AMBASSADEUR PODR LE ROT EN SUÈDE , À SAINT-GERMAIN
Monsieur, je suis plus heureux que je n'eusse osé espérer puisqu'avec la médiocrité qui est en moy en toutes choses je n'ay
' Le i5 avril, Cbapelain remercie le comte Graziani (f 228) de lui avoir envoyé les ouvrages du P. Barloli, ajoutant : «Les additions faites à son Torto a dirillo sont de la mesme fnezza et exquisitezza que les observations premières et le volume Dell' ullimo fine le renvie à mon avis, par ce que j'en ay li;u , sur ses autres ouvrages de mesme nature. 11 faudra voir si la continuation de son Histoire de la Société respondra aux parties publiées et dont vous m'avés voulu honnorer...»La lettre suivante (f" 228 v°), adressée au
CUAPELAO. II.
gentilhomme florentin Magalotti, qui venait de perdre sa mère, ne porte point de date.
- Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, né très probablement au château de Dangeau (Eure-et-Loir) , en septembre 1 638 , mourut en septembre 1720 à Paris. Il avait été nommé membre de l'Académie française en 1689. Voir la Notice sur la vie de Dangeau et sur sa famille en tète du tome I" du Journal du marquis de Dangeau publié en entiei- pour la première fois (Paris, Didot, i85i,p. xni-xcvi).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
pas laissé de vous passer par l'esprit comme capable de vous rendre quelque service et en la sincérité et lumière duquel vous me faites l'honneur de vous vouloir bien confier. Et certes , Monsieur, ce tesmoignage si avantageux d'une personne de voslre rang et de la solidité qui vous ont frayé le chemin pour vous élever aux plus grandes choses pourroit glorifier un homme encore moins considérable que moy, et je vous proteste que je le tiens pour un des plus grands avantages que la Fortune, ou la Vertu, si vous voulés, me pussent apporter. Je respondray sur ce pied là à la demande que vous me daignés faire de quelque homme de bien et d'érudition qui pust, à des conditions honnorables, vous tenir compagnie pendant vostre voyage de Suède, et vous servir soit par la conversation, soit par la lecture des bons livres anciens et modernes à vous divertir des objets désagréables qui ne peuvent manquer de vous causer du chagrin dans un pais antipode à la Cour de France et où vous porlerés bien de la politesse et bien de l'élévation d'esprit en vain. D'abord, je vous diray que je ne connois point de ces sortes de gens qui fussent dignes de vous et qui sceussent estimer l'honneur que vous leur fériés de les recevoir dans vostre comitive ', la plus part de ceux sur qui moy et mes amis pouvions jetler les yeux pour cela ou estant trop à leur aise ou trop bien postés pour songer à quiter leiu* pais et leurs affaires pour se confiner dans un climat aussi frilleux* et aussi barbare que celuy oij le service du Roy vous appelle. Je ne me défens pourtant pas, Monsieur, de faire
mes diligences de bonne foy pour essayer de vous domier ce contentement là, et, si j'y réussissois , de vous en donner avis à l'instant mesme. Mais comme je suis très sincère, je l'espère moins que je ne me l'ose promettre. En tout événement, quand je serois assés malheureux pour ne vous pouvoir rendre ce service en France , je suis certain de vous le pouvoii' rendi'e en Suède mesme, en vous donnant la société et la communication du plus poli, du plus vertueux et du plus finement sçavant de tous les Hollandois* qui réside à Stokholm pour M" des Estats, qui, outre férudition et le stile latin, prose et vers, de la dernière excellence, est un grand négoliateur et heureux comme il l'a bien tesmoigné à ses luaistres par l'utile voyage d'un an qu'il vient de faire en Moscovie pour leurs interesls. Ce rare personnage est mon ami intime et fait profession de m'esire obligé et, lorsque je luy manderay qui vous estes et la passion que j'ay pour vostre satisfaction , je vous [)uis respondre de sa cordiale correspondance autant que les interesls de la République le pourront permettre et la douceur que vous trouvères dans son habitude sera au delà de vos souhaits. Son amitié est un présent que je fis à M' de Pomponne quand il fut ambassadeur, comme vous, en Suède, et dont il m'a fait depuis cent remercimens comme d'une chose précieuse. 11 vous le tesmoignera si vous vous abouchés avec luy, en passant par La Haye.
