‹ Lettres. PubliéesChapitre 186 sur 309 · À M. NICOLE · texte numérisé non relu

À M. NICOLE

FlUEDI AbTOOAT, À CHARTRES.

Monsieur, j'avois à vous rendre un conte plus exact de cette prétendiie inscription du frontispice du Louvre, mais par l'absence de celuy qui m'en pouvoit le mieux éclaircir je ne l'ay peu faire plustost. Enûn j'ay sçeu que ce qu'on vous en avoit mandé estoit une pure chimère et qu'elle n'a pas seulement esté proposée entre celles qui ont esté faittes en grand nombre sur cela'', et quand je l'ay fait voir dans vostre lettre aux experts , elle a esté rebutée comme elle le méritoit et les vostres au contraire fort estimées. Mais on ne parle point encore de cela , ce grand ou-

' Antoine-François Doni, né vers i5o3, mouml en 157^. Voir sur lui, comme sur son homonyme Jean-Baptisle Doni, la Biographie universelle (articles de Ginguené).

* Tre libri di lettere del Doni (Venise, i552, in-8°). La 1" édition (i545.) est moins étendue.

^ Venise, i55i , in-8°.

* 1 Marmi del Doni (Venise, 1 55:? , in-A°).

^ / Mondi celesti, teireslri et infernali, etc. (Venise, loSa, in-i").

* Le Rime del Burchiello commenlate dal Doni (Venise, i553, in-8°).

' Antoine-François Grazzini, dit le Lasca, naquit à Florence en i5o3, et mourut dans celte ville en i583. Cet auteur comique et satirique appartenait à une famille mentionnée par Jean Villani (liv. VI, chap. vi) à Tannée 1170 et qui occupa diverses charges à Florence au xv° et au iTi^ siècle, mais elle n'avait que la noblesse du notariat. Voir la vie du Lasca par An t. Biscioni, en tête des Cène (Milan, 181 5, 2 vol. in-12, t. I,p. i-Ai).

** Le i4 avril, Chapelain adresse à Montauzier (P" ili6 v") un billet au sujet de TafTaire Freinshemius. Il lui parle en ces fermes de la visite du libraire Léonard : t:Vous pouvés croire que je ne l'ay point querellé sur sa rustique suffisance. Je luy ay ospargné la honte de me faire des excuses et luy ay passé pour hon tout ce qu'il m'a dit à sa descharge, n

' Chapelain avait bien raison de parler du grand nombre d'inscriptions composées pour le Louvre. J'ai publié, dans la Revue sextienne du i5 juin 1880 (pages 90 et 91), une lettre inédite du docteur Joseph Mignard à Colbert, écrite d'Aix le 2 décembre 1670, où ce cousin de Monsieur Mignard le peintre, comme il s'intitule lièrement, supplie le ministre d'agréer soixante -dix -huit inscriptions, en attendant l'envoi d'autres inscriptions imprimées. Si un seul des concurrents a fourni tant de distiq'ues, ne faut-il pas croire que le total des inscriptions atteignit les plus eCTrayantes proportions?

LETTRES DE JEAN" CHAPELAIN

vrage ne devant estrade iong temps en estât de recevoir cet ornement là qui doit estre le dernier place', non plus que l'arc de triomphe, dont le modelle est desja presque achevé, et fait au fauxhourg Saint Antoine une très magnifique monstre. On aura pour l'un et pour l'autre tout loysir de méditer aux divers programmes' dont ils seront embelis. Le nouvel examen que vous faites de cette mauvaise inscription est digne de vostre solide jugement et vostre décision sans réplique.

Je viens à ce que vous m'apprenés de vostre travail sur Quintilien lequel je ne sçay par quelle agreahie beveiie j'avois compris estre la version des Insiitidious oratoires et je m'en estois resjouy pour voir reparés les défauts énormes de celle qui a paru, il y a environ quatre ans à la honte des bonnes lettres-, et quand M' Arnauld me dit dernièrement que cette version estoit des Controverses du mesme aulheur, j'opiniastray mal à propos que c'estoit de ses Iiistitutbns. Enl'm il n'y peut avoir rien que d'excellent d'un es-

cri vain si judicieux, si éclairé, si méthodique que luy, et principalement rendu pour nostre usage par un homme du mestier de tant de nom que vous; et je n'en quites point M' vostre fils lequel ne peut sans une espèce d'impiété laisser périr un de ses frères spirituels comme celu\ de ces Controverses traduises par vous, non plus que ces autres de vos propres ouvrages qui ne srauroient qu'eslre proiitables au public.

