je ne l'y ay employée que forcé par la révolte de certaines canailles à qui ma réputation et ma fortune faisoient mal aux yeux. Il y eut des complots infâmes de décrier mon livre avant qu'il fut né. On sema dans la cour et dans la ville des libelles et des satyres durant son impression, et je sçeus que mes jaloux, ayant corrompu la fidélité de mes libraires, avoient eu les feuilles en leur puissance, sur quoy ils en avoient fagoté une censure qui parut en
' Georges Buchanan, né en Ecosse en i5o6, mort en 1 5 8a, appartient quelque peu à la France par son professorat en notre pays (tantôt à Paris, tantôt à Bordeaux). Voir V Histoire de Sainte- Barbe par M. J. Quicherat (t. I, p. iSS-ifii), te discours de M. R. Dezeinieris : De la renaissance
des lettres à Bordeaux (i 86i, p. 1 8 et 1 9), et V Histoire du collège de Guyenne par M. E. Gaullieur (187^, p. i3()-ifili eti63-i65).
^ Jules Strozzi, né à Venise en i583, mourut dans cotte ville en 1660. Son poème héroïque ( Venezia edijicata) parut en 1 6a i (Venise, in-fol.).
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LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
t'iTet au mesme temps que l'ouvrage , et qui ne luy fit pas de bien auprès des malins dont les cours sont tousjours pleines. Ce ne fut donc pas tant une pre'face qu'une apologie, comme vous la nommés fort bien , et les pe'riodes par oii je débute en monstrent assés la nécessité. Il falloit encore se concilier les émules en leur rendant la justice que j'ay fait succintement, plusieurs d'entre eux ne voyant pas aussi sans peine la posture où ils me trouvoient, soit pour l'estime, soit pour le bien.
Je vous rens ce conte là , Monsieur, non pas pour improuver en rien vos trois observations, desquelles je tombe d'accord et que j'approuve comme fort judicieuses, mais seulement afin que vous sachiés quels motifs l'ont fait juger à propos à mes amis illustres, entre autres à M' le duc de Montauzier, maintenant gouverneur de M°' le Daufin , me faisant laisser le meilleur et m'ohligeant h me retrancher dans le moins bon pour ne pas choquer le goust de nostre monde et pour conjurer ou destourner de nouvelles tempestes.
Je ne sray encore qui l'on a destiné pour ambassadeur à Venise, etjem'enenquerray pour vous rendre auprès de luy par moy ou par mes amis l'office que vous désirés. Je verray aussi si l'on a pensé à quelqu'un pour ompescher l'eau de se corrompre dans les vaisseaux, ce que je n'ay point ouy dire, mais bien qu'on avoit entendu à la proposition d'un lionnne qui se faisoit fort de dessaller l'eau de la mer et de la rendre potable, et l'on est après à en examiner les moyens.
Je feray vos baise mains à .M" Seguin et Carcavi.
De Paris, ce xii novembre 16 G8.
CCCLXXXI.
À M. D'ANDILLY