Cependant, Monsieur, il est bon que vous employés vos autres serviteurs pour vous descouvrir, si je ne le puis , ce que vous
^ Traduction de l'italien comitiva ainsi expliqué par Oudiii : tr Compagnie qui accompagne par honneur.*! Du Gange interprète comitiva par : «Comitatus vitae, Ilalis camitiva, GalHs suite. »
- Frileux, qui maintenant signifie : qui est sen-
sible au froid, signifiait autrefois : qtti est froid. M. Liftré a cité le temps frileux d'Euslaclie Deschamps et la saison frilleusc de Michel de Montaigne.
' On a deviné qu'il s'agit de Nicolas Heinsius.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
cherchés en promettant bonne chère et grand feu , regales ne'cessaires et tentatifs ', pour ces lieux là qui ont gelé et fait mourir .M' Descartes \ faute d'une pareille précaution. Geluy que peut estre l'on vous trouvera n enipeschera pas que mon ami M' Heinsius ne vous aide à passer de mauvaises heures , et, si vous l'agréés, je l'y prépareray par avance afin qu'au moins si je ne vous puis contenter en tout, je le face en la meilleure partie.
Je finis en vous rendant mille grâces de la confiance que vous avés prise en ma respectueuse amitié et vous conjure de compter tousjours sur moy comme sur celuy qui est le plus véritablement , Monsieur, vostre , etc. De Paris, ce xxm avril 1O71'.
CCCCXGV.
À M^" COLBEP.T,
SECRETAIRE DES COUMANDEMENS ET MINISTRE D'ESTàT,
À saint-germain'.
Monseigneur, c'est encore icy des remercimens au Roy et à vous de M'Graziani, secrétaire d'Estat de Son Altesse de Modène, pour la nouvelle grâce que vous luy avés procurée aupi'ès de Sa Majesté. Il ne se peut espuiser, dans la lettre dont il les a accompagnés, d'exalter sa munificence et vos généreux offices, et y adjouste qu'avant deux
^ Les contemporains de Chapelain se servaient des épÛièles tentant , toniateur, mais aucun d'eux, ce me semble, n'a jamais employé le mot tentatif.
^ On sait que Descaries mourut, âgé seulement de cinquante-quatre ans, à Stockholm, le 11 février 1600, d'une pneumonie aggravée par ses imprudences et pour laquelle il ne consentit à écouter les prescriptions des médecins que lorsqu'il n'était plus temps de le guérir.
' Le lendemain , Chapelain adresse à Ferrari (P 226) ces afTeclueuses félicitations: «Je suis ravi de l'honoraire extraordinaire que la Sére-
mois sa tragédie de Cromvoell, dont il vient de relever le théâtre italien , vous sera par moy présentée, pour en faire une dévote ofl'rande au Roy, comme la chose où il a apporté le plus de soin entre toutes les compositions qu'il a ftdttes. Gela regardoit naturellement le roy d'Angleterre, mais il n'a regardé en cela que son grand bienfacteur, à qui il a consacré toutes ses veilles.
Il me consulta son plan dès qu'il l'eut conceu ; il me communiqua tous les actes de sa pièce l'un après l'autre. Il en voulut mesme bien recevoir mes avis, et ce qui m'en est demeuré, c'est que depuis la Sofoinsba\ VOrbecche, la Rosmonda, il Re Torrismondo , les fameuses tragédies italiennes, on n'a rien veu de plus sidîlime ni de plus digne de nostre grand monarque.
M' Ottavio Ferrari, dont vous aurés, Monseigneur, veu les actions de grâces, me mande qu'il s'appliquera, cet esté, à son Histoire latine, dans laquelle celle du Roy entre pour principale, et qu'il y aura une attention particulière à y appuyer fortement ses justes et grands iiiferests. C'est la première plume latine d'Italie, et qui y tient la place qu'autrefois Tite-Live y tenoit. Mais il est assés connu de vous par le zèle qu'il vous tesmoigna en envoyant un amas de médailles singulières pour augmenter celuy de voslre biblioteque, que vous ne jugeastes pas indigne de celle du Roy, et par le conte
nissime Republique de Venise vous a faitte après que vous eustes publié à son honneur le panégyrique de Conslantia Veneta que je me prépare à lire avec une particulière admiration lorsque la bonne fortune nous aura donné le moyen de le voir, car vous ne laissés jamais rien eschappcr de médiocre. 55
(t. V, p. 6/1 5). L'original est dans les Mélanges de ClairembauU (vol. io5i, P 21).
