À M. LE CONTE GIROLAMO GRAZIANI
SBCBETAIRB D'ESTAT, ETC. ,
A MODESE.
Monsieur, tout ce que vous me mandes touchant la conduite de la Compagnie de Jésus et de sa conduite dans les interest du siècle est digne de vostre prudence et n'est point à son désavantage. Ils ont tousjours grande part dans les Cours citramontaines " qui n'ont pas secoué le joug de l'Eglise et tiennent une grande partie des familles principales des villes sous leur direction, c'est à dii-e dans leur dépendance, par où ils se maintiennent contre les Parlemens et les facultés des Arts et de la Théologie, surtout en France , qui s'opposent ouvertement à leurs entreprises et souvent les font eschoiier. Ceux qu'ils ont odieusement nommés Jansénistes sont les plus dangereux advoisaii-es qu'ils ayenl encore eus parmi les catholiques, tant parce qu'ils sont plus profonds
qu'eux en sçavoir que parce qu'ils sont sans aucmi interest temporel au monde, à l'espreuve de toutes persécutions et soigneiLv de se tenii' en lieu où ils puissent en seureté soustenir leur doctrine. Le Pioy a calmé leurs contestations par leiu" imposer aux uns et aux autres un ti"ès sévère silence et son autorité, appuyée de celle du Pape défunt, a eu le succès que l'on désiroit.
Nous verrons conmient le Père Bartoli se tirera de sa narration pour l'Italie et je croy que ce sera heureusement , car ce n'est pas delà les Monts que la Compagnie a trouvé le plus d'obstacles à leur établissement et à leur progrès. Le dernier livre que vous m'apprenés qu'il a donné a la matière belle et ne sera pas le plus mesprisable des siens, principalement estant celuy où le stile déclamatoire aura plus de jeu. Car, entre nous, son éloquence n'est pas celle de Cicéron , la Romaine, ni celle qui mérite plus ce nom, mais pliislost celle de la famille des Séneques et du faux Quinlilien , lorsque l'art de bien parler dégénéra en l'art de pai-ler pointu ' et de plaire plustost h l'imagination qu'au jugement. Mais c'est trop approfondir la chose dans une lettre qui ne l'a pas pour sujet.
J'ay désormais , Monsieui-, l'esprit en repos tant sur mes scrupules touchant le corps de vostre tragédie ^ que sur les ornemens qui la doiv(Mit accompagner, et comme elle est tantost preste à paroistre au jour, je croy pouvoir sans inconvénient commencer à luy préparer la voye en cette Cour auprès de ceux à qui il vous importe davantage afin
' Nous avons déjà vu que le livre dont parle ici Cliapclain était intitule : De Hei-metica .'Egyptiorum veiere, etc.
- L'expression citramontaine n'a pas été recueillie dans le Dictionnaire de M. Liltré. On lit dans le Dictionnaire de Trévoux: «Citramontain , qui est en deçà des jMonts, l'opposé d'tiltra-
montain. Ce terme, hasardé par quelques écrivains, n'est pas établi.»
^ Dans la pensée de Chapelain, le parler pointu était tout le contraire de la grande qualité louée dans l'éloquence grecque par Horace , célébrant VOre rotnndo.
* Le Cromwell.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIiN.
que, quand elle viendra , elle vienne attendile et en soit la mieux veniie.
Vous ne me dites point qui est cet oscrivain Sienois qui, depuis peu, a publié ses observations sm- le vocabulaire de la Ciusca non moins bonnes que celles du Tassone. Je doute par là que cela ne soit point. Il y a plus d'un mois que la copie des manuscrits est achevée et envoyée, et M' le cardinal de Médicis ' m'en a fait faire compliment par M"" l'abbé Panciatichi qui est icy. Si néantmoins Son Eminence n'y tient fortement la main, M" nos confrères académiciens n'en profiteront point, tant est grand leur assoupissement et leur paresse en une affaire qui leur importe de l'honneur et à leur nation encore. Je me tue de le leur représenter mais jusqu'icy inutilement. On ne vous reprochera jamais rien de semblable. Vous n'enterrés point le talent et, au milieu delà turbulence d'une Cour dont vous estes l'un des instruraens les plus nécessaires, vous ne laissés
pas ou de trouver ou de vous faire le loysir de produire d'excellentes choses à vostre honneur et de celuy des Muses Modenoises qui ont élevé tant d'illustres nourrissons. Je vous en félicite et demeure passionnément , Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce vin drcenibre 1G70'*.