Du reste, plus je vas avant, plus je suis convaincu de vostre mérite. Dans une paraphrase du livre de Job traduit en vers fiançois par un religieux bénédictin de vos quartiers, je Irouvay entre autres un sonnet de vous fort beau à la louange du paraphi-asle et qui, ni'ayant porté à en lire quelque chapitre, ne me (il pas repentir du lem|)s que je luy avois donné. Je ne pensois pas que les monastères du pais chartrain de ce temps eussent tant reteiui de la noblesse des Drijides du temps passé.

Je suis, Monsieur, vostre. olc.

De Paris, ce xxiv avril 1670*.

* Je remplace par ce mot un mot qui par inadverlance a été écrit ainsi : programones.

' Chapelain veut parler de la déplorable traduction de l'abbé de Pure (i663).

^ Le 7 mai suivant (fol. 1^7 v°). Chapelain parle ainsi à Graziani des derniers actes de son Cro)nirell:K Puisque vous ordonnés que je vous en (lie mon sentiment, quoy qu'ils m'ayent extièmenient satisfait, je vous avoiieray qu'ils m'ont semblé un peu moins heureusement exécutés que le premier pour la versification, laquelle en quelque peu d'endroits à force d'estre sublime m'a paru contrainte et obscure. Mais ce sera apparemment ma faute et non pas la vostre, y a;,aiit raison de ci'oire qu'un estranger comme moy en cette belle langue peut aisément s'y tromper en ses jugemens, surtout dans les escrils d'un naturel comme vous qui la possédés en un tel point de perfection. Je ne dis pas la mesme chose en ce qui regarde les choses qui sont l'objet commun de toutes les na-

tions. Pour vous en parler donc un peu plus résolument, je vous diray que la fidélité inesbranlable du Roy Charles envers sa femme contre les violentes sollicitations de la femme de Gromwel qui le solliciloit avec tant d'ardeur de contenter ses impudiques désirs, est peu vraysemblable, tant parce qu'il y alloit de sa liberté et de sa vie à ne luy complaire pas, que parce qu'il est de publique notoriété qu'il n'esloil pas d'une chasteté exemplaire, ayant eu depuis mesme son mariage un lils naturel que nous avons veu icy et qui est maintenant en Angleterre reconnu de luy el entre les premiers de la Cour sous le lillie de duc de Monmouth. Ce qui fait, outre cela, plus de peine, est l'effrontorie avec laquelle ces deux femmes de condition parlent de leurs appétits brutaux el sollicitent si impudemment ceux qu'elles aiment de les satisfaire. Nous ne sommes plus au temps de la femme de Putifar el de l'impératrice Messaline. Les sales amours se traitent

LETTRES DE JEAN CIIAPELALN

À M»" COLBERT

À PARIS '

Hii-, VOUS verres , dans les quatre paquets que je vous envoyé, avec combien de respect ont rereii les dernières grâces du Roy ceux à qui vous les ave's procurées, et l'extrême gratitude qu'ils ont pour la constante bonté' qui vous invite à leur rendre de si utiles et si glorieux oilices. Quand les remercimens de MM" Gonringius et Hevelius seront venus (et la seule distance des lieux a fait retarder leur arrivée), tous les estrangers gratifiés auront satisfait à ce qu'ils vous doivent, en attendant que les travaux qu'ils ont entre les mains soyent en estât de donner à Sa iMajesté et à vous, Monseigneur, une satisfaction plus grande.

Les divers services dont M' Viviani est

mesmes avec des paroles honnestes et i'oii voile les turpitudes des pensées de termes qui les signifient bien, mais qui sont ou métaphoriques ou allégoriques, en sorte que Paudileur, s'il veut, peut dissimuler de les entendre et que l'oreille les admet sans s'en scandalizer. Cela s'appelle en cette Cour envelopper les ordures, c'est-à-dire les desguiser sans les rendre mesconnoissables. Je voudrois donc que sans afToiMir le sens de ces infâmes recherches il fust voilé par des périphrases et par des tours ingénieux avec des termes si recevables que le Roy ne pust douter de l'intention de ces perdues, et que néantmoins les mois scandaleux n'en fussent pas les interprèles, et ne fissent pas mal au coeur des spectateurs. Outre le gré qu'ils en scauroient à la diacrelion du poëte, il en attireroit une particulière louange de l'addresse qu'il aiiroit eiio à les