5 On lit dans la minute: Sephonista, et dans l'original : Sophonisbe.
ga.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
que M' le doyen de Saint-Germain' vous rendit à son retour de Rome de la passion qu'il avoit pour son service.
Je maintiens soigneusement ces sçavans estrangers par le commerce que j'entretiens avec eux pour l'avancement des bonnes lettres, selon vostre intention, et je n'en voy point qui s'y relascbent et qui ne s'aquitent de leurs obligations. C'est ce qui dépend de moy et à quoy ne manquera jamais, Monseigneur, vostre, etc.
De Paris, ce xxiv avril 1671.
CCCCXCVL À M. LE MARQUIS D'AÎSGEAU,
AMBASSADECR FODB L8 BOT EU SUÈOE , À SAlNT-GEnSIAIN.
Monsieur, vous avés veu la response que je vous fis hier et à M' l'ëvesque de Laon ' touchant la personne que vous cherchés et le peu d'espérance que j'avois de vous pouvoir servir selon mon désir et le vostre, Aujourd'huy je vous diray qu'en continuant mes diligences pour y réussir, je croy avoir rencontré ce qui vous sera propre. Ce matin , un jeune homme, de ceux qui me voyent, m'estant venu visiter, je l'ay d'abord enquis s'il n'y avoit aucun de ses habiles amis et de mœurs semblables aux siennes qui tint à grâces que je l'approchasse à conditions très recevables dune personne qualifiée qui s'en alloit ambassadeur pour le Roy en Suède, afin seulement de luy tenir compagnie et aux heiu'es de loisir converser et estudier
avec luy. Ce dessein que j'avois de le tenter par cette proposition réussit. Je vis dans son visage et dans ses paroles qu'elle l'avoit tenté luy mesme , et qu'il prendroit volontiers le parti, si son âge et sa religion ne luy en donnoient point l'exclusion. Il est de fort honnestes parens et que je ne croy pas qui vous soient inconnus, et pour luy il a l'honneur d'estre dans la bienveillance de M' l'abbé, vostre frère \ et de Mesdames vos sœurs, de qui vous vous en pourries informer fidellement. Ses principes sont très bons, ses mœurs sans aucune tache ; né dans la bienséance, sans vanité, sans présomption et sans autre passion que de l'amour des lettres et des bonnes et anciennes, grecques, latines, italiennes, françoises, qui ne fait pas mesme de mauvais vers et plus docile que qui que ce soit des gens de sa sorte, au moins de ceux qui saddonnent à me voir, ce qui me le fait considérer plus que tout autre.
Mais ce n'estoit pas assés qu'il eust une si forte pente h ce voyage, principalement après qu'il eust appris avec qui je le voulois engager. Il falloit encore que ses parents y consentissent. Je l'envoyay donc chés son père qui est M' Falaiseau, lequel n'y a fait aucune difliculté, et au contraire il s'est déclaré qu'il la recevroit à faveur et qu'il n'y a rien qu'il ne vous sacrifiasse. L'affaire ainsi est faitte de leur costé, si vous pensés comme moy que rien ne vous en puisse éloigner du vostre, et que la raison de sa créance ne vous face point de scrupule " non
' L'abbé Séguin , déjà plusieurs fois nommé.
* César, cardinal d'Estrées, confrère de Chapelain et de Dangeau à l'Académie française, et dont il a été déjà queslion en celte correspondance.
•* Louis de Courciiloii de Dangeau, né en janvier i663, mort en janvier 1728, fut, comme son frère, membre de l'Académie française. Il
s'occupa surtout des «r bagatelles de l'orthographe 1, comme dit Saint-Simon, qui s'est cruellement moqué des deux frères.
' Le marquis de Dangeau et l'abbé son frère étaient nés dans la religion protestante; ils étaient par leur mère les arrière-petits- fils de Du Plessis-Mornay ; ils se convoi tirent l'un cl l'antro de bonne heure.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
plus qu'à moy, qui vous puis assurer de sa discrétion et reteniie et que pourveu qu'on la luy laisse libre, on ne luy en entendra jamais ouvrir la bouche. Enfin je suis très persuadé que c'est vostre fait et que, s'il vous suit, il ne vous fera point de honte ni d'embarras et que vous disposerés de luy comme du plus respectueux et du plus sousmis de vos serviteurs.
