A M. L'ABBE COTIN
A CHASTEAUNEIF
Vous estes un vray bon homme de faire ainsi sçavoir de vos nouvelles à vos vrays amis, mais vous n'estes pas seulement bon homme, vous estes encore bon devin d'avoir deviné que j'eslois en peine de vostre santé et d'avoir creu que je serois bien aise de l'apprendre bonne. En effet vostre maladie de l'année passée en celte saison et à la campagne me faisoit appréhender quelque chose de semblable celle-cy. Il ne me reste donc rien à désirer de ce costé là sinon que vous me faciès bientost voir cette santé si parfaitte dont vous vous vantés. Car, à vous parler franchement, je croy fort à mes yeux et ne croy guère aux paroles, et je suis de ceux qui ne se persuadent pas légèrement ce qu'ils désirent. Mais vous tenés au lieu où vous eslos par de si forts liens qu'à moins que vous ne traisniés vos liens avec vous , je ne pense pas que nous vous revoyons de long temps encore; et ce qui m en osle le plus l'espérance, c'est que ces liens vous sont agréables et que vous sériés marry d'en estre délivré, de quoy je ne vous sçaurois blasmer, les connoissant si doux et si honnorables. J'espère un peu en la froidure qui a commencé à faire arborer icy la panne et qui fera bientost paroistre les fourrui-es et les manchons. Que feroit plus vostre illustre compagnie aux champs sans
' Charles Colin , né à Paris en 1 6oi , mourut en janvier 1682. Ce conseiller el aumônier du roi avait elë reçu membre de l'Académie française le .3 mai i655. L'abbé d'Olivet {Histoire de l'Académie françaitc , l. II, p, 163 et j 63) a essayé de
faire l'apologie de celle viclime de Boileau el de Molière. Voir, au contraire, une malicieuse notice sur l'abbé Colin dans les Homtnes et choses de divers temps, pr Charles Romey (Paris, in-ia, j866, p. 205-289).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
{leurs, sans fruits, sans feuilles, sans soleil niesme qui les pust ranimer et peut eslre avec beaucoup de neiges et de glaces. Froid pour froid, Paris vaut bien Chasteaimeuf et on y trouve tant d'adoucissement pour le froid qu'il passe presque pour inconnu.
Pre'sentement il n'y a rien de si froid que les Muses. Leur feu s'est tellement attiédi qu'il n'en sort pas une estincelle , et qu'il n'y en a pas de quoy faire éclorre un madrigal. 11 se resveillera avec l'Apollon dq printemps et produira mille fleurs pour la guirlande de la paix ', et pour la couronne de la nouvelle Reyne-. Aymés moy tousjours et assurés vous tousjours de mon amitié, je ne dis pas de mon service, car l'amitié le supposant . cela s'en va sans dire.
De Paris, ce iiii novembre 1609 ^.