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LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

passée. Le traitté du Firenzuola ne m'a pomt encore esté rendu.

Je suis tout à vous.

De Paris, ce xxvii décembre 1668 '.

CGCLXXXVIII.

À M. JOH. VORSTIUS,

BIBLIOTHÉCAIBE DE M. L'ÉlECTBUB DE BBANDEBOCRG , À COLOGNE-SCR-SPIRE*.

Monsieur, je tiens à grande gloire que mon nom soit passé jusqu'à vous avec quelque sorte d'estime , mais je ne vous dois pas laisser dans l'erreur où je voy que la renommée vous a jette, en me débitant pour l'arbitre du mérite des gens de lettres respandus par toute l'Europe et pour leur introducteur auprès de S. M. très chrestienne, aussi bien que de leurs ouvrages dans sa bibliotèque. J'ay bien, à la vérité, esté, il y a quelques années, consulté par M' Colbert, l'un de ses principaux ministres d'Estat, sur les lettrés

de réputation de l'Europe et des autres parties du monde, à qui le Roy pourroit bien employer ses grâces et j'ay eu l'honneur d'estre creu de ce que je luy assuray entre autres de M" Hevelius, Gonringius, Reinesius, Bœclerus, les ouvrages desquels m'avoient passé par les mains et laissé une grande opinion de leur doctrine. C'est toute la part que j'ay eue dans cette affaire et si j'ay depuis rendu quelques offices h ces M" et à d'autres dans celte cour, ce n'a esté que comme instrument des volontés du Prince et des ordres de son ministre, sans que j'ay autre crédit auprès d'eux pour l'avantage des personnes sçavantes que pour estre ouy lorsque je suis enqiu's par eux du sçavoir des gens de lettres.

Sur ce pied là , Monsieur, réglés les pensées que vous ponvés avoir de profiter de mon petit ministère, de l'estendiie duquel vous devés faire estai. Car par le peu que j'ay desja leu de vos œuvres dont jusqu'icy

' Le 3 1 de ce mois. Chapelain (f° 5^7 \°) reproche à Carlo Dali de ne mettre pas d'adresse précise sur les lettres qu'il lui envoie, rt Paris, dit-il, n'est pas comme Florence. C'est un monde où les plus qualifiés sont confondus avec les moindres hommes, et où l'on a besoin d'un bon furet et d'un guide pour les dosmcsler et les rencontrer. 55 il lui recommande de ne plus se heurter ffà cet escueil, si vous ne voulés que vos excellents escrits y facent naufrage. . . n 11 ajoute: «Je me rcsjoùis de voir qu'enfin le panégyrique qu'il y a si long temps que je fais attendre est tout ébauché et qu'il n'y a plus que le coloris qui luy manque. Vous me donnés moyen par là de dégager ma parole qui commençoit fort à estre suspecte de légèreté et de maintenir en ceste Cour la vérité de vostre gratitude, dont on croyoit désormais avoir sujet de douter. Je me sens, Monsieur, soulagé par là d'un grand fardeau et je vous remercie autant de Testa t où vous avés mis vostre ouvrage que si leur accomplissement ne vous importoit pas plus encore qu'à moy . . . Au reste l'exorde et la proposition de la pièce

m'ont semblé très dignes de vous et de vostre sujet. Je n'y ai pas seulement trouvé de ia pureté, de l'élégance, du nombre et de l'harmonie, mais encore de la sublimité, de la majesté et de la pompe ...»

On est étonné de ne pas trouver, dans les minutes des lettres de l'année 1668, une lettre célèbre que Chapelain écrivit, en cette année, à Paul Colomiès au sujet des décades de Tife- Live de l'abbaye de Fontcvraud. Voir celle lettre, qui est fort curieuse, et dont l'aulhenticilé ne peut être soupçonnée, dans la Bibliothèque choisie de M. Colomiès (Paris, 1781, in-12, pges 49-46), et dans les Œuvres complètex de l'érudit de la Rochelle {Pauli Colomesii Rupellensis... 0/)era , Hambourg, 1709, in-'i", page 608).

