À CHARTRES
Monsieur, bien que je n'aye encore rien de particulier à vous mander touchant le vers que l'on vous a dit qui doit estre mis sur le frontispice du Louvre quand il sera achevé de bastir, pour ne m'en estre encore peu éclaircir, à cause des jours consacrés à la plus grande dévotion de l'année, durant lesquels cessent toutes affaires, je ne me suis pu empeschei- de vous tesmoigner la joye que voslre souvenir m'a causée, ayant mis entre mes meilleures fortunes la connoit;sance que vous m'avés bien voulu donner de vosti e mérite , et la part que vous m'avés lait espérer en vostre amilié. Je n'eus pas
plustost eu l'honneur de vous voir que je fus charmé de la solidité de vostre sçavoir et de la clarté de vostre jugement, et que je souhaittay que vostre fortune et la mienne nous eust fait vivre en mesme ville, pour pouvoir joiiir de vostre communication et profiter de vos lumières. Dieu ne l'ayant pas voulu, ce me sera tousjours une grande consolation si vous me faites quelquefois sçavoir où vous en estes de vos estudes.
J'ay sur le cœur que vous reteniés lousjours sous la clef voslre Quinlilien duquel parlant, il y a un mois, à M' Arnauld, l'ami illustre de M' vostre fils, il me parut persuadé que vostre version estoit de ses déclamations et non pas de son institution oratoire. Je luy maintins pourtant que c'estoil de la dernière " et qu'il devoit porter M' vostre fils à en faire un bien public et à vous espargner le soin de son édition. Ce seroit à luy une œuvre pie tant du costé de la jeunesse née à l'éloquence que du costé de la charité filiale, en ne laissant pas ense\elir dans les lénèbi-es la belle réputation que ce bel ouvrage vous aquerroit.
Avant qu'il soit huit jours, je vous rendray conte du sujet de vostre lettre. Cependant je vous félicite d'estre sorti avec satisfaction de cetle fascheuse affaire qui vous avoit amené à Paris, il y a environ un an, et qui vous causoit un juste trouble. M" Felibien, à qui j'en demandois des nouvelles, me ravit en me l'assurant.
Je suis avec beaucoup de vérité. Monsieur, vostre, elc.
De Paris, ce iv avril 1(570^.
' Lapsus pour Lunebourg, qui est dans l'original.
- Chapolain se trompait sur ce point, comme on le verra dans une lettre du ai du même mois.
^ Le lendemain. Chapelain écrit à Ferrari (T 1^3), qui lui avait appris que la réfutation
de Rubens et la dissertation sur les lampes sépulcrales seraient entièrement imprimées à Pâques : (rJe m'en suis resjouy pour vostre inlerest et pour le mien, leur publication ne pouvant qu'accroistre beaucoup vostre belle réputation et que servir encore plus à m'instruire, tant vous sçavés solidement et agréablement traitter les
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
CCCCXLIX.
À M. AGOSTIÎSO COLTELLINI,
OEHTU,H0MME FLOHEXTIN , À FLORENCE.
Monsieur, vous m'avés fait grâce de m'esclaircù' sur mon doute si le Aggiunztoni ai progmnasmi di Udeno Nisieli publiées par vous estoient du raesme autheur. Je ne puis qu'en bien juger puiscpie vous m'en assurés et que c'est à vostre soin qu'elles doivent la lumière. Quand elles seront venues et vos énigmes, je vous en diray mon opinion avec plus de fondement.
J'attens une occasion d'ami pour vous envoyer la Pucelle que je croiray qui ne vous sera pas désagréable si vous m'en marqués charitablement les foiblesses et les défauts pour les corriger.