leur faire entendre sans les choquer » La

lettre suivante (f lig v°) est adressée à Coltellini avec la date du 6 mai (peut-être 8 mai). Chapelain reparle à son correspondant florentin d'Udeno Nizieli : tr Puisque vous avés eu commerce d'estudes avec luy et qu'il n'est moit que vers l'an 6o de ce siècle, il faut qu'il ait vescu

chargé envers M' le Grand-Duc, pour i-aison de sa profession de primario matemalico , qui estoit celle de feu Galilée, et ses fréquentes indispositions, causées par ses labeurs de plus de vingt-cin(| années, ont retardé jusqu'icy l'accomplissement de celuy qu'il destina d'abord pour le Roy; mais plus il se voit en demeure, plus il s'anime à en sorlir bien test à son honneur et à payer en quelque sorte un si grand nombre de bienfaits. Cette vie de Galilée qu'il poursuit sera une chose de grande utilité pour le public, et qui ne sera pas de petite gloire à Sa Majesté en faveur de laquelle il l'a enli'eprise, devant eslre mesiée de cent curiosités de la dernière finesse en matière de mathématiques, et qu'il a recueillies de la bouche du défuni, lorsqu'il vivoit sous sa discipline".

M' Dati a quelque traitté d'un manuscrit

long temps, car le premier volume de ses Progimnanmi qui par la solidité et multiplicité de sa doctrine ne pouvoit estre d'un jeune homme, fust puhlié dès Tannée 620. « Le 12 mai. Chapelain donne des nouvelles de sa santé à Ferrari ({'°i5o) : crMa santé est tousjours ambigiie : l'âge, les infirmités, les perles d'amis et de biens, les jalousies et les insultes des ennemis pour un peu de réputation que ma fortune m'a attirés m'empeschent d'espérer qu'elle soit désormais digne du nom de santé, r. Une lettre à Boeder, du \h du même mois, roule (f i5i) sur l'interminable affaire des manuscrits de Freinshem.ius. Le même jour. Chapelain (f 162) demande encore une fois à Carlo Dali la copie depuis si long temps promise de VAmmalata de Cecchi. Le 21 mai. Chapelain réclame à la marquise de Laval (f" i\ih) le payement d'une rente de 333 livres qu'elle lui devait, la menaçant d'une saisie puisqu'elle n'avait pas tenu compte de l'exploit qui lui avait été signifié.

* Imprimée dans le recueil de M. Clément (L V, p. 643).

* M. Clément s'est arrêté au mol discipline.

LETTRES DE JEÂX CHAPELAIN

de metallographie avec M' Carcavi dont vous aurés eslé informé.

Je prie Dieu qu'il vous conserve pour le bien de l'Estat et demeure, Monseigneur, vostre, etc.

De Paris, ce xxiii rnav 1670'.

À ^]. AGOSTINO COLTELLIM,

CEXTILBOMME rLOBESTD! , A FLORESCE.

Monsieur, je vous suis très redevable des éclaircissements qu'il vous a plu de me donner touchant les ouvrages de Carlo et Benedetlo Fioretti. Javois bien creu que Carlo n'estoit pas autbeur du livret Consideralioni, etc. , mais qu'il estoil de Lionardo

Salnati, le grand champion de la Crusca contre un Ottonelli, défenseur de la Hieritsalein du Tasse. Vous m'apprenés quil estoit du comte Piero de Bardi' duquel j'ay il Giuoco del calcio ^ qui est l'une des plus exquises compositions de vostre langue et que M' son fils me donna lorsqu'il estoit en Frajice * avec l'excellenle traduction de Maxime de Tir \ S'il escrivoit desja lors que la querelle du Tasse exerçoit l'Académie florentine, il doit maintenant estre mort. iN'at-il rien fait qui ait pfiru outre ces trois ouvrages? Si quelque jour vous avés occasion de me le faire sçavoir, voys m'obligerés d'en prendre la peine. \