Si vous estiés engagé à quelque autre, faites luy la faveur, s'il vous plaist, de ne point parler de son offre, car il ne cherche point d'eniploy, est fort à son aise et ne s'ajusleroit pas avec un autre que vous facilement. S'il est assés heureux pour vous plaire avec ces qualités, il se meltroil en estât de ne point deshonorer vostre équipage et vivroit civilement avec tout vostre monde à s'en faire plustost aimer qu'autrement, assuré que sous vosire protection il n'en recevroit qu'amitié et civilité. J'en attens vostre résolution et suis avec beaucoup de vérité et de désintéressement, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxv .ivril 1671'.
CCCCXCVIL À M. HEVELIUS,
1RCIR!< BODBGHESTRE DE DIHTZICE , À DAMZICK.
Monsieur, vous avés accompagné vos remercimens des soins que j'ay pris de la dernière grâce que le Roy vous a fait te d'un si agréable détail des préparatifs que vous avés faits pour l'avancement et l'accomplissement de vosire machine céleste, que je n'ay pu assés admirer la hauteur de vostre pensée à l'entreprendre, la grandeur de vostre courage à ne point perdre de momens pour son exécution, la noblesse de vosire ame de vous y eslre engagé sur vos seules forces et siu" vostre seul fonds avec tant d'attache et de despence en cet ouvrage cy comme en tous les autres précédons , seulement pour le bien public et la gloire qui vous en doit revenir. 11 y a assés long temps que je vous ay mandé que cette faveur modique que le Roy vous a faitte sur mon tesmoignage ^ n'estoit que pour vous encourager à [)oursuyvre vos glorieux desseins
1 Le 10 mai. Chapelain entretient de nouveau Bœkler (f° 280) de l'affaire Horbius et revient sur l'impossibilité où il est, à son âge et avec ses infirmités, de s'en occuper. Après un long exposé, il conclut ainsi : «Vous voyés, Monsieur, que vostre ami pour estre bomme de bien et de sçavoir n'en est pas plus prudent dans la conduite des choses du monde.. . Je le plains beaucoup, le croyant innocent de tout ce qu'on iuy impute, n Chapelain ajoute : «Le jeune Gronovius m'a visité depuis son arrivée à Paris et me tesmoigne beaucoup de déplaisir de n'avoir peu enrichir son édition de Polybe des nottes que vous avés faittes dessus, comme estant depuis un an en Angleterre où il n'en avoit du tout point ouï parler.;» Le 18 mai, il donne à Conringius cette commission (P 281 v°) : «Si chès vos libraires on Irouvoit aisément le hvre d'un Pelrus Heiudresch intitulé : Massilia ou de Republica Massiliensium) imprimé
à Francford sur l'Oder, vous m'obligeriés de l'achepler pour moy et de me le faire tenir par quelque occasion seure d'ami qui vinst en cette Cour à qui j'en remettray le prix à l'instant. n Le même jour, Chapelain s'excuse ainsi (P 282 v°) de ne pas donner à Heinsius une quittance que ce dernier lui demandait : «Ce n'est pas que si je n'avois pas 76 ans et que mes infirmités ne m'avertissent pas de penser à la retraitte, et que de vosire costé si vous n' estiés point si valétudinaire, en sorte que nous eussions à vivre tous deux long temps, je fii=se difficulté cette quitance. Mais de m'en rendre contable envers vos héritiers ou d'en laisser les miens chargés envers eux, après moy. ..c'est, ce que vons voyés bien qu'il n'y a point d'apparence de faire. ^
2 Hevelius, «échevin de la république de Danlzick,» touchait, depuis plusieurs années, une pension de 1,200 hvres.
pour les bonnes lettres, sans que S. M. creust que vous en eussiés besoin ni que cette légère marque de sa bienveillance fust capable de les soustenir.
Si toutesfois tous les autres grands princes de l'Europe avoient voulu imiter son exemple, ils n'auroient pas peu fait pour leur re'putation et vos facultés n'en auroient pas tant souffert quelles ont fait, mais de vostre costé vous n'en auriés pas tant remporté de louange, laquelle ne peut faillir de vous estre rendiie par vostre siècle et encore plus par la postérité au dessus des Eudoxes ' et des Ptolomées \ de quelque mérite qu'ayant esté ces grands hommes, et quelque grand nom qu'ils ayent laissé d'eux dans les âges suyvans. Je vous faugure et vous en ose respondre de la part de tout le Parnasse oîi il n'y a point de partage d'avis sur vostre sujet.
