À AMSTERDAM
J'ay eu, Monsieur, une extrême joye à la réception de vostre lettre qui m'a conlirmé ce que j'avois bien imaginé à l'arrivée de celle que vous escrivistes d'Amsterdam à M' Conrart. J'ay compris que ces curiosités que vous avés desja mises ensemble regardent vostre grand recueil de voyages dont les premiers tomes ont tant satisfait l'Europe et tant fait souspirer après leur suite tout ce qu'il y a d'amateurs du commerce et de la navigation. On ne sçauroit manquer de vous féliciter de ces nouvelles conquestes qui prolongeront les frontières de ce vertueux empire que vous vous estes si légitimement aquis en ce genre lorsque vous les exposerés au jour avec l'exactitude et les éclaircissemens que vous avés fait les autres.
Pour TAbulfeda, vous ne vous contenterés pas de le conférer avec l'original dont M' Gionovius peut disposer. Vous le metlrés ensuite sous la presse, si vous m'en croyés, estant tout porté, au lieu oix rien ne vous manquera de ce qui sera nécessaire pour laccomplisseinent d'un si noble dessein et si dcspoïiillé de tout autre interest que de celuy de l'utilité publique. M' Vossius vous y rendra toutes sortes d'assistances généreusement. J'en escrirois à M' Gronovius, s'il estoit besoin '.
J'ay resjouy M° et M'"' Sévigné * en les assurant que j'aurois bientost le traitté du Fircnzuola qu'elles souhaitent\ Je ne l'ay
' Tliévcnot n'a publié qu'un extrait d'Ahoul- Féda : Tableau de la situation de pluêieurs villes de Sinde et de l'Inde , précédé de considérations sur l'importance du travail du géo<jraphe arabe {Relations de divers voxjaçres curieux, etc., Paris, I. r, in-fol., i663).
- M"" de Sévigné, alors âgée de vingt ans,
allait devenir comtesse de Grignan Tannée suivante.
' Ange Firenzuoia, né à Florence on septembre 1^93, mort vers i5i8, fut un des plus gais conteurs du xvi' siècle, — Voir ce qu'en dit Ginguené dans la Biographie vniveiselle , et aussi ce qu'en dit M. L. Etienne dans YHis-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
point encore receu ni le Pline de M' Gronovius ' dont il y a quelque temps qu'il me donna avis à ma grande confusion. J'espère que dans cette dédicace il aura eu soin de ma pudeur, comme je l'en avois instamment supplié.
M' Conrart se sent un peu de l'hyver et paye la douceur dont il a joiiy tout l'automne. Quant à moy, depuis ti'ois jours seulement, j'ay une fluxion sur l'orteil du pied gauche qui m'arreste à la chambre, et que je n'oserois encore baptiser goûte par ce que je ne suis pas encore expert en ce mauvais meslier là.
Portés vous bien. Assurés M" Vossius, Graevius et Gronovius de mon service et me croyés tousjours tout à vous.
De Paris, ce xxi décembre iC68.
CCCLXXXV, À M" COLBERT,
MIIIISTBE D'BSTAT -,
Monseigneur, il y a bien un mois que je receus la response de M' Viliotte à la dernière lettre que je luy avois escritte par vostre ordre touchant le peu de part qu'il avoit donnée à feu M^' le cardinal dans son Histoire de la régence. Mais le mal qui vous esloit survenu et qui vous a si long temps exercé, au grand desplaisir de vos fidelles serviteurs et de tous les gens de bien, me retint de vous en rendre conte dès lors, d'autant plus que je creus le pouvoir différer sans conséquence , et qu'il y eust eu de l'indiscrétion de troubler vos remèdes par un avis qui ne pressoit point.
Maintenant, Monseigneur, que Dieu a exaucé nos vœux et soulagé vos peines , il
n'y a point de péril a vous dire que cet honneste homme est entré dans les expediens que je luy ay ouverts pour réparer ses omissions à l'égard de M«' le cardinal, et que dans la seconde partie de son ouvrage, dont le traitté de paix fait la principale matière, il m'assure d'avoir pleinement satisfait à la justice qui est deiie à son administration et à vostre désir. Et sur ce que je luy avois insinué que s'il traduisoit luy-mesme son ouvrage en italien, il auroit et plus de cours et plus d'approbation delà les monts , il m'a mandé qu'un des ordinaires de M' de Savoye avoit eu ordre de Son Altesse d'en faire la version, à quoy il travailloit incessamment, et qu'il l'auroit bientost achevée.
Ainsi, Monseigneur, la chose pour cet article a esté mise au meilleur estât qu'elle puisse estre. Pour les autres savans estrangers. Monseigneur, je lesvoy tousjours dans la mesnie ardeur de glorifier le Roy et remplir le monde de ses justes loiianges. Vous aurés veu la Cométographie de M' Hevelius, laquelle il a dédiée à Sa Majesté, et que j'ay remise à M' Carcavi pour vous estre rendue, afin qu'elle soit plus agréablement receiie de vostre main; et cet exemplaire esloit accompagné d'un autre pour vous, afin de trouver place dans vostre bibliotèque.
M' Gonringius me mande qu'il vous avoit propose de servir le Roy de son crédit auprès de ses princes, et de sa plunie, au cas que Sa Majesté pensast à se faire élire roy des Romains; mais il m'a semblé estre du service du Roy de luy respondre qu'au point où sont les affaires, il ne touchast pointa cela sans un ordre de vous bien précis.
ioire de la littêi-alure italienne (pages 38 1-386). U n'est pas une seule fois question de Fircnzuola dans toute ia correspondance de M"' de Sévigné.
cnirELAiN. — II.
' Le Tacite de Gronovius (Leyde, 3 vol. in-8°) ne parut qu'en 1669.
* Imprimée dans le recueil de M. Ciément (t. V, p. 630).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
MM" Waghenseil, Bœclerus, Vossius, G^ono^^us, Dati, Viviani , Ferrari , Heinsius, chacun selon son genre, ont sur le mestier des ouvrages importans j)our en faire de nouvelles offrandes à Sa Majesté. M' Graziani est tout brûlant de ce mesrae zèle, et fraischement encore il l'a employé à nostre sollicitation pour gagner au Roy le sieur Cassini, de Bologne'.
Ayant sçeu de mon costé , Monseigneur, que vous désiriés que la description françoise du Carrosel fust mise en latin avant que de la publier, jay creu avec M' Perrault que personne ne pourroit mieux réussir a un ouvrage si difficile que M' Flécbier. qui l'avoit desja composé de son chef en si excellens vers latins, et je Tay porté à s'aquerir ce nouveau mérite envers vous, et à tout quitter pour cela. J'avois pensé pour la mesme cbose à M' Petit, le médecin, qui escrit également bien en prose et en vers latins; mais i\P Flécbier, en ce fait particulier, m'y a paru encore plus propre.
M"^ Perrault vous rend conte de nostre assiduité aux assemblées de cbés vous, et de ce qui s'y passe pour satisfaire à vos commandemens , ce qui m'empescbe de rien adjousler à cette lettre desja assés longue sinon que je seray élernellement , Monseigneur, vostre , etc. ^
De Paris, ce xxvi décembre 1668.