Le Doni donc estoit moine ^ aussi bien qu'Agnolo Firenzuola ', que Silvano de

' Le h juin, Cliapelain transmet à Conringius les renseignements que voici (f°i55 v°): rM' Perrault, dont vous me demandés la qualité el la demeure, est commis des basiimens du Roy sous 'S\^' Colbcrl qui en a la surintendance et est logé dans son hostel mcsme auprès de sa personne. €'esl moy qui l'y ay introduit. Il en est très reconnoissant et les services qu'il vous y rend et rendra , il les mot à mon conte et prétend me les rendre à moy-mesme, en quoy il ne s'abuse pas. Il a receu avec beaucoup de satisfaction la response que vous luy avés failte.i Le même jour, Chapelain se plaint encore à Pabbé Mamcelli (T i.j6 v°) des lenteurs de Viviani, et il est aussi pressant pour ce mauvais débiteur qu'il l'était tout à Ibeure pour la marquise de Lfivai refusant de payer la rente de 333 livres. Voici comment, dans la même lettre, il parle de Dati : trXous verrons si M' Dati qui i'avoit pris d'un assés haut ton avec moy se maintiendra dans les termes où il s'est réduit, en me remerciant des dernières faveurs qu'il a receùes de S. M. par mon ministère, après avoir veu la manière dout j'avois jugé à propos de trailter avec luy touchant cet article, afin qu'il ne nous prist pas pour des Allemands. Cecy, Monsieur, entre nous, s'il vous plaist, car je ne voudrois pas qu'il en receust davantage

de morlibcalion, le reconnoissant d'ailleurs pour homme de prix et qui peut faire honneur à sa patrie.-'

' Agoslino Coltelhni, en apprenant à Chapelain que les Considerazioni conire Ottonelli étaient du comte de Bardi, l'avait induit en erreur, comme on l'a vu plus haut.

* Selon Ginguené, Jean Bardi, comte de Vernio, membre de l'académie de la Crusca et de celle des AUerati de Florence, maître de chambre du pape Urbain VIII, a laissé: Discorso sopra il giuoco del Calcio Fiorentino del Puro accadeinico Fiorentino (Venise, i58o, in-4°, i6i5, in-Zi"). Le Puro était le surnom de Jean Bardi dans l'académie des Alterad. On voit que, selon Chapelain, ce discours n'était point de Jean Bardi, mais de son fils Pierre, qui, comme Jean, appartint à l'académie de la Crusca et à celle des AUerati.

* Ce fils était Ferdinand de Bardi, dont il a été souvent question dans celte correspondance, et qui mourut le 1" mai 1680.

* / discorsi di Massimo Tirioflosofo platonico IradoUi dal conte Piero de Bardi (Venise, i64a, in-h").

* Antoine François Doni était servite.

' Agoolo Firenzuola était bénédictin de la congrégation de Vallonibreuse.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Razzi' et que Remigio Fiorentino^? Cela est curieux. C'estoit de fort beaux esprits et qui font honneur à leur patrie.

Je suis bien marri du temps que vous avés employë à chercher iM' Magiiabecchi. Si je l'eusse creu si occupé, je n'eusse eu garde d'engager par vous ni par aucun autre sa courtoisie à contenter ma curiosité touchant cette comëdie de YAmmalata, car celte curiosité estoit assés à reprimer et pour peu d'embarras qu'elle luy cause, je vous prie de l'assurer que je l'en deprie, assés satisfait du soin qu'il a voulu prendre de m'en envoyer le prologue escrit de sa main , sur lequel prologue il faut que je me sois mal expliqué en vous escrivant, puisque vous me mandés que vous me le ferés transcrire par un de vos élèves. Vous pouvés vous espargner celle courvée , mais si vous m'en pouviés faire faù-e la copie de la comédie toute entière, je la payerai ce que vous arbilrerés.

La mort de M' le Grand Duc m'a fort contrislé ■. Jel'ay lousjours considéré comme le plus sage prince dllalie et dont la conduite dans les troubles de l'Europe a esté la plus prudente et la plus utile à ses peuples. Il estoit un exemple à tous les autres et par là ne devoit point mourir. Mais le successeur de ses vertus aussi bien que de ses estais le représentera si bien, qu'on ne le trouvera point à dire *. Le Roy, qui l'estime et l'aime , luy despesche un des principaux de Sa Cour pour luy mieux marquer la pari qu'il prend à sa douleur. S'il se fait quelque chose icy

sur celte mort qui vienne à ma connoissance , je ne manqueray pas à vous en faire part. Je suis, Monsieur, voslre, etc.

De Paris, ce xix juin 1670.

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