Il y a apparence que [de] la manière dont vous vous servirés de vostre lens ^ pour observer le Ciel et les véritables lieux et distances des estoilles les unes à fégard des autres, vous ferés descouvrir bien des nouveautés dans cette grande expansion de i'éther et confirmer beaucoup de vérités dont on est encore en doute, et il n'y a personne qui ne souhaite passionnément d'en voir les merveilleux effets.
M' Auzout\ vostre antagoniste, est à Rome présentement. Nous verrons s'il y fera quelque chose digne d'aller jusqu'à vous.
Cependant hoc âge sans vous laisser divertir par vos jaloux qui feront bien des diss devant quils vous atteignent.
Trouvés bon que je joigne à celte lettie un mot pour W Gustmeyer et que je le recommande tousjours à vostre protection.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xvnimay 1671.
cccGXCvm.
À M. HEINSIUS
BÉSIDE^IT D8 M" LES ESTAIS , À STOKUOLM.
Monsieur, fhumeur des grands princes, quand ils bonnorent quelqu'un de leurs grâces, ne leur permet pas de songer à la manière dont les gratifiés les veulent recevoir, et de capituler avec leurs ministres sur cela seroit capable de leur en faire perdre l'envie, surtout aux noslresàla méthode desquels tous ceux qu'ils en favorisent s'accommodent aveuglement et se tiennent heureux de se conformer. La mauvaise délicatesse de vos suprieurs {sic), dès le commencement que l'expédient fut pris de me rendre vostre procureur, vous fit courir fortune de rebuter le bienfacleur magnanime, si je n'eusse esté assés heureux pour destourner ce malheur et faire passer la chose selon que vous le desiriés. Mais comme le temps et les humeurs ne sont pas tousjours les mesmes, et (|u"au bout de trois ans les exécuteurs des volontés du monarque ne se souviennent point de ce quils ont pratiqué dextraordinaire en faveur de quelque particulier, suyvent leur ordre général envers luy dans son interest qui voudroit qu'on y dirigeast
' Eudoxe de Gnide, mathématicien, astronome, géographe, etc., naquit vers ^09 avant J.-G. et mourut vers 356. Voir sur Eudoxe les travaux d'ideier, de Letronne et de M. Th. H. Martin.
* Claude Ptolémée, que M. Th. H. Martin appelle r l'organisa leur et le représentant le plus complet de rasironoraie grecque» , commença ses
observations vers 138 après J.-G. Voir l'article Ptolémée donné par le savant doyen de la faculté des lettres de Rennes au Dictionnaire des science» philosophiques.
' Lentille, en latin.
* .\drien Auzoul, de l'Académie des sciences, déjà mentionné plus haut.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
en leur faveur et les choses y sont plustost failles qu'on n'a pu sçavoir qu'elles se doivent faire. Je vous ay fait toute cette longue déduction afin que vous vissiés clairement que ce qui est arrivé, celte année, en voslre gratification est dans cette mesme espèce'.. .
Je viens à l'article de M' Ménage avec lequel vous m'escrivés de manière qu'il semble que ce soit moy qui aye recherché à me raccommoder avec luy sur de mauvais avis sans doute. Car encore que, depuis trois mois, nous vous revoyons, ce n'est pourtant que par ce qu'ayanl sur la conscience l'insigne injustice qu'il m'avoit faille, luy et M' Pelisson me vinrent surprendre, un matin, sans m'avoir fait préparer et, en entrant brusquement dans mon cabinet, me prièrent d'oublier le passé et me redemandèrent mon amitié en ni'olTrant la leur avec beaucoup de civilité et de passion apparente. Je les receus gravement, mais sans rudesse, d'autant que c'estoit chés moy, et je vous jure saintement que M' Ménage estoit si fort hors de ma mémoire que je fus un quart d'heure sans le reconnoistre ni au visage qu'il a très fleslri, ni à la voix mesme, quoyqu'elle ne fust pas si changée, et que je le pris, tout ce temps là, pour un de ces provinciaux qui par curiosité me viennent visiter et chercher à faire connoissance avec moy, en venant à la Cour. Je le devinay enfin sans luy rien tesmoigner de ce que je l'avois mesconnu. L'entretien fut de demie heure et ils sortirent d'avec moy apparemment contens du succès de leur entreprise.