' Cette lettre est la première de celles que nous tirons du cinquième et dernier volume des minutes de la correspondance de Chapelain (n" 1889). L'érudit auquel cette lettre est adressée, Jean Vorstius, naquit en 1638 à Wesselbourg et mourut à Berlin en août 1676.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

je n'avois encore rien veu , j ay connu ce que vous valés et de quoy vous estes capable. Celle par où j'ay commencé est vostre Conjecture sur la génération des animaux^ contre la nouvelle opinion de Herverus\ qui m'a semble' fort savamment traittée et vraysemblable. Je prendray le temps de voir les autres et je veux croire qu'elles ne le seront pas moins que celle cy. Si ces ligues que les Anglois, Suédois, Hollandois, etc., forment contre le Roy ne traversent point sa munilicence et ne la forcent point de faire servir pour sa défense le fonds destiné aux gratifications des sçavans, je veilleray aux occasions de faire connoistre que vous n'estes pas des moindres, et il ne tiendra pas à moy que vous ne soyés considéré. Je souhaille passionnément que cette tempcsto se dissipe et que ma bonne fortune me donne moyen d'estre utile à ceux qui vous ressemblent.

En attendant , je vous assureray du cas qiie je fais de vostre vertu et de vostre érudition.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce vi janvier 1G69*.

CCCLXXXIX.

À M" COLBERT

MWISTBE D'ESTAT, À PAR1S^

Monseigneur, je n'eus pas plustost receu par M' Perrault les lettres aux sçavans estrangers signées de vous, que je m'appliquay à faire celles dont vous trouvés bon que je les accompagne, toutes les fois que vous les en honorés, en leur envoyant les gratifications que vous leur avés procurées , et en mesme temps à faire sçavoir a M' Le Bègue qu'elles seroient prestes à luy estre consignées , pour joindre aux lettres de change , quand il les auroit négotiées avec le banquier qui les leur doit faire toucher. Nous nous sommes veus depuis là-dessus , et il m'a assuré qu'il a desjà pris ses mesures pour cela et que, sans faillir, elles partiront toutes par les ordinaires de vendredy prochain, pour exécuter incessamment vos ordres.

Je vous devois ce conte-là , Monseigneur, aussy bien que le très humble remerciment

' On trouvera d'excellents renseignements sur les œuvres de Vorstius dans l'article consacré à ce philologue par Chauffepié en son Dictionnaire historique et critique.

- Conjectura de freneratione animantium (Berlin, 1667, in-12).

^ Guillaume Harvey, l'illustre anatomisle, naquit à Folkstone en avril 1078 et mourut on juin iG58. L'ouvrage attaqué par Vorstius était intitulé : Exercitationes de generatione animalium (Londres, i65i, in-Zi"), ouvrage qui avait été souvent réimprimé, et notamment en 16CG, à Padoue.

* Le 1" de ce mois, Chapelain avait écrit à Gustmayer (f 1) : r Je vous suis obligé de ce que vous ne vous relaschés point dans la sollicitation de celte description du globe do Golorp [description faite par Olearius], et que vous m'en continués à donner espérance ; mais je n'entens point que vous y faciès des efforts qui vous soient

onéreux. Je vous dis la mesme chose pour ces esclaircissemens du voyage de la Chine par le Nord, quelque curiosité que j'en aye. Vous m'avés aussi obligeamment instruit de l'estat où estoient les affaires de Pologne sur la fin de novembre et de ce que c'estoit que la convocation qui précède les comices de l'élection, comme encore du pouvoir qu'un seul gentilhomme polonois a de rompre les délibérations de l'assemblée générale, si son avis est différent de celuy de tous les convoqués, sur quoy néantmoins ils ont résolu de passer en celte rencontre si pareille opposition s'y faisoit.n Le h janvier, Chapelain (P 1 v") loue Lorenzo Magaiotti «de cette fleur d'éiocution qui accompagne» tout ce qu'il écrit. Un peu plus loin, Chapelain, écrivant à Bœclerus, revient en une ligne dédaigneuse {{' ^ v°) sur la «chronique scandaleuse du fourbe Priolon.

* Imprimée dans le recueil de M. Clément (l.V,p. G.37).

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de la nouvelle grâce que vous avés eu la bonté d'inspirer à Sa Majesté' de me faire , et qui ne fait qu'adjouster de nouvelles chaisnes à celles qui, par tant de raisons, m'ont lié si estroittement à son service et au vostre. Je ni'acquite d'une si juste obligation avec le respect qu'une si glorieuse faveur mérite , et prie Dieu qu'il naisse quelque occasion où je me puisse satisfaire en m'en aquitant dignement.

