‹ Lettres. PubliéesChapitre 18 sur 309 · À LA ROCHE-RACAN · texte numérisé non relu

À LA ROCHE-RACAN

Monsieur, je m'aquittay jeudy dernier de la commission que vous m'aviés donnée eti pleine Académie et y leus la lettre par laquelle vous nous raandiés vostre maladie et vostre guérison. L'une surprit et affligea tous ces Messieurs et l'autre leur rendit la joye d'autant plus grande que vous leur a pp reniés que ces longues syncopes et ce terrible desvoyeraent vous avoient délivré de l'asthme qu'ils croyoient avec vous ne vous devoir abandonner que dans le tombeau. Ne craignes donc point qu'on vous donne de successeur. La Compagnie s'ayme trop pour se faire cette injustice et vous ayme trop |jour commencer par vous à agir contre droit et raison. Je croy raesme que quand vous la quitlerés pour aller estre d'une société plus

notes historiques ou critiques. n Chapelain termine la lettre en parlant de Tambassadeur J. A. de Thoi", de IV accident funeste à tant de lestes qui liiy sont si chères," de la joie que lui donne la nouvelle de leur guérison.

' La cour était airivée à Toulouse le i h octobre. Elle avait quitté Bordeaux le 6 du même mois.

- Honorât do Bueil, marquis de Racan, ctail alors âgé de soixante-dix ans. Aé au château de la Roche-Racan (Touraine), en 1689, il mourut c-n février 1C70 . Voir dans ses Œuvres cowplèUs

piiblii'es par M. Tenant de Latour {Bibliolkècine dzévirienne , 1807, t. I, p. .Sig-SaS) une lettre à MM. Chapelain, Ménage el Conrart, du 'io octobre i656, une lettre (p. Sag-SSS) à M. Chapelain, de novembi-e iG.")6, une autre letlr.^ au même (p. 338-3/i5), sans date, enfin une lettre toujours au même touchant la poésie héi-oïqiie, du 25 octobre iG5/j (p. 3i5-354). Dans une lettre suivante adressée à .Ménage(p. 35i), Racan parle dune visite faite par lui à Atys avec Cbapolain et avec Ménage, qu'il rapproche tous les deux d'Arislole.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

sainte et plus auguste, elle sera bien enipeschée à remplir voslre place et qu'il y aura peu de gens qui osent y aspirer '. Si vous songes bien qui vous estes, et que vous navés pas vostre pareil, vous conclurés que celuy qu'on y establira ne vous pourra jamais valoir et qu'il ne vous y servira que de lustre. Mais, grâces à Dieu, nous n'en sommes pas encore là, et sans nous faire malheureux avant le temps, il vaut mieux nous passer de ces indignes successeurs et que vous vous servies de successeur à vous-mesme, par où l'Académie aura son conte et ne s'appercevra point de celte inégalité. Elle vous attend donc à la Saint- Mai-tin pour estre juge en son siège, si vous estes partie en celuy du Parlement", et ce sera en ce temps là que vous pourrés plaider vostre cause ' devant M' Conrarl qui, pour estre partie intéressée en l'aflaire dont est question, n'en sera pas moins juste juge, et si vos descbarges sont valables, il prendra plus de plaisir à se condamner qu'il n'en a eu d'avoir trouvé que vous aviés un peu péché d'estre party de Paris sans iuy avoir dit adieu par la visite dont je Iuy avois donné parole de vostre part, soit par un laquais ou par un billet de vostre main, le privant par là d'un des plus solides contenlemens dont il pust jouir en Testât où l'ont mis ses infirmités si fascheuses. Ce n'est pas, Monsiem', que pour la visite ilnecomprisi bien que ou quelque défaut d'équipage ou quelques embarras de sollicitations vous