A quatre ou cinq jours de là , je leur ren-
dis chés eux la visite et la civilité et, afin qu'ils ne creussenl pas en estre quiles pour cela, je m'expliquay à M' Pelisson, qui estoit son intime et son proxénète, que je vivrois sans rusticité avec son ami à l'avenir, mais nullement comme avec le mien tant qu'il eust réparé par un escrit de prose ou de vers public l'outrage qu'il m'avoit fait publiquement dans une élégie imprimée au milieu de ses poésies, où il me couvre d'infamie par des titres de perfide, d'ingrat el d adulateur et il m'engagea son honneur qu'il le luy fcroil faire el qu'avec un peu de patience j'aurois tant contentement de cela, ce qu'il m'a répété plusieurs fois depuis. A cette condition , et non autrement , je l'assure de l'amnistie de ma part , et que de rapprochés que nous estions, nous serions rattachés comme auparavant.
Voilà, Monsieur, de quoy il mimporloit, de l'honneur, qu'estant ce que nous sonmies, vous fussiés exactement informé afin que, soit de mon vivant, soit après ma mort, vous en puissiés informer généreusement le monde qui pourroit estre surpris par des narrations pareilles à celles que je ne doute qu'on vous aura failles de ce raccommodement tel quel au désavantage de ma justice et de mon cœur, dont en tout cas je charge voslre fîdelle et cordiale amitié, mesme de le faire par un escrit sérieux , s il en est besoin, et je l'altens d'elle absolument.
Vos vers pour la mémoire du comte de La Gardie' sont tout à fait dignes de vous. Aussilost qu'on vous aura remis en liberté, si toulesfois on vous y remet jamais, il faudra penser à quelque chose de grand pour
1 Suivent des explications d'une élendue au moins égale à rrcelle longue déduction.^:
* Il s'agit là de Jacques de la Gardie, fils du Gascon Pontus de la Gardie et père do Magnus- Gabriel de la Gardie. Jacques, né en i583,
mort en iG59, fui général dans rarniée suédoise sous le roi Charles IX, eut Guslave-Adoiplie pour élève en l'art militaire, et fut tuteur de la reine Christine.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
le Roy qui le mérite tant et particulièrement de vous.
M' le duc est tousjours florissant et glorieux dans sa charge de gouverneur de M^"^ le Dauphin. M"" la Duchesse, sa femme, a esté à la mort et. encore qu'elle soit mieux, ce mieux n'est pas grand' chose. Je feray à l'un et à l'autre, quand je seray guéri, les offices nécessaires pour vous.
M' de Montmor vit encore, mais accablé d'esprit pour ses malheurs et \it une vie de plante, sans plus souiïrir de visites ni de conversation.
\r Godeau de Vence est confiné dans son évesché, entre les fondrières et les élévations des Alpes, apparemment pour n'en revenir jamais. Il est vray qu'il y continue avec attachement son histoire de l'Eglise dont le .'')' tome se va imprimer.
Je n'ay point de nouvelles depuis long temps de W Medon sinon qu'il se porte bien.
Je suis, Monsieur, voslre, etc.
De Paris, ce xx rnay 1671.
CCCCXCIX.
A M. VIVL\M,
PBOliBIO HATBEIIATICO Di S. A. Dl TOSCi.li . À FLORENCE.
Monsieur, c'est une chose ostrange que vous vous soyés laisser gaigner de la main pour cette vie de Galilée dont vous ra'avés mandé, il y a plus de six ans, que vous aviés plus de lumières et de particularités que personne, qui sur cette assurance m'a fait engager à en respondre sans que jusqu'icy vos promesses ayent eu aucun effet. Vostre honneur et le mien y sont tout à fait intéressés, et la persévérance de la magnanimité royale à vous honnorer de ses
faveui's ' vous devroit bien tii-er de l'assoupissement où il semble que vous soyés, pour luy monstrer vostre reconnoissance, comme S. M. vous monsti'e bien, en continuant à vous gratifier, cpie sa munificence n'est point intéressée.
Auriés-vous défense de M' le Grand Duc de vous aquiter de vostre devoir? Il ne peut y avoir d'excuse légitime qu'une pareille à cela. Encore M' Dati s'est-il, à la fin, mis en quelque devoir d'y satisfaii'e ! Pour vous, je voy bien que M' Marucelli n'en est aucunement satisfait, voyant combien il y va du sien mesme. Pardonnes à ma liberté, mais je ne puis moins si j'ay quelque honneur en ce monde. M' le M[arquis] Bartolomei me parla icy du mieux qu'il put à vostre descharge, mais c'estoient des offices d'amitié qui ne concluent rien de solide. Des quatre exemplaires de vostre belle Divination qu'il me laissa, j'en ay donné deux de vostre part à M" Perrault et Carcavi, lesquels vous en sont fort obligés. Je verray à placer bien les deux autres et en lieu où ils vous puissent concilier d'illustres affections. Prenés courage, Monsieur, et forcés tous les obstacles qui vous retiennent et sortons honnestemenl une fois de cette affaire cy qui nous doit si fort peser sur le cœur et ne prenons point le change, s'il se peut.