CCCCLXXX.
À M. BOECLERUS,
PBBMIEB PROFESSEUB EN HISTOIRE , À STRASBOUr.G.
Monsieur, je responds à deux de vos lettres, l'une que je receus il y a six jours et qui est du 1 9 décembre et l'autre du 3o novembre que M" Vrun m'apporta liier et qu'il venoit de recevoir. Par mes deux précédentes vous aurés veu que nous avons eu les deux paquets autographe et apographe de la 2'"^ partie des Supplemens de Tite Live tant attendus et enfin heureusement arrivés.
' Léopold de M'jdicis, fds du grand -duc de Toscane Cosnie de Médicis, naquit le 6 novembre 1617, fut fait cardinal le 12 décembre 16O7, et mourut le 10 novembre 1675.
* Le i5 décembre, Chapelain reparle en ces termes à Ferrari du livre de Ménage (P 198) : cCe que vous me mandes de la résolution de travailler à vos origines italiennes m'a extrêmement satisfait, d'autant plus que je voy par là que vous m'aviés trouvé véritable dans l'assurance qu'il y a plus de deux ans que je vous ay donnée que celuy des nostres qui a entrepris le mesme dessein ne vous devoit pas destourner du vostre et n'y serviroit que de lustre quand vous l'auriés publié. Nous connoissons la vanité et la témérité de cet entrepreneur et n'en espérions pas davantage. Au premier jour il fera la mesme tentative du costé de la langue allemande avec le mesme succès. Sa principale ambition est de passer parmi les savants pour poliglotte et imposer au genre humain sur le point de l'érudition.;! Chapelain revient ensuite sur un autre sujet qu'il a déjà bien souvent traité, sur l'his-
toire de Viliotto : «Viliotlo que vous avés parcouru est une gazette de bonne foy rustiquemenl escritle. 11 n'a aucune partie de grand historien ni pour le stiie ni pour le genre politique ; nulle élévation, nulle pénétration, nulle reflexion qui senlist l'homme d'Estat et connoissant intimement l'interest des Princes. Quelle misérable et languissante latinité! Que si vos Italiens s'en contentent, ils sont bien dégénérés de ces Italiens du siècle précédent qui nous a donné plus d'une plumes [sic] , les Pontan , les Bembe , les Jovio , les Bucbi, si approchantes de la bonne antiquité et qui ont encouragé les Thuans, les Grotius, les Strada à nous en fournir de si belles copies. Vous seul de ma connoissance en ce genre estes capable de relever la gloire decheiie de vos compatriotes et de le renvier sur tous nos modernes dans toutes les conditions que l'on désire pour faire un nouveau Tacite et pour en oster la palme à Grotius qui n'y a pas aspiré sans de bons fondemens dans les histoires de la guerre qui a produit la république hollandoise, dernière merveille de nos temps."
yo.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Pour satisfaire vostre curiosité et celle de M' Bernegger touchant l'opinion que nous avons de leur mérite, je vous puis dire, comme celuy à qui M' le duc de Montauzier les a remis pour passer les yeux dessus et qui en ay desja leu presque les deux premiers volumes, qu'il ne se peut rien de mieux , que la narration en est de l'air Livien et très approchante du stile de son original, pure, claire, ornée oii il le faut et variée par des descriptions géographiques , des concions ', des réflexions, le tout avec le plus tîn et solide jugement du monde à instruire sans peine les ignorants et à plaire aux plus habiles , qui adjoustera , par l'impression que nous en méditions, une gloire extrême au Macarite M' Freinshemius, outre celle que ses ouvi"ages précédons luy avoient desja acjuise. Je vous puis assurer tous que vous n'aurés jamais sujet de vous repentir de nous l'avoir reuiis entre les mains ni nous de nous en estre chargés pour en faire un présent au public.