Au reste, Monseigneur, j'ay eu une grande consolation , en recevant vos lettres pour les gratifiés estrangers, d'y en trouver une pour M' Gonringius qui avoit esté oublié , ce personnage , entre tous les sçavans bommes du Nord, estant sans doute le plus éminent en sçavoir presque de toute sorte également, et. ce qui est davantage, l'unique jurisconsulte qui par ses ouvrages en ce genre a fixé le droit allemand et en est regardé comme la règle. Outre qu'il vous peut souvenir que s' estant offert à combattre la renonciation de la Reyne, vous m'ordonnastes de l'y engager, et que son Traittê, dont je vous ay fait voir les premiers cahiers, estoit prest à publier et n'eust pas peu fortifié la cause de Leurs Majestés , si la paix surveniie ne vous eust pas fait m'ordonner de le luy faire tenir sous la clef, pour s'en servir si quelque jour les affaires le demandent.

\'ous voyés par là , Monseigneur, que c'est nne plume à conserver pour le besoin, et dont les escrits peuvent estre d'un très grand usage. Je ne dis pas la mesme chose du sieur Viiiotlo, lequel est médiocre en comparaison, et dont THisloire latine de la régence n'a rien de vrayment bon , sinon qu'il y garde

bien la justice aux armes du Roy. Dans mu précédente néantnioins, je me donnay l'honneur de vous escrire qu'il estoit disposé à la rendre à la mémoire de Son Eminence, au lieu où il doit parler de la paix des Pyrénées et où il raconte sa mort. Vous jugerés si, pour l'y engager plus fortement, vous luy voudrés faire continuer la gratiiîcation.

Pour M' Vaghenseil , c'est un sçavant de la dernière importance dans les lettres hébraïques , qui a eu le bonheur de vous plaire par la traduction allemande du Trailté et des Patentes du commerce, qui de plus est dévoilé aux interests du Roy par son inclination, encore plus que par les bienfaits de Sa Majesté . et quoy que vous résolviés sur son sujet . je suis certain que vous ne le sçauriés jamais perdre.

Pardonnes à la longueur de cette lettre dont je ne me pouvois dispenser et me croyés tousjours inviolablemeut, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xa janvier 1669'.

À M. THEVENOT

CMTILBOHIIE rBiH<;OI$ , À AMSTERDAM.

Vous n'aviés pas besoin, Monsieur, de mes offices auprès de M' Gronovius, et vous l'avés bien pu connoislre par la response qu'il vous a envoyée ouverte pour moy. Ne vous défendes point du bien qu'il m'a dit de vous; ce bien y est tout entier et si ce sçavant homme vous avoit autant pratiqué que moy, il m'en auroit dit encore plus , mais

' A la suite de celle lettre, nous trouvons les lettres adressées par Chapelain aux gratifies étrangers; ces lettres sont conçues en termes presque identiques et elles ressemblent à celles des années précédentes. Je ne citerai donc que ces deux lignes de la lettre adressée à

Ferrari (f 8): «f Quand vous aurés publié vostre dissertation De lucernis mitiquis, je me promets un grand plaisir de vos contredits à l'opinion de Licetus, qui m'a toujours semblé peu philosophique et dont la latinité m'a paru médiocre.'»

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il n'est pas question de faire icy voslre éloge. Vos mœurs et vos escrils ne l'ont desjà que trop fait et mieux que ni luy ni nioy ne le pourrions faire.

Je suis bien aise que M' Vossius ait dédié le livre De l'Idolâtrie de feu son père à M' Golbert et qu'il ait dégagé par là toutes les paroles que j'ay données pour le faire conserver entre les gratifiés. Les exemplaires de ce grand ouvrage n'ont point jusqu'icy paru, et j'en serois en peine si je sçavois qu'il les eusl commis à la mer en cette saison.

Vous ne me mandés point quel profit vous avés fait en Hollande pour désespérer d'en faire davantage, ni quelle nature d'affaire est celle que vous y poiuriés faire que vous trouvés au dessus de vos forces. Au moins profiterons-nous de celte impossibilité puisqu'elle avancera vostre retour, après quoy tous vos amis souspircnt. Mais en partirés vous sans y avoir fait iuiprimer voslre L'Abulféda? Je ne le puis croire, et vous auriés tort, car de le laisser là pour estre publié par un commissionnaire, il ne verroitlejour que comme un avorton qui feroit houte à ses père et mère. Songes y sérieusement. Surtout ne revenés que par terre et ne faites venir vos emplettes que par terre aussi.

M' Conrart et moy vous sommes fort obligés des offres que vous nous faites pour nous recouvrer des curiosités de ce pais là. Ce seroit pour nous la meilleure occasion du monde, estant aussi intelligent et aussi affectionné que vous estes. Mais pour cela il nous en eust falu une liste.