Le nom de guarra (sic) du signor Benedetto Fiorelti est très obscurément desguisé et jay peine à croire qu'il y ait exemple d'un tel composé chés les anciens ni cbés les mo-
dernes '. Le vostre me semble bien plus l'égulièrement formé par anagramme'. Mais l'ù-régularité du déguisement de son nom ne nuit point à la solidité de sa doctrine ni à l'élégance de son stile ni à l'équité de sa critique qui divertit en enseignant. A-t-il passé sa vie et l'a-t-il finie à Florence, et quel âge a voit-il à sa mort? Je me suis estonné en lisant ses ou\ rages de les voir imprimés sous les yeux de l'Académie de la Grusque sans quelle y ait fait d'opposition, veu les éloges qu'il y donne au Tasse et les mespris qu'il y fait de l'Arioste, desquels poëtes le premier a esté si strapassé^ d'elle et le dernier rais dans son vocabulaire pour un des autheurs de la langue toscane, quoyque cet autheur cy le convainque par de longues listes d'impropriétés, de barbarismes et de licences fidenziennes \ de n'estre rien moins que Toscan.
Le signor Doni qui a fait l'ouvrage De resùtnenda, etc. ^ estoil-il des descendans
choses. Après cela vous serés en estât de nager en plus grande eau et de vous appliquer à la continuation de l'iiisloire commencée, de laquelle je vous avoue que j'espère le comble de vostre gloire et un niodelle de narration historique dont nous n'avons point d'exemple depuis ceux que nous ont donné Davila cl Grotius. Vous avés le jugement, la pénétration, le choix, l'intégrité, rindiCferencc, tout cela au souverain degré, et vous ne sçauriés que le bien mettre en œuvre, et les vrays mémoires ne manquent pas à un homme aussi estimé et accrédite que vous. -1
' Le nom de guerre de Bened. Fioretti est, com.T.e on Ta vu, Udeno Nisieli. 11 est composé de trois éléments, l'un grec, l'autre latin, le troisième hébraïque : Oùèevos nisi Eli, c'est-à-dire [je ne dépends] de personne , si ce n'est [de] mon Dieu.
' L'anagramme du nom d'Agostino Coltellini, que Chapelain trouve plusplausible, est celui qu'on
a vu au commencement de la lettre CCCCXLI, Ostilio Conlalgeni.
^ Le mot sîrapassé, qui est du français italianisé, comme aurait dit Henry Eslienne, vient de slrappazuire rmallrailer-. M. Litiré n'a trouvé ce mot que dans une phrase de Diderot.
* Encore du français ilalianisi', ou plutôt de l'ilalien francisé. Les Italiens appelaicnt^rfe/tzi'flHO une sorte de jargon qui consistait à revêtir de finales italiennes des mots latins (tout le contraire du macaronique, qui latinisait des mots italiens). Agoslino Coltellini est précisément auteur de Poésie Jidenziaue publiées sous le nom d'Ostilio Cont,nlgeni et qui eurent du succès. ^ï. Pietro Fanfani en a inséré quatre dans son recueil de Rime burlesche (Florence, Le Monnier, i856, p. khxi68). Ce nom de Fidenziano vient de Fidenzio Glottochvysio , selon Grescimbeni, pseudonyme de Camille Scrofa, de Vicence, inventeur du genre.
^ Voir la note 7 de la lettre précédente à Coltellini.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
du Doni ' dont nous avons les lettres ^, la Zucca *, i Marmi *, i Mondi \ les Commentaires sur les extravagantes rioies du Burchiello ^ très plein de choses spirituelles et plaisantes et qui a vescu au siècle précèdent, Fun des galans hommes de l'Académie florentine avant l'estabUssement de celle de
la Cl
usque
Le Lasca, autre galant homme de ce temps-là, avoil-il autant de naissance que de gentillesse de stile et d'esprit ' ? Le Carlo Fioretti a-l-il fait quelque autre chose veritahlement de luy que le Consideralioni , etc., contre lOttonelli ?
A la rencontre , quand vous verres W Magliabecchi, assm-és-le de ma constante estime et sachez de luy, s'il n'a point retiré de M' Carlo Dati le manuscrit deY Ammalata du Cecchi, dont jay desja eu le prologue par le soin du mesme ^L^gliabecchi, ce qui n'est pas la seule com'toisie qu'il m'a faitte en matière de littérature.
Je luy baise les mains et suis cordialement. Monsieur, \ostre, etc.
De Paris, ce vi avril 1G70'.