y pouvoient faire manquer sans préjudice de vostre amitié. Mais il a senti avec quelque douleur que vous n'ayés pas jugé h propos de Iuy en donner au moins du regret ou par un vallet ou par une lettre dans le temps qu'on Iuy mandoit que vous ne bougies de chés une personne qui s'estoit déclarée nostre ennemie et qui vous estourdissoit du mal qu'il dit continuellement de nous. Et n'allés pas vous imaginer, de grâce, que nous souhaittassions que vous ne la vissiés point et que vous rompissiés avec elle en nostre faveur. Cette tirannie n'appartient qu'à elle sur ceux qui ont assés de mollesse pour la souffrir. Pour nous, nous sçavons mieux vivre que cela : nous nous contentons de ne nous laisser pas tiranniser sans affecter la tirannie; nous sommes trop discrets pour demander à nos amis des déclarations qui puissent troubler la paix de leurs vieux jours. Nous croyons l'amitié qu'on a pour nos ennemis compatible avec celle qu'on a pour nous, et estimons que pourveu qu'on ne se ligue point avec eux à nostre dommage, l'usage du monde nous oblige à leur laisser la liberté de conserver leurs habitudes quelles quelles soient. Nous n'avons donc rien désiré de vous en cela de contraire à vostre repos ni à celte neutralité de laquelle il semble que vous croyés que nous vous voulions faire sortir. Ce que nous avons prétendu et espéré, c'est qu'il ne paroist pas que vous vous fussiés comme repenty d'avoir voulu tesmoigner du souvenir à M"^ Gonrart, soit

^ Racan fut remplacé par Pieri e de la Cliambre.

"'' Toute celte première partie de la lettre a été reproduite dans la dernière édition de V Histoire de l'Académie française {tome II, pages 5o6- 5t6).

^ Racan fut toute sa vie un grand plaideur et Chapelain a dit de lui {Mémoire de quelques gens de ZeftreSjdans les Mélanges de littét-ature , p. 226 et 227) : «Il n'a aucun fond, et ne srait que sa

langue qu'il parle bien en prose et en vers : il excelle principalement en ces derniers, mais en pièces courtes, et où il n'est pas nécessaire d'agir de tête; on ne l'engageroit pas facilement à travailler, vu son grand âge, ses infirmitez, et ses procès qui l'exercent depuis vingt ans.» — Voir encore sur Racan plaideur une anecdote d'une lettre de Guez de Balzac, du a5 janvier 16/1^4 {Mélanges historiques de 1873, p. '177 )•

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

par une visite, soit par une lettre de peur de desplaire à nostre ennemy, à qui vous donniés une assiduité' fort grande et à quoy nous ne trouvions rien à redire. Pensant éviter de vous déclarer pour M' Gonrart en ne le voyant ou en iuy escrivant et si vous n'estes point sorty de cette neutralité et de cette égalité de procédé qu'elle requerroit à l'égard des uns et des autres. Ne pouvant néantmoins nous persuader que vous ayés eu cette intention parce que nous vous croyons l'ame trop noble et trop haute et que nous pensons vous avoir engagé par nostre amitié ancienne cordiale et désintéressée à ne mettre aucun de vos amis dans vostre cœur au dessus de nous. Vous ne prendrés point, s'il vous plaist. ce que je vous dis icy pour des plaintes ni pour des reproches qui sont au dessous de nostre courage, mais pour une naïve explication du juste estonnement que nous avions eu de vous avoir veu changer la résolution de tesmoigner du souvenir à nostre amy, sans que nous pussions l'attribuer à autre cause qu'à celle que je vous avois touchée du doigt en ma précédente. Que si le mot que je vous en dis alors vous empescha d'avoir ma lettre agréable, je ne sçay si vous vous en déviés raisonnablement choquer, nous connaissant pour aussi raisonnables que nous sommes et aussi peu portés à fascher qui que ce soit, beaucoup moins ceux que nous honnorons et chérissons autant que vous. Je ne pensois pas vous en tant dire, mais quoy que j'aye dit, croyés bien, je vous conjure, que ça esté pour ne vous point dissin>uler nos sentimens, sans préjudice de la haute estime que nous avons pour vous et de l'af-

fection sincère que je vous ay vouée en qualité. Monsieur, de vostre, etc.

De Paris, ce xxv octobre 16.Î9.

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