La prière que je vous fais est de mettre dans vos ballots le Pline de M' Gronovius, s'il est achevé avant vostre départ. Je serois bien aise aussi que vous fissiés voir chés les principaux libraires de delà s'ils n'auroient point quelques exemplaires de la nouvelle édition du livre de M' Conringius De habitu veterum corporum gennanicorum , qu'il a augmenté de moitié et qu'il m'a dédié, il y a plus de

deux ans, sans que de tous ceux qu'il m'a envoyés depuis il en soit venu aucun jusqu'à moy. Ce petit ouvrage commença sa réputation et c'est celuy qui me le fit connoistre et servir.

Pour moy, je n'ay plus de vraye santé, mais seulement des relasclies de maladie qui me souffrent de converser avec les Muses, nos amies , et de satisfaire tellement quellement à ce que je dois à mes patrons et à mes amis. Quant à cette goutte prétendue, elle a peu duré et n'a pas la mine de revenir. Que si vos médecins vous l'ont débitée pour un signe de longue vie, ils se sont trompés à mon esgard, car ce signe a esté prévenu par la chose signifiée , tout homme qui a entamé la 7/1° année se pouvant dire avoir assés longuement vescu. Je feray cependant tout ce qui dépendra de moy pour prolonger celte vie languissante et les incommodités dont elle est accompagnée ne me feront pas souhaiter de la voir accourcir, ne fust-ce que pour estre encore en estât de vous rendre quelque petit service.

Ne prenés pas congé de M" Vossius et

Gronovius sans les faire souvenir de moy et

sans les assurer que je les ay tousjours pré-

sens à ma mémoire aussy bien que vous.

De Paris, ce v février 1669.

À M. GRONOVIUS

PHEMIKH PROFKSSEUn EN ÉL0QUE:«CE à L'ACADÉMIE DE lETDES , À LEVDEJf.

Monsieur, comme si vous ne m'eussiés pas desja accablé de louanges si peu méritées dans l'épistre dédicafoire de vos notes sur Pline , voila que vous rechargés de plus belle et que vous m'oslés tout moyen de m'en relever. Il est vray que pour ces dernières j'en suis le maistre et que si vous m'en avés opprimé je n'auray pour remède qu'à les supprimer, et, en faisant un secret à tout ie

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monde, faire que cela soit comme non advenu.

Je me tiens bien heureux que vous aye's receu la nouvelle gratification que M' Colbert vous a procure'e auprès de S. ^L depuis vos dernières, car, comme vous estes extraordinairement reconnoissant, vous n'auriés pas manqué de doubler la dose et de m'y attribuer encore plus de part que je n'y en av. Remerciés en, Monsieur, les vrays autheurs, le Monarque et le Ministre, et pour mon regard contentés vous de vous resjoiiir avec moy que j'aye esté jugé par eux digne d'en estre l'ordinaire instrument et l'exécuteur fidelle.

Je vous dois à bien plus juste liltre des actions de grâces de la persévérance avec laquelle M' Thevenot mescrit que vous le secoures dans le besoin qu'il a de la communiqualion des livres arabes de la bibliotèque de vostre célèbre Académie, en quoy vous ne le serves pas seulement, mais encore le public, au bien duquel ses travaux non communs sont uniquement dirigés. Si Dieu luy conserve la santé, on verra par luy, entre autres choses, la géographie notablement illusti'ée et la navigation rendue plus facile par des observations exactes et des relations aussi curieuses que certaines, le tout selon que l'art l'ordoniie et que la vérité le requiert. Son application à ceste sorte d'estude est d'autant plus nobie quelle n'a rien de sordide et qu'au lieu d'y chercher autre inlerest que celuy de l'avantage du genre humain, il y employé avec son temps la richesse qu'il a héritée de ses pères. Je viens à ce détail afin que vous ayés plus de joye

^ Rolland Le Vayer de Bouligni, fils de René Le Vayer, conseiller d'État, naquit au Mans en novembre 1627 et mourut à Paris en décembre i685. IJ fut d'abord avocat au parlement de Paris, se distingua comme défenseur de Fouquet, et devint en janvier 1671 maître des requêtes,

d'avoir contribué à des desseins si honnestes et de vous estre aquis par là un ami et un serviteur de ce poids et de cette considération.

Je verrois volontiers la nouvelle édition du traitté de Gonringius De habita vêterum, etc.

De Paris, ce v febvrier i66q.

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