Je solliciteray M' Léonard d'envoyer promtement le catalogue de ses livres à M' Bernegger pour voir si M' Horstius se pourra accommoder par ce moyen avec luy. Il est vray qu'il luy faut un peu de temps pour le faire à cause de la quantité de sortes dont est composé son magazin.
Je vous suis fort obligé d'avoir envoyé seuremenl ma lettre à M' Gronovius, l'eavoy de laquelle estoit périlleux par les voyes ordinaires. Je vous rens grâces de celle de AP Horbius et vous supplie de luy faire seurement tenir ma response*. C'est un bel esprit et qui ne fait point de honte à la discipline qu'il a receiie de vous. Je ne sçay quand il publiera son histoire de l'origine des hérésies dont il me parla lorsque nous
l'avions icy et dont il me parle dans sa lettre. Assurés le, je vous supplie, mais bien, de mon estime et de mon amitié et continués à me croire, comme je le suis inviolablement, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce vu' janvier 1671.
CCCCLXXXI.
À M. HORBIUS, ■
GESTILHOMME JLLEMASD, À STRASBOURG.
Monsieur, moins j'avois mérité un si précieux souvenir que le vostre , plus je m'en sens obligé à vostre bonté et je vous le serois encore davantage si vous ne l'aviés point accompagné des excessives louanges dont vous m'accables. Je vous avoue que ma juste modestie n'est pas à une si forte esjireuve. Il est vray que vous avés pu ne prendre pas au pied de la lettre ce que vous avés dit de moy dans la vostre ou prétendre que je [ne] le prisse pour autre chose que pour un compliment civil et qui sied tousjours bien en la bouche des personnes bien nées quand il n'y cntreroit point un peu d'amitié qui impose au jugement le plus sévère lorsqu'elle se niesle dans ses sentimens. Je reçois donc. Monsieur, vostre courtoisie et sur ce pied là je n'en rougis point tant que j'ay fait d'abord.
\n reste, vous m'avésravi de ni'apprendre que vostre histoire de l'Origine des hérésies s'avance et que vous vous proposés de m'y donner quelque petite part. Vous pouvés croire que je ne suis pas assés ennemi de moy mesme pour m'opposer à un dessein qui m'est si avantageux, mais prenés garde, en me glorifiant, de ne vous point faire de honte et ne m'allegués plustost point que de vous faire faire des reproches d'avoir logé
' Du latin concio, discours. Le mot coacion, disent les rt^dacteurs du Dictionnaire de Trévoux, se voit dans \icot, Monet et Cotgiave, et est hors d'usage à présent. — '^ Voir la lettre suivante.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
bassement vostre affection. Ponrveu que l'ouvrage paroisse, il me suffira qu'il vous lace honneur et qu'il me face plus sçavant, car je le considère comme une quintessence d'e'rudilion à donner des lumières nouvelles aux plus éclairés et des instructions aux plus habiles.
Ce que vous me dites de cet homme de qualité , du corps duquel sortent des estincelles momentanées, mérite d'estre bien vérifié avant que de proposer ce fait à l'exercice du raisonnement et à la recherche de ses causes. Licetus' s'est laissé tromper au récit de quelque merveille de cette nature qu'on a depuis vérifiée fausse et Ton ne sçanroit aller trop réservé à y prester créance pour ne se trouver pas duppe de sa facilité.
Vous ne vous abuserés jamais quand vous croirés que je fais un cas particulier de vostre personne et que je pense avoir fait une grande aquisilion en vostre amitié dont ne se rendra jamais indigne par oubli ni par ingratitude, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce vu janvier 1671^
CCCCLXXXII.