Je suis. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxii may 1671.
A M. OTTAVIO FERRARI
PREMIER PBOFESSECB D'BISTOIBE ET D'BLOQCENCB , À PADOl E.
Monsieur, ce n'est que pour vous avertir que ce gentilhomme allemand que vous
' Viviani, rr premier mathématicien de M. le grand-duc de Toscaner, qui avait eu 1,200 livres de gratification en 1670 et les années pré-
cédentes, n'en eut que goo en 1671 ; on lui rendit ses 1,900 livres d'autrefois en 1672,
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
aviés chargé de ce paquet où estoit enfermée vostre défense contre Rubens sur la matière de Re vestiaria que vous aviés si savamment ti-aittée et la prolusion dernière de Constantia Veneta, après le grand détour qu'il avoit pris, est enfin de Rome arrivé en poste à Paris, où, peu de temps après, ayant appris mon logis, il me l'est venu apporter avec beaucoup de soin et de civilité, un peu à la vérité gasté par les pluies inévitables dans une si longue course, mais pourtant assés entier pour estre relié et pour s'y instruire de l'excellente doctrine qui y est contenue. Vous l'avés mesme accompagné de figures élégantes tirées sur l'antique qui n'en appuvent pas peu la solidité et qui en rendent l'ouvrage plus considérable. Il pourra se présenter occasion où nous en ferons venir d'auti-es exemplaires moins maltraittés pour les faire paroistre en cette Cour dans leur vray lustre, mais rien ne presse pour cela.
Je liray avec le mesme plaisir le traitté de Lucemis où je ne croy pas que le bon homme Licetus, s'il vivoit encore, trouvast bien son conte. Il y a des gens frivoles par le monde qui aiment les fables et aiment à les authoriser, et cela est fort d'un génie populaire. Je sçauray volontiers à quoy vous en estes de voslre histoire et de vos origines italiennes. J'ay tousjours sur le cœur la perte de ces progymnasraes de Gornelio que vous m'aviés recouvrés avec tant de bonté. Si vous en rencontrés un autre exemplaire, vous m'obligerés de le prendre pour moy et
de me l'envoyer par ami avec le prix qu'il aura cousté.
On a publié icy, depuis quatre mois, une histoire latine de nos troubles depuis [i6]/iù jusqu'à [ifijôa, L'autheur est un M' de La Rarde, ambassadeur pour le Roy en Suisse '. Son stile est assés bon, mais ses matières sont prises la pluspart des Gazettes et ses jugements sont fort passionnés. Il vous pourra pourtant servir et je vous avertiray dans le temps de quelques unes de ses injustices justifiées par les actes publics.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxm niay 1G71.
DL À M. OTTAVIO FERRARI
PKGUIER PR0FES8EDtl D'HISTOIRE ET D'ÉLOQUEHOE , À PADOLE.
Monsieur, je vous annonçay par ma précédente d'il y a huit jours la réception du roulleau que vous aviés confié à ce gentilhomme allemand pour moy et vous marquay le plaisir que je me promettois de la lecture de ces trois beaux ouvrages dont vous m'aviés fait l'honneur de me dédier les deux plus grands. Maintenant je vous diray que j'en ay fait le charme d'une fascheuse fluxion sur la poitrine qui m'arreste au lit ou à la chambre depuis six semaines avec beaucoup de douleur et d'aflbiblissement , et que, pendant que je les ay eus entre les mains, et qu'ils ont occupé mes yeux et mon esprit, mon mal ne m'a point esté sensible et que
^ Jean de la Barde, marquis de Marolles-sur- Seine, né à Marolles vers 1600, mourut en juillet 1G92. Il fut représentant de la France au congrès d'Osnabrùck, puis ambassadeur en Suisse à diverses reprises. Son ouvrage : De rébus Galliœ lihri decem (1671, in-i°) a été très vanté par Bayle (arlicie Barde du Dictionnaire critique) : ?Le style en est bon : les choses y sont narrées
sans flatterie, et avec beaucoup de connoissance des intrigues du Cabinet. n M. A. Chéruel s'est beaucoup servi de l'excelient livre de J. de la Barde dans l'annotation des deux premiers volumes des Lellres du cardinal Mazarin (1872 et 1879) et dans ï Histoire de France pendant la viinorilé de Louis XIV {h vol. in-8°, 1879- 1880).
CHAPELAIN
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
je n'ay esté sensible qii a leur beauté et à leur solidité.
Il ne se peut rien de plus sublime ni de plus éloquent que cette dernière prolusion cl je ne m'eslonne pas qu'elle ait provoqué cette glorieuse République à vous donner de nouvelles et utiles marques de resliuic qu'elle fait de vos grands talens.
Pour les lampes sépulcbrales , vous y avés porté la lumière qu'elles avoient perdues (sic), il y a tant de siècles, avec tant de forts raisonnemens et des considérations si ))uissuntes, que désormais il n'y aura plus que les âmes populaires et qui aiment à se laisser tromper, que les foiblesses de Licelus , populaire luy mesnie. retiennent encore dans cette aimable erreur, et le monde raisonnable s'en trouve pour une bonne fois éclaim de l'illusion qui, en cette matière, avoit fasciné les esprits'.
Rubensn'a pas eu meilleur marclié de son audace à vouloir eslablir ses cliimères insussistantes (sic)* touchant la manière des vestemens des Romains. Vous l'avés confondu si clairement et si victorieusement que je ne pense pas qu'il nen fusl mort de honte si sa mort n'eust point prévenu la publication de son travail '. Partout je vous ay suy vi dans vostre défense en battant des mains, et je n'ay trouvé qu'en son ouvrage il eust autre avantage sur le vostre que par la dé-
licatesse du burin bollandois qui, à la vérité, l'emporte sur eeluy de vos Italiens, mais c'est un misérable avantage dont il n'y a que le graveur qui en puisse estre loijé. J'aurois eu une entière satisfaction si l'exemplaire que vous m'en avés envoyé ne se fiisl point trouvé imparfait d'une feuille entière qui est LU , laquelle ayant esté oubliée dans l'assemblage du volume, m'a laissé dans l'obscurité sur le plus beau du Trailté, et m'a fait perdre sans doute un grand fonds de critique judicieuse et d'érudition importante. Une autre chose m'y a donné beaucoup de peine qui est que, le livre n'estant pas relié, je n'ay peu profiter des figures que vous y avés insérées et qui , estant rejettées à la lin in gloho, ont rebuté l'incapacité de nos reliein-s qui n'en ont osé entre- |)rendre la collocation en la vraye place de chacune, ce qui m'a fait souhaitler que vous eussiés occasion de m'en envoyer un relié où les figures, fussent situées, selon vostre intention, justement aux lieux qu'il faut, à quoy si vous adjoustés la feuille LR et les Progymnasmcs du Cornclio, il n'y aura i-icn plus à désirer, mais au contraire à vous rendre mille grâces de vos illustres présens qui me sont si honnorables et à me rendre plus que jamais. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxvi may ifi^i'.
' Liceli avait préletidu que l'on avait trouvé dans qtielques tombeaux des lampes allnmôes depuis l'antiquité, des lampes perpétuelles.
^ On chercherait vainement dans nos dictionnaires cette expression qui constitue d'ailleurs ici un pléonasme, car une chimère est précisément ce qui ne subsiste pas, ce qui n'a pas de réalité.
' Nous avons déjà vu qu'Albert Rubens était mort bien jeune encore, le i" octobre 1667.
' Le 6 juin, Chapelain écrit à Conringius (f° 939) : ff J'ay de si fréquentes secousses en ma loible santé que je n'oserois promettre une fort longue vie si ce n'est celle que je posscderay
dans vos escrils et à laquelle vostre amité et vostre fjratitude s'engagent de si bonne grâce. Je me fonde plus sur celle là que sur celle que Dieu m'a prolongée jusqu'icy qui n'est que passagère, an lieu que celte que vous me promettes ne peut estre qu'immortelle. Il me pourroit suffire de vivre en vostre cœur et en vostre mémoire qui sont les lieux où je m'aimeray tousjoui-s le mieux. Le pardessus neantmoins flatte la pensée que j'ay de l'avenir et m'est doux extrêmement, parce que ce sera un tesmoignage à la postérité que j'ay sceu connoistre vostre grand mérite et que vous l'avés voulu rcconnoistre par une grande atTcction...
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